Nuit Noire, 17 octobre 1961 – Alain Tasma (2005)

Avec Clotilde Courau, Atmen Kelif, Thierry Fortineau

Le réalisateur français Alain Tasma  aborde par le biais de la fiction, près de 50 ans après, le massacre d’Etat des algériens du 17 octobre 61. C’est l’une des très rares fictions consacrées au sujet. Téléfilm produit à l’origine par Canal +, diffusé à la télévision le 7 juin 2005, il est sorti en salles le 19 octobre 2005 et a reçu le grand prix au FIPA de 2005 (Festival International des Programmes Audiovisuels), en plus d’être diffusé dans de nombreux festivals de l’étranger. A noter la contribution importante de Patrick Rotman, créateur de l’émission Les Brûlures de l’histoire de FR3 (1993-1997), et co-réalisateur avec Bertrand Tavernier du documentaire sur la Guerre d’Algérie, La guerre sans nom (1992).

Ce film ne déroge pas à « la règle » de précédents cinématographiques français se rapportant à la guerre d’Algérie. A priori, on peut saluer l’initiative, et on se dit qu’une chappe de plomb saute avec cette volonté de fiction « réaliste » autour de cet évènement dont l’Etat français refuse toujours de reconnaître l’existence et n’en assume pas du tout la responsabilité. Encore une fois, comme dans la majorité des films français consacrés à la guerre d’Algérie, y compris quand ils se veulent « critiques » (pas besoin d’aborder ici la filmographie coloniale et sa propagande, déjà présente dans le cinéma avant le conflit armé, celui des années 30 par exemple qui brille de ses exotisme et orientalisme), nous assistons à un point de vue franco-français. D’ailleurs la participation de Patrick Rotman n’est pas innocente à cela, parti pris assumé quelques années après par exemple, dans un entretien consacré au Figaro en 2007 à propos de L’ennemi intime : « Il m’a fallu beaucoup de temps pour entrer dans la complexité de cette guerre, pour me glisser dans la tête d’un soldat français en Algérie et traduire tout cela en mots, en états d’âme, en situations. Je suis incapable de me mettre à la place d’un jeune Kabyle. À chaque peuple d’écrire son histoire« . Ne reprochons pas ici à Patrick Rotman son point de vue, mais celui-ci implique la vision nettement froide et distanciée de l’Algérien, comme nombre de ses pairs cinéastes. Bien que montré, il est stéréotypé dans le film ici.

Pour en revenir au film, donc, Tasma fait le choix d’une fixation sur le pré-évènement, l’évènement, et l’après immédiat. Il choisit de représenter quelques algériens (partisan FLN de base, sommet décisionnaire du FLN, algérien lambda distant du FLN, voire victime potentielle et instrumentalisée), la police française à travers plusieurs déclinaisons individuelles, l’Etat par le biais de Papon, les citoyens français par le biais là aussi de quelques portraits, surtout de femmes.

L’angle privilégié est donc l’objectivité apparente. L’aspect percutant de cette « objectivité » (choix décevant au vu de l’évènement et de sa non-reconnaissance, mais aussi contestable dans son expression ici) est qu’elle donne au massacre une allure d’application professionnelle, mécanique, sans même aborder éthiquement la mort de l’Autre, et c’est sans doute l’aspect le plus réussi du film à mon sens. Thierry Fortineau est ainsi très bon dans le rôle de Papon.

Pour le reste le film est franchement décevant, et il risque de vite prendre la poussière au sein de ma dvdéthèque, et reste pour moi quasi insignifiant, pas du tout à la hauteur du sujet, n’apportant rien de neuf. Juste le mérite de rappeler un évènement, en soulignant sans insister la responsabilité des autorités. Le plus grand défaut de ce film est la caricature de l’Algérien. Certes la mémoire algérienne est complexe, et n’est pas uniforme, tel que Rotman le rappelle dans l’interview évoquée plus haut : « Cette guerre coloniale était aussi une guerre civile, et même une double guerre civile. Ce télescopage de conflits interdit de porter un regard univoque sur l’événement. Il y a tant de mémoires juxtaposées dans cette guerre : les harkis, les pieds-noirs, les Algériens, les combattants du FLN… chacun a sa perception, sa vision. Si on veut essayer de comprendre quelque chose, il faut assimiler, dépasser toutes ces mémoires pour arriver à l’Histoire. Le cinéma le permet. » Mais ici il faut avouerque vraiment l’Algérien est soit la personne gentille, soumise, sans conscience véritable d’indépendance et ayant pour seul souhait l’intégration, subissant parfois l’autorité du FLN; soit l’algérien est ce membre du FLN, à peine humain (ne rit jamais, toujours discipliné etc) et peu sensible à son environnement, car pas le choix.

Ci dessous, image d’Algérie en flammes de René Vautier, tourné en 1958 (!!) en Algérie. A la mort d’un combattant, nous voyons ici un compagnon d’armes pleurer… Algérie en flammes, en quelque sorte, constitue un pendant à Octobre à Paris de Panijel dans sa représentation de l’Autre. A tel point que le FLN lui-même aura du mal à accepter qu’un cinéaste français puisse témoigner ainsi de la figure algérienne, lui valant notamment quelques mois d’emprisonnement (d’après des propos de René Vautier ) :

algerie flammes

Et pour en revenir à Nuit noire, restent des images de foule surtout, sans individualisation vraiment tout à la fois humaine et consciente politiquement. En revanche, les français, qu’ils soient ou pas policiers, bénéficient d’une véritable diversité humaine, avec des contradictions, parfois « compréhensibles » sans justifier pourrait-on dire. Même le policier ainsi qui a sa vie de famille et craint le FLN à cause des attentats et assassinats, qui dégage une sympathie, finit par shooter dans la foule des algériens le soir du massacre, se joignant à la meute des policiers racistes. Sa complexité le rend presque plus sympathique que les partisans du FLN. Ces derniers d’ailleurs sont mythifiés complètement. Certes le FLN n’a sans doute pas fait l’unanimité, y compris dans les partisans de l’indépendance, et que là dessus il y a sans doute à dire, historiquement par exemple, mais ici le FLN est caricatural. C’est à peine si l’on croit vraiment à l’indépendance algérienne ici, comme si le FLN était un peu seul mais tient ferme le pouvoir, tandis que la majorité des algériens ne veulent que la paix, et vivre en s’intégrant pour ceux étant en France, sans réelle conviction indépendantiste, en lien avec le FLN. On a l’impression qu’on ne peut être humain ET franc partisan. Ca contraste énormément avec les citoyens français, qui sont pris de culpabilité, racisme, questionnements, solidarité, qui pleurent qui se mettent en colère, qui veulent bien faire, qui agissent par peur, qui agissent par lâcheté, mais ouf la contestation des autorités est sauvegardée par le grand méchant policier qui rappelle quand même que certains n’étaient vraiment pas du tout humains. Même le massacre suscite davantage d’émotions côté français qu’algérien à l’image… On l’aura compris il s’agit avant tout d’un film retraçant (un peu) les responsabilités étatiques du massacre, et en dédouanant un peu le peuple français face à un conflit entre deux convictions politiques (Etat français/FLN, aux moyens violents, auxquels s’opposent la majorité des gens). La responsabilité collective est quasi niée, autant pour le massacre, que pour l’indépendance algérienne.

Bref, je trouve ce film fidèle à la filmographie franco-française : l’algérien est absent. On n’apprend rien sur l’indépendance. Il est donc essentiel ici de rappeler le SEUL film réellement fait sur cet événement, malgré son réalisateur français si on peut dire, et la même année que le massacre : Octobre à Paris de Panigel. Documentaire qui donne un corps et une voix au sens pleins à l’algérien, qui n’est pas figé et absent. Cela n’est pas un hasard qu’il a été fait avec la contribution du FLN : filmer dans les quartiers algériens était interdit, et ce documentaire tourné en clandestin a permis de garder en mémoire le corps INTERDIT, qui a pour conséquence dans le cinéma consacré à la guerre et l’indépendance de ne transmettre rien du tout (ou presque) en terme de mémoire des colonisés, aussi complexe peut être cette mémoire. A part ce chef d’oeuvre documentaire, interdit 50 ans et sorti ENFIN en salles en octobre 2011, malgré une diffusion timide, quasi anecdotique et significative de l’interdiction de se REPRESENTER L’AUTRE (le colonisé, l’étranger, le musulman, l’algérien, l’arabe… ), rien de percutant à ce jour vis à vis de la présence de l’algérien dans la filmographie française.

A suivre prochainement dans le dossier, en attendant d’avoir accès à des films réalisés en Algérie par des algériens. Quoique…certains français font exception… René Vautier en tête… Bientôt sur le blog.

Présentation du film Octobre à Paris, de Mehdi Lallaoui :

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Une réflexion sur “Nuit Noire, 17 octobre 1961 – Alain Tasma (2005)

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