Cuba si ! – Chris Marker (1961)

EN ENTIER – VF – 52 mn

Film qui fut censuré de 1961 à 1963…

Chris Marker : « Et voici le film qui est le plus proche de mon cœur, et pas seulement parce que c’est le dernier. Tourné à toute allure en janvier 1961, au cours de la première alerte (vous savez bien, à l’époque où la plupart des journaux français s’esclaffaient devant la paranoïa de Fidel qui se croyait menacé d’un débarquement…), il tente de communiquer, sinon l’expérience, au moins le frémissement, le rythme d’une Révolution qui sera peut-être tenue un jour pour le « moment décisif » de tout un pan de l’histoire contemporaine. Il veut aussi opposer quelque chose à la monstrueuse vague de misinformation (il faut bien employer le mot anglais, mais il entrera dans la langue, comme la chose est entrée dans les mœurs) de la plus grande partie de la presse. Il est intéressant que ce soit le même ministre, tolérant dans la presse, cautionnant à la radio les plus énormes contre-vérités au moment du débarquement d’avril 61, qui ait eu le front d’interdire Cuba Si au nom de la vérité historique, en même temps qu’il laissait peser sur l’honnêteté du film et de son auteur (voir Appendice et Pièces justificatives) les plus gracieuses insinuations. »
Chris Marker, Commentaires, Paris: Le Seuil, 1961, p. 155-156


Site Chris Marker. ch :

En février 1962, Agnès Varda et Jacques Demy signent dans les Cahiers du cinéma  une lettre ouverte qui a elle seule résume Cuba si ! et le cadre dans lequel le film sortit en France : « Cuba Si c’est l’évidence. La preuve par neuf : la censure française est la plus rétrograde du monde.  Cuba Si, c’est Robin des Bois vu par Chris Marker. Robin des Bois (qui a lu Marx) dit: « Nous n’aimons pas la guerre. Nous vivons dans un monde où il faut se défendre. Nous aimerions mieux nous passer des canons et voir des défilés de gymnastes. » Et Marker, qui poursuit son rêve de gymnastes dans quelques pays du monde, y filme les mouvements de l’Histoire et les danses qui sont des signes. Il a filmé la Conga Brava, il a fait un film sur une révolution vivante.  C’était l’année dernière à La Havane. Notre globe-trotter-cinéaste avait une façon cubaine de commencer l’année, en fêtant, caméra à la main, « le premier janvier qui est le premier janvier, le 2 janvier qui est l’anniversaire de la Révolution, et le jour des Rois qui est Noël. » C’était à Cuba, en 1961, l’année de l’Alphabétisation. Il y avait une façon simple de raconter l’histoire de Cuba, d’informer. Cette façon a déplu. Cuba Si est totalement interdit par le Ministère de l’Information, « en raison des risques que ce genre de production comportent pour l’ordre public » (Louis Terrenoire). A Paris, en 1962, commence peut-être l’année de la Bêtisation. Nous voudrions qu’il en soit autrement et que Marker n’abandonne pas le cinéma pour la céramique (il y songe), faute de public. »
Et effectivement Chris Marker devient un des cinéastes le plus censurés de France. Cinéaste, il faut bien insister, car le scénario de Cuba Si sortira en 1961 aux Editions du Seuil dans les Commentaires  et dans le numéro 6 d’Avant-scène cinéma sans la moindre remarque ni censure. Cette application de la censure aux films et non aux livres, Alain Resnais l’a très bien expliquée au sujet des Statues meurent aussi : « Se si fosse trattato di un articolo in una rivista, nessuno se ne sarebbe dato pensiero. Ma si trattava di un film et il fatto ha sollevato un polverone di polemiche. L’accaduto dimostra quanto il cinema zoppicasse all’epoce dietro alla letteratura. »
Quoiqu’il en soit, Cuba Si reste un film surprenant. Film de propagande, à n’en pas douter, du moins pour autant que l’avis d’un individu, d’un cinéaste puisse être de la propagande. Cuba Si prend définitivement parti pour Fidel Castro et la révolution cubaine de 1959. Chris Marker ne cachant pas son penchant pour les idées de gauche et ayant tourné en Sibérie ou voyagé en Corée du Nord ou en Chine, il n’en faut pas beaucoup pour l’affilier au Parti et voir dans chacune de ses réalisations une volonté de promotion du communisme.
D’une manière plus prosaïque, on pourrait (ou devrait) dire qu’à travers ce film, Chris Marker reste surtout et avant tout fidèle à lui-même et que si dans Cuba Si  il offre un regard favorable sur un pays communiste en devenir, c’est plus par goût de la vérité ou dégoût du mensonge que par idéologie. Offrir un autre regard, tel que les émissions On vous parle le feront plus tard, est pour Marker une nécessité. Informer les gens avec des informations « directes », prises si possible sur le vif, en contrepoint de l’information officielle diffusée par la télévision et les médias en général, voilà le but, voilà le sens de l’action qui pousse Marker à tourner. Libre aux spectateurs, après, de se faire leur propre opinion.
Mais Cuba Si, c’est aussi un témoignage et un portrait. Un témoignage d’une lutte populaire en cours et un portrait d’un homme fascinant (du moins à ce moment de la révolution cubaine), à savoir Fidel Castro.
Comme l’a cependant fait remarquer Paul Louis Thirard de Positif,  « Cuba Si est un chef-d’oeuvre (aussi, et ce n’est pas indifférent, aux yeux des Cubains eux-mêmes) parce qu’à partir de pas grand chose Marker a construit un film, en ajoutant à ce qu’il avait tourné un morceau d’interview de la Télévision française, quelques témoignages, les images d’actualités du débarquement, et la touche Marker, le commentaire. Je suis resté quinze jours à Cuba, et durant ces quinze jours j’aurais pu voir et filmer les mêmes choses que Marker. (…) Voilà, je le sais bien, un argument pour ceux qui reprochent à Marker de ne pas faire du vrai cinéma-vérité parce qu’il « prend parti »: ils pourront arguer que Marker n’a promené sa caméra que très légèrement sur Cuba, qu’il n’a pas « fouillé », etc. Cet argument, je le retourne avec plaisir: si Marker avait eu le temps de voir plus de choses à Cuba, de filmer cinquante heures, par exemple, comme pour Joli mai, son film eut été différent, plus « complet », mais nous aurions eu, substantiellement, la même satisfaction: prendre connaissance de la réalité cubaine à travers ce que nous en montre – et ce que nous en dit – quelqu’un qui a, sur cette réalité, un point de vue. »
Le temps passe, les révolutions s’épuisent, se transforment ou se perdent, mais Cuba Si  apparaît aujourd’hui comme un magnifique « témoignage direct » sur les tout débuts de la révolution cubaine qu’à notre plus grand regret, Chris Marker refuse de voir projeté ou diffusé, de même que La bataille des dix millions (1970), film également tourné à Cuba sur la production de canne à sucre et qui n’a de loin pas la même force ni le même attrait. Reste pour notre plus grande chance, le P2P et quelques copies qui circulent sous le manteau !

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