« Chômeurs et précaires : l’enjeu de l’image » – Sylvie Agard (TEXTE), précédé d’un préambule sur la censure

PRÉAMBULE : réflexion sur la prise en main des images et des possibilités du contournement de la censure et/ou de la manipulation médiatique des images et évènements. 

En avant-goût du texte, une vidéo militante d’avril 2012 du Collectif Chômeur-ses et Précaires de Lille (CCPL) en occupation de la direction régionale de Pôle Emploi, avec le soutien des sans papiers  – EN ENTIER – 17 mn – VISIBLE ICI SUR DAILYMOTION –

De nombreuses vidéo témoignent ici et là d’une prise en main de ses propres images. Ceci est valable pour d’autres luttes sociales. Une manière de contrecarrer la censure des médias et/ou sa manipulation des images. C’est ainsi qu’on a pu constater une fois de plus l’emprise des médias quant au mouvement des retraites de 2009 et les informations/vidéo de terrain plus proches de la réalité d’un mouvement social tû ou amoindri par les médias : T.V, comme presse et radio. Vidéos militantes, presses alternatives, réseaux sociaux témoignent alors d’une vitalité certaine. Le Cinéma (avec un grand C) de fiction revient aussi ces derniers temps sur davantage de social, sans être « militant » mais avec de fortes réussites (nous pouvons penser par exemple à Louise Wimmer de Cyril Mennegun, Le havre de Kaurismaki). Pour en revenir à la vidéo/documentaire militants (ou d' »intervention sociale »), des organisations et des prises en main du matériel de réalisation ET diffusion s’organisent (par exemple le secteur CNT Vidéo ICI) – nullement diffusé officiellement ou si peu (ça passe par internet avant tout). Comme je m’emballe et en oublie de laisser place au texte ci-dessous, je renvoie à la vidéo de René Vautier qui questionne la prise en main des images avec les moyens techniques actuels qui ont beaucoup évolué dans leur accessibilité (réalisation/diffusion) et dont il est curieux de voir la suite dans le contournement de la censure… et jusqu’à quel point les possibilités iront, pour quel usage ?! 

 

Début de réponse peut être quant aux possibilités : une vidéo militante (discrètement) ci-dessous témoigne EN PARTIE d’un vidéaste tabassé par la police et au matériel volé en toute impunité pour empêcher tout témoignage visuel de ce qu’il avait filmé, à savoir répression policière raciste, sur ordre républicain, quant à la simple présence de sans papiers devant un tribunal, pacifiques, considérée comme « trouble à l’ordre public ». TOUT LE DOSSIER ICI SUR LE SITE DES INROCKUPTIBLES. Le vidéaste est ouvertement ciblé :

Un cas assez terrible, car démontre en plus l’impossibilité de témoigner d’un racisme d’Etat assumé dans le feu de l’action par les autorités policières, sur ordre d’en haut, cela va sans dire, mais nié par le préfet local. Seuls les journalistes, en pareille situation, peuvent filmer en partie sans risques de vol du matériel et les images leur restent entre les mains. Ci-dessous la vidéo de 20 minutes au montage final : 

C’est d’ailleurs fort intéressant de constater qu’un témoignage vidéo militant non saisi s’allie à un suivi par la presse alternative de cette lutte des sans papiers, à travers le journal lillois La brique : article en ligne ICI SUR LE SITE DE LA BRIQUE

 

Pour tenter de répondre à René Vautier : certes la censure est toujours bel et bien présente, mais des outils permettent de la contourner efficacement. Ca fait face à une certaine forme d’autocensure qui perdure DANS le système. Les outils actuels permettent d’éviter cette auto censure par la prise en main des images, qui n’est pas soumise au diktat de l’audience, du pouvoir et trouvent leurs publics, en tout premier lieu se sentant concernés par les contenus. D’où le réseau social efficace, pas que pour des raisons d’échappatoire à la censure elle-même : ce sont aussi des réseaux d’affinités établis autour de thématiques absentes ou manipulées dans les mass médias et une partie du Cinéma, qui facilite sa fuite du réel par ses  prétentions d’accès à « oeuvre d’art ». Un autre constat s’impose : les possibilités d’échappatoire à la censure ne suffisent pas car malgré les possibilités matérielles, récurrente est la manie de se plaindre du système pour mieux justifier ses propres silences, comme si finalement le système était la bouée de sauvetage pour rassurer la pire des autocensures : celle qu’on s’inflige par lâcheté ou refus d’affronter le réel. 

 

Un outil qui surveille la police, appelé Copwatch, témoigne également d’une facette de surveillance et de résistance face à la menace policière qui plane chaque jour sur nos têtes. Ce site, qui fut censuré, a réussi à se remettre en place. Je vous laisse vous apercevoir du résultat, où certes il n’est pas question de Cinéma. Il s’agit ici, en postant le lien, de démontrer les possibilités techniques de contournement de la censure, et de surveiller, épier, photographier (et un jour: filmer ?) le Pouvoir en action dans ses expressions les plus viles et les plus assassines, au sens figuré… comme au sens propre, à travers sa police. Une espèce d’arrosoir arrosé, comme outil de résistance, témoignage, information. SITE COPWATCH ICI

 

 

LE TEXTE du titre de cette note, LE VOILA :

Un texte extrait du numéro 110 de la revue Cinémaction (créée par Guy Hennebelle) « Le cinéma militant reprend le travail », de Sylvie Agard – publié sur le site Canal marches, avec l’autorisation de l’auteur :

« CHÔMEURS ET PRÉCAIRES : L’ENJEU DE L’IMAGE

- Des combats partagés

En 1995, les caméras avaient accompagné un mouvement social -particulièrement important dans les transports publics- avec des films tournés par des professionnels ou par les cheminots eux-mêmes. En 96 et 97, les « sans-papiers » avaient eux aussi, trouvé des relais chez les cinéastes, que ceux-ci aient seulement signé des pétitions ou qu’ils se soient impliqués dans la lutte comme documentaristes. Les films qui furent alors tournés ont été programmés dans de nombreux festivals, au cours de la dernière décennie, témoignant ainsi de l’engagement du cinéma dans la société et d’une résistance à la logique libérale (tel le festival de Tarascon-sur-Ariège devenu Foix, celui de Douarnenez, Lussas et bien d’autres). L’action des programmateurs de ces festivals dans la diffusion du cinéma militant mérite d’être soulignée.

En décembre 97, c’est au tour des « sans-emploi » de se retrouver sur le devant de la scène médiatique et politique, avec plus de six semaines d’occupation des antennes locales d’ASSEDIC.

Les chômeurs et précaires ont su se regrouper au sein d’associations (MNCP, APEIS et AC !), de syndicats (Comité chômeurs CGT) , de collectifs. Les revendications sont suffisamment nombreuses, la précarité suffisamment partagée (7 millions de précaires et de chômeurs en France) pour donner matière à une expression collective.

Le travail est une notion centrale dans la société actuelle et un facteur de socialisation indispensable. Le chômage, situation de non-travail, est vécu comme un retrait de fait de la société. Les chômeurs et les précaires ressentent le plus souvent leur situation comme étant dévalorisante, elle ne les incite pas à passer devant une caméra -ce que François Desanti, secrétaire général de la CGT-Chômeurs qualifie de « pudeur sociale ».

- Les médias à la rescousse

Comment donner une image à ceux que la société a exclus ? Comment rendre visibles leurs problèmes et, donc, aider à la lutte contre le chômage et la précarité ? Pour encourager la mobilisation des personnes touchées, les associations choisissent de se servir des médias comme porte-voix des luttes, dans l’espoir d’influer sur les décisions politiques. « Il y a un enjeu très fort, à la fois réel, bien concret et un enjeu symbolique et politique qui est d’émerger dans la société, d’apparaître, d’affirmer sa visibilité dans cette société qui fait tout pour que ces gens soient silencieux. La question de la visibilité est une question essentielle. ». Il s’agit « d’un jeu avec les médias, comment attirer la lumière vers soi par des actions spectaculaires », dit Patrice Spadoni, réalisateur et militant d’AC ! Il s’agit de montrer comment une action collective est susceptible de fournir un début de réponse à des cas individuels.

Les occupations ont pour vertu d’arracher les chômeurs -et, avec eux, tous les travailleurs précaires- à l’invisibilité, à l’isolement, au silence, bref à l’inexistence dans cette époque médiatique qui laisse bien peu de temps à la réflexion. Les caméras de télévision sont sollicitées pour être les relais de la cause des chômeurs dont les formes d’action, occupations ou réquisitions de marchandises, bien qu’illégales, sont présentées comme légitimes.

Quelque méfiance demeure pourtant chez certains chômeurs. Ainsi, l’assemblée générale de Jussieu, en janvier 98, met dehors les photographes, les caméras. Elle veut maîtriser ses moyens d’expression et la signification de ses actes, hors de la présence des journalistes et « autres regardants extérieurs ».

Serge Halimi , invité à s’exprimer sur le rôle des médias dans le mouvement des chômeurs, prévient : « Les médias ne doivent pas faire partie de la stratégie d’une action, ou alors de manière annexe et contrôlée. Une lutte se fait d’abord avec ceux directement concernés et non avec les médias. »

Néanmoins, grâce à leur médiatisation, « ces mouvements ont apporté depuis la moitié des années 90 une autre image du chômeur celle d’un chômeur revendicatif, qui se dresse, qui refuse sa condition et précise des exigences. C’est tout à fait différent du chômeur qui pouvait être l’objet de la charité, de l’aide, mais toujours un objet. Depuis l’émergence de ces mouvements, on a un chômeur qui s’affirme comme étant un acteur dans la société. », remarque Patrice Spadoni.

- Réticences…

L’instrumentalisation des médias a pourtant des limites. Le constat d’une sélection opérée par les médias entre « bons » et « mauvais » chômeurs, le tri entre occupations légitimes ou illégitimes, le recyclage des idées et des situations ne conduisent cependant pas les responsables des organisations de chômeurs à s’interroger sur le rôle et la fonction de l’image dans la lutte contre le chômage : pas de débat sur le pouvoir des images, la force des signes et leur spécificité.

L’élaboration d’un cinéma militant n’est pas à l’ordre du jour dans les organisations de chômeurs : « manque de moyens, manque de formation, manque de relations culturelles », dit François Desanti. « Pas de production d’images, faute de moyens, ça n’a pas été retenu. Ce n’est pas une pratique qu’on a coutume d’avoir. Ça c’est fait quand même un petit peu, mais pour une diffusion interne, par exemple dans les AG ou à l’occasion de réunions », dit Florian Mons, responsable des publications et de la communication du MNCP. « L’APEIS met ses forces dans son journal, réalisé par des bénévoles et quelques professionnels », précise Philippe Villechalane, président de l’Association : « Existence ! » fait une large place aux images « pour qu’aux signes de la misère ne puisse s’ajouter la misère des signes ». Une illustration médiocre ou banale est donc proscrite.

Il y a encore très peu d’exemples d’utilisation raisonnée des images qui pourraient permettre de dépasser ce jeu de glaces déformantes qu’imposent les médias. Florian Mons explique : « Il y a beaucoup de gens qui tournent mais il y a assez peu de travail d’écriture et de projets vraiment aboutis, il y a des bribes. Nous, on a quelqu’un qui a filmé de temps à autre, soit des actions, soit des réunions, mais ça reste éclaté : on n’a pas fait vraiment de travail d’écriture, on a fait un montage bout à bout. Il n’y avait pas d’idée-force, il n’y avait pas une ligne directrice, il n’y avait pas, à proprement parler, de message sinon qu’il existe des gens qui se mobilisent sur des questions comme l’UNEDIC, ce qui déjà énorme. Pour ce qui est de la diffusion, la question n’est pas encore vraiment posée. Il n’y a pas de projet rigoureux, mais enfin, c’est en devenir. Peut-être qu’au final, ça donnera quelque chose, peut-être qu’un jour on réunira tout ça, on trouvera le temps, les moyens, les gens pour faire un montage un peu plus correct. »

Quelques expériences témoignent cependant d’une continuité avec les démarches passées du cinéma militant et pourraient, dans les nouveaux mouvements contestataires, trouver des débouchés.

- … et questions.

Les militants qui prennent la représentation des chômeurs en charge, comme celle d’autres exclus, sont presque tous des intermittents du spectacle ; leurs itinéraires personnels les conduisent plus facilement à supporter les difficiles rapports avec le travail et le chômage. C’est qu’ils sont des chômeurs à part – mais non à part entière !

Ainsi, à Tours, l’association ACDC (Action collective de défense des chômeurs) s’est engagée dans un partenariat avec la télévision locale associative “Sans Canal Fixe” (SCF) et a mis en place un atelier vidéo. Une occasion, pour cette petite association, de s’interroger sur sa représentation et sa pratique en réactualisant un sujet, déjà réalisé par SCF sur l’association, intitulé « Comment être chômeur pendant que le MEDEF refonde ». L’atelier a monté les “rushes” inutilisés dans la première version et y a ajouté de nouvelles images, tournées par les stagiaires.

Et, mine de rien, c’est à des questions de fond que s’est attaqué l’atelier : « La cause des chômeurs est beaucoup plus dure à défendre que celle des salariés, explique Lucie Casta, jeune animatrice d’ACDC, les clichés ont la vie dure. Il faut s’interroger sur nos formes d’action. Aller à cinq devant une ASSEDIC, c’est nul. Il faut qu’on change nos actions, notre discours. On n’est pas des syndicalistes, ni des politiciens. On doit véhiculer les choses autrement. ».

L’expérience la plus intéressante est celle menée par Canal Marches, une association de chômeurs, précaires et vidéastes qui s’est créée pour travailler en liaison avec les Marches européennes contre le chômage.

- Les marches, ça marche.

Il faut faire en sorte que les chômeurs s’approprient cet outil qu’est la caméra pour donner eux-mêmes leur point de vue sur ce qu’ils vivent, explique Patrice Spadoni qui signe En Marche, un documentaire reprenant et condensant en 56’ les images du journal des Marches (4 films de 25’) : « L’idée de Canal Marches était partagée par quelques-uns d’entre nous. On avait déjà eu l’expérience des marches de 94 où les images avaient été prises par des collectifs militants. Quand on a réfléchi à l’organisation de marches qui allaient cette fois-ci traverser toute l’Europe, on a voulu retourner les choses. C’est bien qu’il y ait des documentaristes qui travaillent sur les mouvements de chômeurs, c’est bien qu’il y ait des gens de l’actualité télévisée qui viennent mais puisqu’on veut conquérir la parole, il faut aussi qu’on parte à la conquête de l’image, notre propre image. C’était un peu inspiré par moi qui étais dans les deux mondes : à la fois réalisateur et en même temps militant d’AC ! L’idée a été d’équiper un certain nombre de ces marcheurs-chômeurs de petites caméras pour qu’ils puissent faire leurs carnets de route vidéo, en filmant tous les jours. C’étaient des chômeurs sans expérience, même pas de la photographie. Et ils s’y sont révélés, plus ou moins selon les personnes, parce que nous étions assez sensibles au fait qu’on ne leur demandait pas de faire du travail militant de propagande. Ce qu’on leur demandait, c’était d’avoir leur regard personnel, faire leur carnet de bord intime de marcheurs. »

Robert Kramer a fait partie des cinéastes qui, en 1997, ont soutenu des chômeurs venus des quatre coins de l’Europe, et même de Tanger, pour rallier Amsterdam. Les cinéastes sont là, mais ils butent sur les problèmes de financement et paradoxalement, ce sont des aides institutionnelles qui permettent généralement aux films de se faire.

Pour coproduire En Marche, chroniques des Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions, Canal Marches a travaillé avec Les Films du Village -signe indéniable d’une continuité du cinéma militant-, et avec eux, trouvé un diffuseur, obtenu l’aide du CNC et celle du Conseil Régional Nord-Pas de Calais.

- La diffusion nécessaire.

Dans cette construction d’une identité collective, l’initiative revient bien aux cinéastes. Puis pour militer utilement, ce cinéma, comme son aîné, doit se faire connaître, c’est-à-dire être diffusé. Cette diffusion, à partir de cassettes, échappe à toute étude et tout contrôle. Selon Patrice Spadoni, 20 à 30 000 personnes ont pu voir En Marche, lors de projections publiques suivies de débats. Un chiffre non négligeable donc, avec des retombées inattendues : « Je voudrais témoigner d’une autre expérience qui m’a fait plaisir et là, ça dépasse complètement le cadre de l’hexagone. J’ai croisé par hasard une sociologue japonaise qui travaille avec des associations de SDF et avec des chômeurs japonais. Elle partage sa vie entre la France et le Japon et elle avait projeté le film « En Marche ». C’est à la suite de la projection de ce film qu’est née l’idée de faire une marche de Tokyo à Okinawa à l’été 2000. Autre exemple : les syndicats coréens, confrontés à une montée très brusque du chômage, ont voulu s’informer auprès des mouvements de chômeurs français pour savoir comment on s’y prenait pour agir contre ce phénomène ; ils ont dupliqué et se sont projeté la cassette pour avoir le témoignage des luttes qui se mènent ici. »

Les images de chômeurs au secours de la mondialisation des luttes ? Filmer a permis « de donner voix et visages aux fantômes sociaux qu’étaient les “sans” » . Au-delà des moyens, il y a là un enjeu très fort, à la fois réel, bien concret mais aussi un enjeu symbolique et politique : émerger dans la société, y apparaître, s’y affirmer. Et dès lors, de corriger et de combattre le stéréotype trop répandu dans l’opinion du chômeur passif, assisté et résigné à sa condition. »

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