L’âge des possibles – Pascale Ferran (1995)

EXTRAITS
 
Deuxième long métrage de la réalisatrice Pascale Ferran. Elle était alors chargée par le Theatre national de Strasbourg de realiser un film avec dix éleves-comédiens de l’école du TNS. Inspiré de ses souvenirs personnels mais egalement de la vie des comédiens, ce film traite de cette période critique de l’existence, à l’heure des choix amoureux et professionnels. Une comédie dépressive, selon les propres termes de Pascale Ferran, ou la possibilité pour ces jeunes d’exprimer que vingt ans n’est pas toujours le plus bel âge. 
 
Plutôt méconnu, par rapport aux autres films de la cinéaste (Petits arrangements avec les morts en 1993 et Lady Chatterley en 2006), ce film n’est pas aisément trouvable. Sans être indispensable, il mérite le détour et il est dommage qu’il soit si difficile à « choper » en médiathèque et si peu diffusé (même sur le net c’est le désert). Pour ma part j’ai eu la chance de le découvrir en salle obscure, quelques années après sa réalisation en plus, et je fus agréablement surpris par ce film qui balance entre mélancolie et humour. A noter que Pascale Ferran a également contribué à l’écriture du film La sentinelle d’Arnaud Desplechin.
 
Elle e a pris aussi quelques positions publiquement qui méritent d’être signalées : d’une part à l’initiative du manifeste des 66 cinéastes qui appelle à la désobéissance civile contre les lois Debré criminalisant les personnes qui hébergent des sans papiers; d’autre part, lors de la remise des Césars en 2007 (où elle fut récompensée), elle interpelle sur la précarisation des intermittents du spectacle, le système de financement du cinéma français (et son corollaire : la menace portée sur les films dits « du milieu », c’est-à-dire au budget compris entre 4 et 8 millions), ainsi que sur le rapport entre public, créateurs et décideurs – intervention qui sera reprise en intégralité alors dans les journaux, devenant « l’appel du 24 février ».
 
Bande annonce :
 
 
Et un superbe passage ICI sur daily motion : avec la reprise en choeur d’une chanson de Peau d’âne de Jacques Demy (musique de Michel Legrand)
Ci-dessous, deux extraits du scénario :
 

LA PEUR (texte dit par Agnès):

Aujourd’hui, tout le monde a peur. 
De ne pas trouver de travail, de perdre son travail, 
de mettre des enfants au monde dans un monde qui a peur, 
de ne pas avoir d’enfant à temps. 
Peur de s’engager, d’attraper une maladie, 
de passer à côté de la vie, d’aimer trop, ou trop peu, ou mal, ou pas du tout. 
La peur est partout et partout provoque des catastrophes.
Elle s’autoalimente. Qui a peur aujourd’hui aura peur davantage demain. 
La première chose à faire, le seul but à atteindre : tuer la peur qui est en nous.

SÉQUENCE 68. UN CAFÉ – INT. NUIT.Agnès et Frédéric sont attablés l’un en face de l’autre. Frédéric parle, volubile, à, grands renforts de gestes à l’occasion. Agnès écoute, très attentive et calme. Devant eux, des bières.

Frédéric. … Je m’étais toujours dit, la limite, c’est ton diplôme. Va jusque-là. Histoire de mettre un nom sur ce que tu as fait pendant trois ans. C’est con mais ça vaut ce que ça vaut.(Regard sur Agnès, comme s’il cherchait son approbation. Elle le voit et hoche un peu la tête.) Parce que ce diplôme, c’est quoi? C’est un truc qui censément vaut quelque chose. En fait, c’est comme un bon. Un bon pour l’intégration sociale.

Agnès. … C’est déjà pas si mal, si? enfin…

Frédéric (il lui coupe la parole). … C’est deux, trois facilités pour rentrer dans le rang. Mais bon, un jour tu te réveilles et tu dis que tu dois choisir entre exercer ton petit commerce – et sourire à la dame ou bien mettre la clé sous la porte. Eh ben, j’ai choisi, ça y est, j’ai choisi. C’est pas la peine de faire semblant.

Agnès. Mais tu regrettes quand même pas de les avoir faites, ces études?…

Frédéric. Non, non. Je regrette pas. Je regrette pas. (Il se met à enrouler et dérouler la bague de plastique de son paquet de cigarettes autour de son doigt. Vivement. Frénétiquement.) Punaise, c’est dingue de voir à quel point j’en arrive! Ça me fout même pas les jetons. Ça pourrait, hein… vu le pli que j’ai pris. Mais non, ça me les fout pas. Victimes de dressage abusif, voilà ce qu’on est. On nous dit… Qu’est-ce qu’on nous dit? On nous dit « y a rien, alors tenez-vous à carreaux! » Et c’est quoi se tenir à carreaux? Pas compliqué. Oh, pas compliqué, c’est rentrer dans le moule de ceux qui disent : en présence de rien, privilégier la structure, le cadre. Y a rien donc qu’au moins le moule nous tienne debout… Mais en fait, tu te rends compte que tu peux très bien changer de vie du jour au lendemain. Y a même pas forcément besoin de sas.

Agnès. De quoi?…

Frédéric. De sas… de zones intermédiaires. … Leur truc… tu veux que je te dise leur truc? C’est le terrorisme de la mesure! (Agnès se penche vers lui, tendue dans son écoute, comme si elle avait de plus en plus de mal à suivre.) … On a tellement peur qu’on s’amourache de n’importe quoi qui pourrait ressembler à une borne: un boulot quelqu’un, et hop, on s’y amarre Moi, je n’ai fait que ça. Au début par manque d’imagination et ensuite par habitude. (Il finit sa bière.) Tu sais quoi? Ce qui me vient en tête, tout le temps, c’est cette envie de me désolidariser. Pourtant, en soi, c’est pas un truc bien. Mais je veux reprendre mes billes, ça va bien là! je veux pouvoir penser à un truc même si c’est utopique et pas me dire que j’y arriverai jamais, ou que : à quoi bon. Parce que si tu y réfléchis deux secondes, nous, tout ce qu’on a le droit de faire, en ce moment, c’est assister à la faillite générale. Eh ben, ça va bien comme ça maintenant, je propose! Tu vas me dire que c’est parce que Jacques et Denise sont barrés chacun dans leurs trucs que je réagis comme ça, mais non non non… (Agnès nie vigoureusement de la tête en même temps que lui et aussi d’un petit signe de la main. Frédéric avise son verre vide.) Tu veux la même chose?

Agnès. Je veux bien, oui.

Frédéric. (au barman). S’il vous plaît! La même chose. (Il se retourne vers Agnès.) … Il faut se bâtir un truc, un endroit où tu es inatteignable, comme Jacques, comme Denise. Je dis pas inventer ou improviser je pense que ça vient ou que ça vient pas. Mais si tu attends assez longtemps, y a un moment où y a un truc qui te remplit. Moi, j’y crois à ça. Et jamais se dire que les choses sont des formalités. Rien n’est insignifiant. (Agnès le regarde comme si elle n’en croyait pas ses oreilles.) Se dire qu’à chaque étape, y a une alternative. Forcément. Donc regarder à droite, à gauche, et choisir. Ou trouver une autre voie. En tout cas, pas faire semblant. Croire à un truc et y travailler, même si c’est naïf, même si c’est utopique. D’ailleurs, c’est ça mon programme, je propose, j’en vois pas d’autres : la naïveté, voilà. C’est un assez joli programme, franchement, non? Si? T’es pas d’accord?

Agnès le regarde, un peu saisie qu’il finisse par lui demander son avis. Impressionnée aussi, peut-être.

Agnès. Si, si… Si, non, t’as raison…

Frédéric sourit, il boit une gorgée de bière. Agnès baisse les yeux, étrangement intimidée tout à coup.

Frédéric. Tu m’attends ?…

Agnès (elle hoche la tête). Mmm…

Frédéric se lève et se dirige vers les toilettes. Agnès reste seule, le regard dans le vague, visiblement encore sous le coup du discours de Frédéric.

Maintenant elle semble relire, très vite, et pour elle-même, l’intégralité de leur conversation. Elle sourit. Elle attend. Confiante. 


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