La faute à Voltaire – Abdellatif Kéchiche (2000)

EXTRAIT (début du film) :

Le premier long métrage de Kechiche, réalisateur de La graine et le mulet (2007) et L’esquive (2004), puis récemment de Vénus noire (2010). Le film se déroule dans un Paris d’exclus, loin d’une France des droits de l’homme, des « liberté-égalité-fraternité » et qui se clôt par un générique nous montrant sa face cachée. Entre le devant officiel d’une France terre de libertés et la face cachée d’une France terre d’exclusion (je renvoie aux premier et dernier plan du film), le passage d’un sans papier tunisien. Un parallèle intéressant est à souligner avec le film de Pialat L’amour existe – VOIR ICI SUR LE BLOG CE BIJOU CINÉMATOGRAPHIQUE – : Pialat y souligne un « simple changement d’angle » à la fin du film vis à vis de la sculpture de François Rude, ornant l’Arc de Triomphe, Le départ des volontaires, dite La Marseillaise; Pialat amorce une démystification des Droits de l’homme auxquels prétend la devise républicaine de la France. Je rappelle aussi que le cinéaste polonais Andrej Wajda et son excellent film Danton (1983) va encore plus loin dans cette entreprise de démystification des idéaux de la révolution française, des Droits de l’homme et de sa prétention à son universalité.

Le sujet ici dégage une portée sociale critique, à travers le parcours chaotique de Jallel, immigré clandestin,  rencontrant divers individus marginalisés ou paumés, en tête des SDF. Tel le titre l’indique, ça se finit mal pour Jallel au pays des droits de l’homme, qui finit par l’expulser le plus simplement du monde par charter, au grand jour, suite à un contrôle de papiers routinier. Au premier abord on serait tenté s »attendre un film à forte critique sociale se prêtant au cadre social dans lequel il se développe, mais il faut reconnaître que Kechiche ici ne donne pas dans la charge sociale à tout prix.

Bien entendu il est question d’exclusion, d’inégalité, de mal être social. Le parcours de Jallel démontre les difficultés et obstacles que réserve la France aux immigrés, et à ses compagnons de galère. Mais cela reste finalement assez timide, exception faite de la dureté de la séquence finale, aussi brève que violente par le couperet de l’expulsion, si « banale » et expéditrice.

Beaucoup de naïveté ou d’enjolivement de la réalité de l’exclusion telle qu’elle est vécue dans le concret: solidarité, chaleur humaine entre compagnons de misère qui est belle à voir mais tellement éloignées du réel ! Elles peuvent exister, mais ici elles ne semblent pas le fruit de quelque chose, elles tombent du ciel. Par ailleurs, même si ça humanise les personnages, le sentimental y tient une place un peu trop prégnante parfois. La réalité est plus urgente et exempt de sentimentalisme, et on a donc dû mal à y croire. Ca se rapproche ici, de temps à autre, de la forme du « conte » à la Guédiguian, mais pas suffisamment ou trop, sans réellement trancher. Des hésitations qui sans doute contribuent à ne pas faire de ce film un « très grand » film. Kéchiche trouvera un meilleur équilibre dans ses films suivants. 

Toujours est-il que considérer ce film sous l’angle du vérisme social serait passer à travers et en sortir déçus, même si encore une fois un cadre social et certaines réalités sont abordés. Un des intérêts majeurs de ce film, et pour lequel la mise en scène de Kechiche est très porteuse, notamment à travers ses cadrages serrés, ses scènes étalées – annonçant quelque part ses quelques fameux plans séquences de L’esquive (2004) et de La graine et le mulet – est une certaine humanité résistante des exclus à travers l’entraide et l’existence du rire, le bonheur relationnel aussi malgré le pesant social et l’insécurité permanente qui rend tout éphémère (Jallel a tôt dans le film un appel à quitter le territoire et les quelques présences policières par ci par là attestent de son expulsion envisageable à tout moment). On peut parler de romantisme ou de rendu émotionnel excessifs, mais il faut avouer que l’on prend goût à aimer et à ressentir les personnages du film comme empreints d’une humanité qui se démarque de l’anonymat collectif inséré dans la société.

La séquence de fête du foyer en fin de film est belle et stressante à la fois, se rapprochant du type de séquence finale qui prendra plus d’importance dans les films suivants, où toute la tension et les enjeux se déchaînent sur un long laps de temps (le spectacle final dans L’esquive, la danse dans La graine et le mulet…). Cette fin révèle une véritable joie d’être ensemble, qui est rendue palpable; il y a des tensions, des comportements pour le moins particuliers, mais c’est cette faculté de coexister et du rire ensemble, dans une galère similaire marquée du sceau de l’exclusion ou du mal être, qui l’emporte. Ce bonheur de l’être ensemble sera finalement sanctionné par l’expulsion de Jallel…Une absence forcée finalement qui clôt ce film, une expéditive mission républicaine déshumanisante, au contraire de nos personnages exclus et paumés. C’est sans aucun doute le regard porté sur ses personnages et la mise en scène qui font de ce film un bon premier essai, même si on en est quelque peu distant de la férocité du réel et de ses impacts sur le comportement individuel. Le personnage de Laure Atiqua est plus dur sur cette dimension de souffrance individuelle, mais elle s’éclipse trop rapidement du film. Kechiche mettra davantage à profit son style dans les films qui suivront pour un social plus accrocheur, moins connoté d’enjolivements du réel, mais sans perdre cette faculté de cerner ses personnages face aux violences sociales. 

Je trouve dommage et frustrant aussi que Kéchiche pointe l’exclusion sans approfondir le racisme républicain, ou encore la mise à mort organisée des gens à la rue ou « malades » (manque de punch !) : il montre des faits quotidiens (il y a un aspect documentaire, auquel contribue la caméra épaule), décline une proximité avec des personnages qui gagnent en humanité, mais ne va pas jusqu’à la racine des problèmes. Il ne fait pas ici un film politique ou véritablement engagé socialement. Il cerne les conséquences sociales sur les personnages, sans s’attaquer vraiment au fonctionnement, aux causes. Ce qui l’intéresse ce sont les gens qui subissent… C’est toujours ça de leur donner une existence, certes un peu romancée et dénuée de réel fond politique, par le biais de la fiction. 

 

Le film de Nicolas Klotz Paria (2001) est d’ailleurs beaucoup plus percutant, même si comme souvent dans ce genre de films « engagés », beaucoup y trouvent à redire sur « le manque d’esthétisme » etc. Bien que portant surtout sur le milieu SDF (il faut attendre La blessure de 2004, que je n’ai pas encore vu, pour l’immigration), il attaque de plein fouet le fonctionnement, sans enjoliver le réel. Et la mise en scène y est complice du propos, n’en déplaise aux esthètes « apolitiques ».

En attendant d’aborder prochainement ce film de Klotz sur le blog, Je renvoie à Patrick Declerck et son pamphlet Le sang nouveau est arrivé, l’horreur SDF (2007) :

« Clodo, de par sa souffrance et son drame, illustre la terrifiante vérité de la société (…) SDF, prostituées et prisonniers sont cousins. Ils sont là pour témoigner du fond ultime des choses : c’est qu’il n’existe pas, et qu’il ne peut pas exister d’alternatives viables au canon de la bonne normalité (…) Que l’on ne s’y trompe pas. La souffrance des pauvres et des fous est organisée, mise en scène et nécessaire. L’ordre social est à ce prix » (…) 

« Le contrat social était né. C’est là du moins ce qu’espèrent nous faire croire théoriciens du politique et procureurs de la République, instituteurs et juges d’instruction. Sinistres théologiens du laïc. Apologètes de l’aliénation. Bonimenteurs de l’Ordre. Gardes-chiourmes de l’oppression civile (…). En droit, un contrat n’est jamais valable qu’à la condition expresse de l’égale liberté des contractants. Alors ? Soi-disant contrat que personne n’a jamais vu. Jamais discuté. Jamais négocié. Jamais signé. Allons ! Pas plus contrat social que beurre au cul ! Et les alternatives ? (…) Foutu y a pas d’ailleurs. Y a plus nulle part où se tailler. Nulle part où fuir…(…). Pas d’illusions. Derrière le fard craquelé et le rimmel coulant de la Société, derrière son sourire édenté d’aveugle et vérolée radasse, se cache toujours l’antique tête de mort de la servitude et de la soumission. Travaille ! Travaille ou crève. Travaille, rampant ! Et remercie. Et vote. Et prie les dieux…« 

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Une réflexion sur “La faute à Voltaire – Abdellatif Kéchiche (2000)

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