Le fond de l’air est rouge – Chris Marker (1977/ ici version revue de 2008)

EN ENTIER  – VO sous titrée anglais (option « cc » de la video) – 180 mn

CHEF D’OEUVRE !

« Tel est bien le paradoxe du cinéma « militant ». Construire du « nous » pour filmer (…) et faire passer dans le film le « nous » de la lutte ; sauf que, pour que cela advienne, il n’y aurait d’autre voie que de tenir au « je » du geste, de l’énonciation. Un « nous » qui dit « je ». Éternelle question posée dans la pratique du cinéma, dans le faire des films. Mais cette question n’est-elle pas la question politique elle-même ? » Jean Louis Comolli, « Lignes de fuite », Le mois du film documentaire : Richard Copans, de Cinéluttes à Racines, BPI, 2004

« Au cours de ces dix années, un certain nombre d’hommes et de forces (quelquefois plus instinctives qu’organisées) ont tenté de jouer pour leur compte, fût ce en renversant les pièces. Tous ont échoué sur les terrains qu’ils avaient choisis. C’est quand même leur passage qui a le plus profondément transformé les données politiques de notre temps. Ce film ne prétend qu’à mettre en évidence quelques étapes de cette transformation. » Chris Marker ou encore « Le caractère dérisoire de Mai 68, mesuré à l’aune de n’importe quel affrontement asiatique ou latino-américain, est évident. »(sur ce dernier point, il est clair qu’en général le film Grands soirs et petits matins sur Mai 68 de William Klein passe mieux). 

Voilà donc un incontournable du cinéma militant. Enorme travail de montage, avec un commentaire voix off (lu par Yves Montand, Simone Signoret et Marker lui-même), à partir surtout de films militants auxquels renvoient le générique de fin :  » Les véritables auteurs de ce film sont les innombrables cameramen, preneurs de son, témoins et militants dont le travail s’oppose sans cesse à celui des pouvoirs, qui nous voudraient sans mémoire. » (entendons parmi ces auteurs, en plus des « anonymes » : René Vautier, Yann Le Masson, Agnès Varda, William Klein, Pierre Lhomme, Marcel Trillat, Bruno Muel, Antoine Bonfanti, Groupe Medvedkine, Pol Cèbe…)

Comment oublier par exemple cette fin tonitruante, renvoyant à la fable d’Orson Welles, du film Mister Arkadin (1955), entre la grenouille et le scorpion ?!

A ma connaissance il y a au moins trois versions (l’initiale / 1988 / 2008). Par exemple j’en ai vu une (sans doute celle de 1988) où la fin du film donne à voir des images saisissantes d’Irlande du Nord (tirée du film introuvable Ireland behind the wire de Berwick street film collective ?). Je ne sais pourquoi elles ne sont plus là sur la fin de la version DVD actuelle en vente, revue par Chris Marker en personne. Ce dernier fait des choix « bizarres » en ce moment : il n’a toujours pas par exemple décidé de rééditer et occasionner une sortie du film CHEF D’OEUVRE Le joli mai (dont là aussi sont attestées au moins deux versions, dont une qui rend la présence de la guerre d’Algérie moins palpable). Le fond de l’air est rouge valut quelques critiques virulentes à sa sortie (fin des années 70), je veux dire particulièrement dans le milieu de gauche. Je suis très intrigué et souhaite pouvoir retrouver des traces de la réception d’alors !

Sans vouloir m’enflammer, je rajoute que ce film, par son monatge, peut aussi être pris comme un pendant (mais il a été réalisé bien avant !) à Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard (dont une partie est visible ICI SUR LE BLOG). Il y a par ailleurs, puisque j’y mentionne Andy Warburg, un texte très intéressant sur Marker, intitulé Avatars de l’Histoire, Warburg et Marker, de Barbara Laborde (consultable ici).

Bien que ce film est en général accessible en médiathèque si l’on n’a pas les moyens de l’acheter, je le poste tout de même sur le blog, des fois que cela permettrait à des gens de le découvrir. 

 

Première partie : les mains fragiles. 1. Du Viêt Nam à la mort du Che / 2. Mai 68 et tout ça

Depuis la guerre du Vietnam jusqu’au festival d’Avignon en 1968, en passant par l’Allemagne, Cuba, Régis Debray et la mort du « Che », la Chine.

« Il y a ce dialogue enfin possible entre toutes ces voix que l’illusion lyrique de 68 avait fait se rencontrer un court moment. (…) Le montage restitue, on l’espère, à l’histoire sa polyphonie. (…) Je ne me vante pas d’avoir réussi un film dialectique. Mais j’ai essayé pour une fois (ayant en mon temps passablement abusé de l’exercice du pouvoir par le commentaire dirigeant) de rendre au spectateur, par le montage, «son » commentaire, c’est à-dire son pouvoir » Chris Marker – Préface à Le fond de l’air est rouge.

 

Deuxième partie : les mains coupées. 3. Du printemps de Prague au Programme Commun / 4. du Chili à …quoi, au fait ?

De l’intervention russe en Tchécoslovaquie aux manifestations en Irlande, en passant par la fin de De Gaulle, le massacre de Munich, la déstalinisation, la mort de Pompidou, l’assassinat d’Allende, l’institutionnalisation de la révolution cubaine, les fêtes du Shah à Persépolis.

 

A propos du Joli Mai évoqué plus haut, je remercie d’avance quiconque peut me mettre sur une piste pour le choper ! Si quelqu’un l’a en VHS, je sollicite avec beaucoup d’impatience une publication en ligne sur you tube, si cela est possible… Je sais c’est compliqué, en tout cas pour moi, et je dois apprendre à le faire éh éh. 

Ci-dessous une lettre écrite par François Truffaut face à la menace de censure du Joli mai :

A Alain Peyrefitte,
Paris, le 25 avril 1963
Monsieur le Ministre,

« Peut-être cette lettre va-t-elle vous surprendre. Nous aurions, certes, de beaucoup préféré vous demander de nous recevoir, mais, dans l’immédiat, nous choisissons de vous écrire pour vous faire part de notre émotion et de notre espoir.
On nous dit que vous allez, dans quelques heures, décider du sort d’un film qui nous est très cher et dont la projection nous a tous bouleversés. Le Joli Mai nous est apparu comme un film capital à une époque où, comme vous l’avez dit l’année dernière, “les moyens de pression sur la conscience individuelle sont devenus si nombreux”. Notre ami Chris Marker donne la parole directement à des dizaines d’hommes écartelés, incertains, anxieux, passionnés, mystifiés parfois, avec une loyauté qui nous touche très profondément. Vous avez dit encore : “C’est la pluralité des points de vue, c’est la confrontation d’opinions différentes qui peuvent sauvegarder les libertés fondamentales des citoyens.”
Vos propos, il est vrai, s’appliquaient à la presse. Nous croyons en un cinéma d’expression personnelle. Et Chris Marker en est, à nos yeux, un des réalisateurs les plus brillants. La liberté, au cinéma, rencontre de grands et rudes obstacles. En dehors des pressions économiques et des intérêts commerciaux, il nous semble essentiel que les différentes familles d’esprit puissent se manifester sur les écrans.
Nous ne tenons pas le cinéma pour un secteur sous-développé de la culture. Ce qui est juste pour la presse peut l’être, croyons-nous, pour le cinéma. Depuis quelques années, un nouveau public est né. Ses réactions se sont personnalisées. Il juge. Il est devenu adulte. Au moment où vous allez décider de la rencontre de ce film difficile, ambitieux, et de ce nouveau type de spectateur, nous avons voulu vous dire que nous la ressentons comme essentielle et que d’elle dépend toute une partie de l’avenir du cinéma français.
Nous sommes persuadés, Monsieur le Ministre, que vous pardonnerez la liberté que nous avons prise en vous faisant part avec confiance de notre anxiété : le sort de Joli Mai repose entre vos mains.
Nous vous prions d’accepter, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération. » François Truffaut

Et puis ci-dessous, un internaute a eu la très bonne idée de partager le texte final du Joli mai – génial, je vous le dis et indispensable, dont la pertinence n’a pas vieilli! – texte édité à la base par Guy Gauthier (décédé en 2010) :

« Nous avons rencontré des hommes libres. Nous leur avons donné la plus grande place dans ce film, ceux qui sont capables d’interroger, de refuser, d’entreprendre, de réfléchir, ou simplement d’aimer. Ils n’étaient pas sans contradiction, ni même sans erreur, mais ils avançaient avec leurs erreurs, et la vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route.
Mais nous en avons croisé d’autres, en grand nombre, sur lesquels le regard du prisonnier s’arrêterait, un peu incrédule, car chez ceux-là, la prison est à l’intérieur.
Succession de visages tristes, préoccupés.
Ces visages que nous croisons tous les jours, faut-il l’espace d’un écran pour qu’apparaisse ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué ? On a envie de les appeler , de leur dire : qu’est-ce qui ne va pas, visages ? Qu’est-ce qui vous fait peur, que nous ne voyons pas et que vous voyez, comme les chiens ? 
Est-ce l’idée que vos plus nobles attitudes sont mortelles ? Les hommes se sont toujours su mortels, ils en ont même tirés des façons inédites de vivre et de chanter. Est-ce parce que la beauté est mortelle, et qu’aimer un être, c’est aimer le passage d’un être ?
Statues de parcs publics.
Les hommes ont inventé la naphtaline de la beauté. Cela s’appelle l’art. C’est quelquefois un peu hiératique dans ses formes, mais c’est quelquefois très beau.
Tableaux. A nouveau visages fermés.
Alors qu’est-ce que c’est ? Vous êtes à Paris, capitale d’un pays prospère, au milieu d’un monde qui guérit lentement de ses maladies héréditaires, qu’il prenait pour des bijoux de famille : la misère, la faim, la fatalité, la logique. Vous ouvrez peut-être le deuxième grand aiguillage de l’histoire humaine depuis la découverte du feu. Alors ? Avez-vous peur de Fantômas ? Est-ce, comme on le dit beaucoup, que vous pensez trop à vous ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’à votre insu vous pensez trop aux autres ? Peut-être sentez-vous confusément que votre sort est lié à celui des autres, que le malheur et le bonheur sont deux sociétés secrètes, si secrètes que vous y êtes affiliés sans le savoir et que, sans l’entendre, vous abritez quelque part cette voix qui dit : tant que la misère existe, vous n’êtes pas riches…, tant que la détresse existe, vous n’êtes pas heureux…, tant que les prisons existent, vous n’êtes pas libres. »

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3 réflexions sur “Le fond de l’air est rouge – Chris Marker (1977/ ici version revue de 2008)

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