On se paye la gomme – Robert Morin (1984)

J’ai vraiment été ravi de découvrir une rétrospective du cinéaste/vidéaste québécois Robert Morin à l’occasion d’une superbe initiative d’une édition du Festival International du Film Indépendant (FIFI) de Lille, à l’époque où c’était même encore gratuit, passant mes journées en salle obscure avec un compagnon cinéphile (ah ces réveils à 8h du matin pour me déplacer au cinéma, plus motivant que ces obscurs RDV à police emploi !). Dommage qu’il n’aime pas voyager en avion et qu’il est donc resté à Montréal alors, tout en nous laissant juste une vidéo de 5 mn pour nous adresser la parole. Robert Morin dégage un cinéma briseur de règles (il déteste la manipulation du spectateur par les codes du cinéma classique), exigeant, souvent dans des thématiques flirtant avec la mort et, il faut bien le dire, un cinéma un peu « border line » parfois. Un bouquin accompagnant un coffret DVD qu’un étudiant m’a ramené flambant neuf de la Coop vidéo de Montréal (alors introuvable ailleurs!) est très intéressant, avec une interview du monsieur; il y est notamment question, à quelques reprises, de la colonisation de ce côté du monde. A défaut de pouvoir la partager, je renvoie à cette interview

Juste un extrait, rapide, ici sur le site de la Coop Vidéo (pas mieux…)

Ici il s’agit d’une vidéo courte de Morin (25 mn), [déjà évoqué ICI SUR LE BLOG] avec ce style si particulier dont on ne sait jamais s’il s’agit d’ un documentaire ou une fiction. Toujours est-il qu’à travers ce petit film, Morin fait part d’un regard tonitruant à propos de l’auto complaisance québécoise moyenne, bêtement moqueuse et ignorante de l’étranger et du tiers monde lors de ses déplacements touristiques, nullement consciente de ses propres tares.

 Deux couples de québécois fêtent un anniversaire. Reportage documentaire à la télévision sur les conséquences du tourisme au Mexique à Acapulco pour les locaux expropriés et logés à Renacimiento; état des lieux de leur système d’entraide et de leurs conditions de vie face au tourisme occidental qui explose à Acapulco. Dans la foulée, les deux couples décident de se revoir une vidéo familiale de leur séjour vacancier à Acapulco. Images du séjour alternant avec images des réactions suscitées dans la pièce par ce petit film familial. Puis arrivée de Mexicains en galère qui interrompent la séance et sollicitent de l’aide; les observés du film soumis au regard des québécois deviennent à leur tour les observateurs amusés…

 La première partie du film est donc un rappel de l’exploitation subie par les mexicains locaux face au colonialisme tourisme touristique en plein essor à Acapulco. Ceci ne rendra que plus virulent l’attitude ignorante et vulgaire des deux couples lors de leur séjour touristique. En effet la vidéo familiale démontre une attitude totalement en décalage avec la réalité sociale locale: moqueries des modes culturelles indigènes, mépris face à la mendicité et ignorance de ses causes, jouissance de plaisirs touristiques responsables d’une exploitation locale, dépenses financières de loisir qui contrastent avec la nécessité économique des locaux pour leur survie (pour ce qui relève du commerce notamment). Et le film ne rend que plus évidente cette attitude vomissante et ridicule en fin de compte, si l’on en juge les réactions des deux couples devant les images: rires qui se perpétuent devant leur « découverte » de la réalité locale, nombrilisme devant leurs prestations dans le film et peu soucieux du monde dans lequel ils évoluent (par exemple une discussion dans la video familiale sur un mendiant enfant, réaction de la québécoise filmée: « oh je suis pas très belle ici…« ).

 L’idée du film repose sur un comique de situation final: des mexicains demandent un coup de main suite à une panne de voiture. Locaux gênés, difficultés de dialogue et soumis au regard des étrangers qui commentent leurs hôtes avec leurs propres clichés (« whisky » « fromage »… ). Les québécois sont un peu hagards, moins cools et fiers qu’ils ne l’étaient auparavant, assez drôle. Le film s’achève sur un mexicain prenant en photo les québécois, particulièrement mal à l’aise. A l’image de cette situation finale qui renverse le regard, le dispositif du film employé est des plus intéressants et questionne le regard. Multiplicité ici des points de vue: reportage journalistique / video familiale / regard du touriste occidental/ regard du cinéaste sur les québécois. La caméra de Morin est celle qui a le point de vue le plus global sur la situation et celle qui met bien en évidence d’une part le choc culturel entre la beaufitude d’un certain occident et une réalité sociale totalement ignorée et coupée de son monde (le tiers monde), d’autre part l’ambivalence du regard qui repose sur l’origine social et culturel associés au point de vue. Morin estime que cette vidéo est ratée car ses acteurs ne se seraient pas rendu compte de l’ironie de la situation. Je le trouve dur avec le film! Les contradictions de l’occidental moyen face au tiers monde sont tout à fait saisissables tandis que l’ironie de la situation reste appréciable même si trop peu approfondie. Peut être que Morin a dû supprimer des passages liés à l’arrivée des mexicains, du fait d’acteurs hors sujet. Si c’est le cas, on voit bien là le « risque » que comporte le cinéma de Morin dans sa manière de faire: quasiment aucun jeu de comédie réclamé à l’acteur, souvent non professionnel, et heurté à des situations filmées sans préparation classique (textes, etc).

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Une réflexion sur “On se paye la gomme – Robert Morin (1984)

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