American Splendor – Robert Pulcini et Shari Springer Berman (2003)

American splendor, film indépendant, a obtenu le Grand Grix du Jury au festival de Sundance 2003 : ce dernier, créé par Robert Redford, est est un haut lieu du cinéma indépendant américain, qui révèle du bon… et moins bon, surtout depuis que l' »étiquette » fait vendre et qu’un académisme indépendant et politiquement correct a vu le jour, même vaguement « subversif » en apparence.

Le film porte sur la vie de Harvey Pekar, fameux auteur d’une série  BD dont le titre du film reprend l’intitulé. Préposé au classement dans un hôpital toute sa vie, Pekar met en BD la chronique de sa vie, sans romanesque et dérives spectaculaires. Non dessinateur mais scénariste et dialoguiste, il confie la réalisation des dessins à divers artistes de la BD, dont le fameux Robert Crumb (voir absolument l’excellent documentaire de Terry Tzwigoff Crumb, également réalisateur de Ghost world, inspiré des comics de Daniel Clowes !). Figure importante de la culture « underground » américaine, Pekar se raconte (névrosé, dépressif, sans assurance de soi, seul…) et par ce même biais donne un regard sur une certaine Amérique détaché de toute invraisemblance romancée mais au contraire ancré dans un quotidien réel. Pekar est un fervent partisan d’une BD réaliste, à l’encontre des comics de super héros très en vogue à ses débuts par exemple, et la formule « ordinary life is pretty complex stuff » présente sur chacune de la une de ses comics résume bien son leitmotiv. Nous retrouvons dans le film un certain Paul Giamatti, qu’on verra également dans Sideways (évoqué ici sur le blog), là encore excellent dans le rôle de Pekar, rendant à merveille les côtés dépressif et désabusé du personnage.

Le film est directement tiré de la série de comics de Pekar et nous permet d’avoir un aperçu de son art. Tout d’abord sur son contenu:  vie désabusée et ennuyeuse « triste et belle à la fois » qu’il n’a pas envie de quitter, observation de ce qui l’entoure (entre autres la ville de Cleveland, les traits de caractère de ses proches dont son épouse, la routine de son travail, les anonymes côtoyés au quotidien). Le film est un enchainement de faits aussi banals qu intéressants dans le regard détaché qu’y apporte Harvey Pekar. L’Amérique et son lot de rêves superficiels est démasquée pour laisser place à une réalité bien moins enthousiasmante. L’aspect mercantile de la culture est d’ailleurs particulièrement abordé à travers la tentative de récupération qu’a tenté à un moment le business de l’oeuvre de Pekar; ses passages dans le « Dave Letterman show » à la télé sont montrés textuellement où Pekar est rabaissé et moqué, son « personnage » est récupéré pour faire le pendant négatif ridiculisé à une société où la réussite superficielle est prioritaire et perçue comme l’aboutissant du rêve américain. Je ne peux m’empêcher ici d’ailleurs de songer à Ghost world, portrait d’une Amérique également déprimante, où les deux héroïnes, bien qu’apparemment distinctes de leur génération lycéenne, se moquent du « ringard » joué par Steve Buscemi. La découverte du personnage rend finalement compte d’une profondeur remettant en cause la vision de l’Amérique qui « réussit » dont la culture normalisée (mode de vie, produits culturels,…) constitue la véritable médiocrité. Sans compter aussi sur le regard impitoyable sur le racisme encore présent, mais de manière beaucoup plus policée et vicieuse, ancré cependant dans une Histoire et dont l’héritage est encore là, bien que caché sous des airs d’égalité. 

L’autre intérêt du film, outre cet aspect biographique et documentaire sur une époque (les seventies en particulier), c’est la forme filmique employée par les deux cinéastes qui dépasse le simple récit d’une vie et rend fidèlement compte de l’art de Pekar. Il y a comme une mise en abime établissant une correspondance filmique formelle: Pekar lui-même effectue la voix off du narrateur du film, il est filmé en personne à plusieurs reprises en rompant le fil narratif fictionnel, son épouse et d’autres proches sont également filmés, tandis que les cinéastes multiplient des incrustations de BD dans la fiction. Le parallèle vie réelle/BD – Pekar/fiction du film est une belle trouvaille pour illustrer la conception originale que fait Pekar de son art. Dans cette optique, les trouvailles visuelles ne manquent pas et ça fait plaisir de constater que ce film biographique d’un artiste ne se limite pas, à la différence de beaucoup d’autres, à une piètre narration dépourvue de toute esthétique cinématographique en lien avec l’artiste. Parmi ces trouvailles, la fin du film est superbe dans la transition en fondu enchainé Giamatti marchant dans la rue – Pekar lui-même, pour se clore sur le lieu de travail de Pekar à l’occasion du jour de sa retraite; le dernier plan est la une de sa dernière BD intitulée « l’année du film ». Le dédoublement  fréquent fiction/réalité dans le film est on ne peut plus évocateur d’American splendor.

Le film marque bien l’originalité de Pekar en ce qu’il met en évidence que tout art est avant tout une question de regard sur la vie: le détachement de Pekar face à soi est non seulement ce qui le sauve d’une vie totalement ratée mais également une façon de montrer que même avec un contenu banal, tout art est l’expression d’un point de vue sur la réalité. Tout comme Pekar est à l’opposé de toute forme d’art au service du seul divertissement, le film semble raisonner cinématographiquement comme une marginalité vis à vis d’Hollywood (et son entertainment), qui y fait d’ailleurs l’objet de quelques allusions critiques. Bd et cinéma dans American splendor sont associés dans un même élan de souci d’un art en lien avec le réel, sans jeter l’opprobre sur une démarche formelle spécifique et originale.  

Petit supplément – Passage de Harvey Pekar au David Letterman show en 1987, que reprend en partie American splendor dans une séquence :

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