La cicatrice intérieure – Philippe Garrel (1972)

EN ENTIER – 58 mn – Avec Nico

Conçus au départ pour être projetés lors des concerts de Nico, les vingt-trois plan séquences deLa cicatrice intérieure, certains longs de plusieurs minutes, d’autres très courts, que Philippe Garrel est allé tourner aux quatre coins du monde forment, mis bout à bout et simplement séparés par des fondus au noir (ou plutôt au bleu), une espèce de long clip d’une heure dont tout souci de narration est absente.

Noël Sismolo (texte publié sur Dissidenz) :

« Longtemps, La cicatrice intérieurede Philippe Garrel fut un film fantôme.
Ceux qui l’avaient découvert pour la première fois en 1970 sur l’écran géant de la Cinémathèque de Langlois en portaient les stigmates. Et puis, un ou deux ans plus tard, une salle d’Art et d’essai le programma sans grand succès. On le vit encore dans des ciné-clubs et des rétrospectives. Peu. Très peu. Même si ces séances se déroulaient aux quatre coins du monde, logique qu’il en fut ainsi car ce film avait été tourné aux quatre coins du monde, en Égypte, en Islande, au Nouveau-Mexique, majoritairement dans des déserts. Ce qui fit dire aux imbéciles que c’était le Lawrence d’Arabie de l’Underground, parce qu’il avait coûté beaucoup d’argent à la femme mécène et productrice Sylvina Boissonnas. Mais si Philippe Garrel venait justement de rencontrer Andy Warhol par l’intermédiaire de sa nouvelle compagne Nico, il était plutôt Overground, vagabond des étoiles observant les lumières, les couleurs et les ombres du réel pour mettre de la peinture en musique dans un cérémonial de Mystère du Moyen-âge.

Qu’on le sache une fois pour toutes, Philippe Garrel est le survivant, le dernier rescapé d’une période courte au tournant des années 60 et 70, l’époque de toutes les expériences, même les plus radicales, qui redonnèrent du sublime au septième art en osant le bond vers l’alchimie des images et des sons pour produire une sensation épurée de toutes références existentielles et autres.
Avec La cicatrice intérieure, il opérait la cristallisation absolue, en optant pour le raid vers l’abstraction, le retour aux origines du cinéma comme facteur de trouble par la contemplation conduisant dans l’ineffable.

Mais il n’y a jamais d’élégie sans métaphore. Dans La cicatrice intérieure, on frôle le fabliau mystique, avec le couple et l’enfant, et les autres, rares figures en icônes, ombres surgies de l’imaginaire des légendes d’antan : un cavalier au milieu d’un cercle de feu, un berger, un homme aux éclats de Christ. Ils sont là pour menacer, apaiser, aimer aussi. Et pourtant, cet écho n’est jamais soumis à la symbolique, pas exemplaire, juste emblématique, comme le rouge et le noir des voyelles de Rimbaud ou l’océan de Lautréamont. Cet homme, cette femme, cet enfant, à pied, à cheval, errant devant de longs travellings latéraux dans des paysages de déserts interplanétaires, ils sont d’abord les sourciers de notre émotion qui se trouve secouée parfois par les chansons de Nico et de rares paroles qui trouent le silence lancinant en souffles de magie. Ces longs plans-séquences sur des êtres en crise, en marche, corps s’épuisant en avances impossibles, ces lenteurs chorégraphiques dans l’espace rendent le temps palpable et créent des éblouissements par leur beauté permanente.
Là aussi, on pense à la phrase définitive d’André Breton :
La beauté sera convulsive ou ne sera pas.
Il a fallu quarante ans pour que La Cicatrice intérieure se rouvre à nous par le biais du DVD. Je dis bien rouvrir, car c’est d’ouverture qu’il faut parler, celle de ce que certains appellent Âme, que d’autres nomment Ailleurs et que je pense être simplement l’initiation au cinéma épuré des alibis sentimentaux et de dogmes de l’industrie culturelle, le passage effaré des miroirs du visible.

Ensuite, Philippe Garrel continua de tourner des films, y explorant visages et douleurs avec un style qui n’appartenait qu’à lui, donc un style inimitable. Il colonisa la lagune asséchée des narrations traditionnelles, abordant alors des tragédies amoureuses, des sujets politiques (la guerre d’Algérie dans Liberté la nuit qui figure aussi sur ce DVD, Mai 68 dans Les Amants réguliers), des mélodrames sociaux sur les rescapés des années d’illusions libertaires, des destructions de vie en pudeur autobiographique, mais toujours à sa manière, sans concession jamais.
En presque cinquante ans il a bâti une œuvre admirable contre les vents, les marées et aussi les critiques souvent allergiques à une poésie qui ne veut pas se parer de loques esthétisantes. Car Philippe Garrel est un vrai poète ; il y en a si peu dans le cinéma : Murnau, Dovjenko, Cocteau, Bunuel, Nicholas Ray, Vigo, JLG, J.D. Pollet, Eustache, Werner Schroeter, l’oublié Glauber Rocha, le méconnu Jacques Robiolles, une vingtaine en plus de cent ans de cinéma et des millions de films… Ce n’est pas beaucoup pour un art des Lumières. »

Noël Simsolo

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