Slimane Azem, une légende de l’exil – Rachid Merabet (2005)

EN ENTIER – 53 mn

Le portrait de Slimane Azem, fameux représentant de la chanson algérienne, envisagé comme une plongée dans l’univers poétique d’une culture plurimillénaire, celle des Berbères. Au travers de l’œuvre de cet artiste adulé par les siens, éclairage sur cette communauté kabyle qui constitue un des fondements de l’identité nationale algérienne. Peindre le portrait de Sliman Azem, vingt ans après sa mort, c’est rendre hommage à l’un des plus fameux représentants de la chanson algérienne du siècle dernier (1918-1983). Traiter de l’œuvre de Sliman Azem équivaut à porter un regard sur le déchirement d’une génération d’hommes poussés par des raisons de survie à s’exiler vers un monde inconnu !

 

Quelques chansons de Slimane Azem :

A moh A moh (écrite dans les années 40) :

Allons si tu veux partir

Alger est une ville resplendissante
Les journaux évoquent son nom
Si célèbre dans toute l’Afrique
Bâtie avec chaux et ciment
Ses fondations affleurent la mer
Sa beauté subjugue qui la voit
Ô saint Abderrahmane
Au pouvoir démesuré
Ramène de grâce l’exilé au foyer

Ô Mouh ! Ô Mouh !
Viens donc nous accompagner

Juste avant de partir
je fis maintes promesses aux parents
Je leur dis que je reviendrais
Tout au plus après un an ou deux
Mais je m’en allais perdu comme en songe
Voici maintenant plus de dix ans

Ô Seigneur notre Dieu
Qui nous est si Cher et Doux
Ma jeunesse a fondu en corvées
Dans les tunnels du métro
Paris m’a ensorcelé
Qui doit posséder des amulettes

Je suis pareil au malade
Et j’attends que s’ouvre une porte
Moi je me suis fait à l’exil
Mais mon cœur désir son pays
Partir ? je n’ai point d’argent
Rester ? je redoute la mort

Je n’ai de souci et pitié 
Que pour mes gosses à l’abandon
Ils m’attendent chaque jour qui passe
Tandis que je refuse de partir
C’est que l’exil m’a fait tourner la tête
Jusqu’à oublier la route qui était la mienne

 

 Idhehdred w aggur (Voici qu’apparaît le croissant de lune) :

Voici qu’apparaît la lune (le croissant de lune.)
Suivie de l’étoile
elle rayonne et illumine
Envoie sa clarté sur terre
éclairant aussi contrées, océans
Montagnes et déserts.

Combien d’épreuves a-t-elle endurées ?
Souvent cachée par brouillard
celui-là qui l’opprimait
il a compris son rôle
lui tenait rancune
L’enviait et refusait de nous la montrer

La voici qu’elle émerge enfin
rayonne et grandit
Se rappelle et nous enveloppe de son éclat

{refrain}

Longtemps, elle a disparu, n’est plus apparue
Tous ses amis la pleuraient
même la pluie en a porté le deuil
Elle a connu un hiver rigoureux
le ciel en était retourné (tourmenté.)
Tonnerre, éclairs et pluies (averses.)

C’est après tant de peines
qu’elle retrouva enfin sa voix,
Et rayonne comme autre fois.

{refrain}

La voici en jours heureux 
dans un ciel clair
Sa lumière nous apparaît
Entourée de toutes les étoiles
qui sont semées avec harmonie,
Sont heureuses comme ses propres enfants

L’entourant de tout cotés 
lui rajoutant lumière et clarté
Quelle belle illustration que celle de Dieu

{refrain}

Autour d’elle les nuages sont dissipés
Elle sort enfin de l’obscurité
c’est à son tour de se réjouir
Voici qu’elle s’élève et éclaire comme drapeau
Nous salue tous
et scintilla comme une lampe (à l’huile.)

Dieu fasse qu’elle aille droit
comme nous le souhaitons
Nous partagerons sa joie

 

La carte de résidence :

 

Algérie mon beau pays :

 

Effegh a ya jrad tamurt iw (Sauterelles, quittez mon pays)

Traduction proposée de Tafsab

J’ai un clôturé
Où abondent tous fruits
De la pêche à la grenade
Je le travaillais sous la canicule ardente
J’y avais même planté le basilic
Il a fleuri et apparaissait au loin
Voilà qu’arrive le criquet en hâte
Il a mangé à satiété
Dévorant jusqu’aux racines

Criquet sors de ma terre
Le bien que tu as trouvé jadis, n’y est plus
Si le notaire te l’a vendue
Présente donc l’acte authentique
Criquet tu as mangé le pays
Je me demande pour quelle raison
Tu ‘as brouté jusqu’à la porte
Tu as devoré l’héritage que je tiens de mon père
Que tu deviennes perdrix
l’estime est fini entre toi et moi

Tu tombes du ciel comme neige
Entre crépuscule et nuit
Tu as mangèle grain et la paille
Choisissant avec soin ta pitance
A moi tu as laissé le son
Tu me prenais pour une bête

Criquet comprends de toi-même
Et sache bien ce que tu vaux
Tu peux apprêter tes ailes
Tu retourneras d’où tu es venu
Sinon tu porteras seul le poids de tes pêchés
Et tu paieras ce que tu auras mangé

Tu m’as érienté criquet
En moi tu laisses un mal incurable
Tu te multiplies à foison
Voulant laisser enracines une descendance
Mais c’est trop tard : le scribe est déjà passé
Et ma chance éviellée est guérie

 

Ayafrux Ifirelles (Oh oiseau Hirondelle / Ma belle hirondelle) :

Vas-y ma belle hirondelle 
Je t?envoie dans mon pays 
Lance-toi et bats de tes ailes 
Dans les cieux de Kabylie Lance-toi, survole et plane 
Vers le pays des Berb?res 
Chez le Saint Abderrahmane 
Qui observe la mer 

Fais-lui savoir toutes nos peines 
Et notre exil amer 
Survole les monts et les plaines 
Vois les amis et les fr?res 

Bats de tes ailes et file 
Vas-y lance-toi tout droit 
Vers le pays des Kabyles 
Dans ton vol oriente-toi 

Les campagnes les villes 
Les monts, les plaines et les bois 
Dans chaque village demande asile 
Et tu passeras la nuit sous mon toit 

Passe par le Djurdjura 
L?, tu prendras ton élan 
C?est de l?-haut que tu verras 
La Kabylie et ses flancs 

Ensuite, tu suivras 
La Soummam et les cents couronnes, 
Vgayet Et Gouraya, 
la berceuse de l?Océan 

Suis les rivages de la mer 
Penche-toi et glisse 
Azeffoun, Tigzirt-sur-Mer 
Port Guidon et Dellys 

Reviens vers Tameggount l?arti?re 
De l?, tu seras propice 
Vers Tizi-Ouzou et ses terres 
Sidi Baloua et ses fils 

Tizi-Ouzou Azazaga 
Tu verras tous les amis 
Tu salueras la JSK 
Espoir de Kabylie 

Ensuite, tu monteras dans mon village 
Tu y feras ton nid 
? tout le monde tu diras 
Que l?exil m?a banni 

Tu boiras de l?eau fra?che 
Dans les for?ts o? se m?lent 
Les cerises et les p?ches 

Puis tu monteras en fleche 
Vers Fort National et ses citadelles 
Mais il faut que tu te dép?ches 
Pour me rapporter les nouvelles

 

Interview avec le cinéaste, publiée sur Cinémas Algérie :

 » – Slimane Azem, une légende de l’exil. Pourquoi ce sujet spécifiquement ?

Mon coeur est toujours malade, malade à cause des hommes de mal. Ils se glorifient des oeuvres des autres. De cuivre vil ils fondent des bijoux d’argent. Ils ne plantent pas ils déracinent. Tes yeux ont découvert la voie de connaissance. » Je vous donne en guise d’introduction à ma réponse ce poème de Jean Amrouche. Car je pense que Slimane Azem était fondamentalement un homme de bien, un adepte de la liberté et surtout un porte-drapeau de la culture kabyle. Cinq ans après la réalisation de mon documentaire sur la vie de Slimane Azem, je suis fier que la Cinémathèque le diffuse. Pour moi, c’est une marque de reconnaissance de l’oeuvre d’un homme tout dévoué au peuple algérien, un personnage exemplaire dont on aimerait qu’il en existe beaucoup d’autres.

– Comment avez-vous traité le sujet ?

De Slimane Azem, je conservais le souvenir d’un électrophone posé sur la table du salon. Ces chansons incompréhensibles faisaient remonter mes souvenirs de l’étrange ailleurs dont j’étais issu sans pour autant vraiment en être. L’image du petit berger courant pieds nus derrière les quelques moutons de son troupeau m’apparaissait. C’est ce gamin qu’il avait dû être dans son village d’Agouni Gueghrane, où il naquit en 1918. Là, au pied du Djurdjura, entre six et onze ans, il partagera son temps entre les pâturages et les Fables de La Fontaine qu’il étudie à l’école. Selon la légende, il aurait développé son génie poétique suite à une rencontre avec un vieillard qui lui aurait proposé soit d’avoir une intelligence accomplie, soit un foyer plein d’enfants. Il choisira d’être poète visionnaire et ne laissera aucune descendance. A 19 ans, il traverse la Méditerranée. Dès 1937, il travaille dans les aciéries autour de Longwy et endosse alors le statut d’immigré. Cette déchirure existentielle inspirera une grande partie de son oeuvre. Œuvre qu’il mettra au service de ses compatriotes en leur prodiguant ses chansons « conseillères », allégeant leurs tourments d’exilés. Il partagera durant sa carrière, avec l’immigration algérienne, les sentiments de joie, de peine, de toute une communauté de destin. Slimane Azem, c’est le chanteur d’une époque révolue, celle de Prévert déclinant le nom de tous ces « étranges étrangers » qui peuplaient les usines Renault, alimentaient les fours de la sidérurgie, descendaient dans les puits des mines, construisaient les bâtiments de la modernité française. Slimane Azem, c’est l’histoire de ces hommes longtemps muets sur leur jeunesse, leur arrivée en terre étrangère. Trajectoire que souvent les enfants issus de cette immigration ne découvrent que sur le tard. Slimane Azem, c’est le soutien moral de la première génération d’émigrés kabyles en France coloniale. Slimane Azem, c’est l’effort nationaliste de toute la classe ouvrière immigrée, soutenant avec abnégation le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Pays désiré de leurs voeux mais qui n’a su les reprendre en son sein. Il porte en lui cette contradiction de la nation algérienne. Slimane, c’est surtout la nostalgie du paradis perdu, l’exil temporaire qui devient perpétuel. C’est une voix de l’histoire de l’émigration. Slimane Azem, c’est une légende de l’exil. – Nous trouvons rarement des travaux artistiques ou de recherche sur cet artiste. Quand j’ai commencé mon travail de recherche au début des années 2000, il n’y avait rien, et ceux qui avaient des documents les gardaient comme un trésor personnel qu’il ne savait pas valoriser. Le travail universitaire de traduction de Youcef Nacib m’a permis d’accéder en français à l’oeuvre de Slimane Azem. Pour moi, faire ce documentaire a été un honneur et m’a rempli du sentiment du devoir accompli. 

– Avez-vous trouvé des difficultés pour réaliser votre documentaire ?

J’ai rencontré beaucoup de difficultés à monter ce projet, car pour les programmateurs de chaînes de télévision française, « Slimane Azem » ne voulait rien dire et je suis d’autant plus fier qu’il est aujourd’hui reconnu comme un artiste majeur issu de l’immigration. Je pense que mon film a contribué à la réhabilitation de cette grande figure de la culture kabyle, et plus largement algérienne. En France, ce film a questionné l’histoire de l’émigration. Il a permis de faire comprendre ce qu’étaient les conditions d’accueil des émigrés, de reconnaître l’absence d’attention portée à cette population issue du sous-prolétariat. Pour moi, il fallait, pour les enfants français issus de l’immigration, tenter de réparer l’image des pères amoindris, parce que quasi-inexistante dans cette France, leur société d’accueil. C’est pour cela que j’ai utilisé l’image de cet illustre chanteur et poète, qui perpétuait une tradition orale kabyle dans ces cafés-hôtels de Paris, là où nos « pères », rassemblés dans leur solitude, trouvaient dans les bars un petit coin d’humanité à partager avec leur chanteur. C’est pour reprendre le cours de l’histoire de l’immigration à sa source que ce documentaire appelle à découvrir le parcours de ces hommes, à reprendre le fil des existences mutilées, à reconquérir cette culture de l’émigration, longtemps sous-évaluée et qui pourrait permettre de fabriquer le ciment entre un ici reconnaissant et un ailleurs apaisé. 

– Nous avons l’impression que Slimane Azem est boycotté par plusieurs parties.

Pour moi, l’oeuvre artistique de Slimane Azem s’inscrit dans la continuité historique de celle de Si Moh ou Mohand. Il connaîtra l’Algérie française, puis l’Algérie algérienne, il s’interrogera très tôt sur son double statut de colonisé et d’exilé économique, et transcrira le sentiment de milliers de ses compatriotes, bien moins en mesure que lui d’analyser cette déchirante situation existentielle. Patriote, il a été. Dès son arrivée en France, il militera au sein du Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj. Il aspire avec ferveur à l’indépendance de son pays dès 1956, et rendra publique une chanson ouvertement anticolonialiste : Criquet sort de ma terre. Cette chanson lui valut des démêlés avec la police française et aurait pu lui coûter la vie sans le soutien de son frère Ouali, acquis à l’Algérie française pour des raisons que son frère Ali synthétise dans mon documentaire. C’est cette position pro-française de certains membres de sa famille qui provoquera le bannissement d’Algérie de la famille Azem, conséquence d’une répression punitive, collective que l’on sait pratiquée par des régimes autocrates et totalitaires. Pourtant que dire du patriotisme de Slimane Azem, lorsqu’en plein conflit libérateur, il pose son regard sur la guerre d’indépendance et compose une fervente prière à la recherche d’un remède aux malheurs du peuple algérien. Ô Dieu, le clairvoyant/A Rebbi Imudebber. Son engagement resplendit encore plus fort dans cette ode à l’astre lunaire qui symbolise l’avènement d’une Algérie libre et indépendante. Cet écho patriotique résonne de l’espoir porté par un peuple en lutte, « Le croissant enfin paraît/Idahred waggur ».Les derniers vers de cet hymne à l’indépendance montrent la distance critique de Slimane Azem face à la Constitution de l’Etat algérien. Dans ses chansons, Slimane Azem dénoncera régulièrement, en termes allusifs, l’injustice et l’ambition des représentants du pouvoir algérien. Il quittera l’Algérie en 1959 pour n’y plus retourner, même pour son ultime demeure. En 1967, il sera frappé d’interdiction d’antenne par la Radio Télévision algérienne, sur la foi d’une liste d’artistes ayant soutenu Israël durant la guerre des Six Jours. Cette « conspiration du silence » n’empêchera pas sa cote de popularité de monter, jusqu’au début des années 1970, où il recevra des mains de M. Minichin, PDG de IME-Pathé Marconi, un disque d’or pour avoir vendu un très grand nombre de disques. C’est une première pour un chanteur d’origine algérienne qu’il partagera avec la chanteuse Noura ! Durant cette période, Slimane Azem exprimera la contradiction essentielle de sa situation. Il rendra compte de son état de « banni » et de celui d’émigré, dont il continuera de porter le statut jusqu’à la fin de sa vie, avec son lot de culpabilité, d’errance, de violence et d’indifférence. Ses chansons restituent l’état mental de beaucoup de fils de paysans kabyles confrontés de plein fouet à la modernité, voués à une vie de précarité et de frustration. Ils deviendront ce sous-prolétariat sacrifié sur l’autel du néocolonialisme, dont les trajectoires humaines ont été remarquablement analysées et traduites par Abdelmalek Sayad. La douleur de l’exil n’entamera pas l’acuité du poète. Il demeurera un fervent défenseur des valeurs ancestrales kabyles et, dès 1966, il sera membre de l’Académie Agraw Imazighen, dont l’un des fondateurs, Muhend Bessaoud, est mort en exil en janvier 2002, sur l’île de Wight. Participant actif du mouvement de Libération nationale, il écrira plusieurs livres à compte d’auteur, dont Heureux les martyrs qui n’ont rien vu, en 1963. Ce roman autobiographique est un regard critique sur le fonctionnement de l’intérieur de l’ALN durant la guerre d’indépendance. Son héritage est aujourd’hui porté par le Congrès mondial amazigh, association qui défend la culture berbère. Dans les années 1970, Slimane Azem orientera son chant vers le combat identitaire et ne cessera de caricaturer l’attitude des dirigeants de l’Algérie nouvelle. Il les représentera selon son inspiration, soit sous la forme de crapaud coassant dans la mare, soit sous l’effigie d’un perroquet bavassant. L’oeuvre de Slimane Azem aura contribué au renouveau du chant identitaire kabyle et marqué le désir de perpétuer le souffle d’une identité ancestrale, face à un régime politique qui n’a pas perçu l’intérêt d’apprécier les différents constituants culturels de l’Algérie, en tant que richesses naturelles. En 1981, il donnera un dernier récital à l’Olympia. L’espoir de voir, sentir et vivre sur la terre de ses ancêtres lui sera jusqu’au dernier jour refusé. Malgré son absence physique, Slimane Azem influencera la poésie chantée kabyle. Nombreuses sont les chansons qui habitent encore les esprits de beaucoup d’Algériens de toutes les générations, à l’image des chansons de Matoub Lounès, qui lui dédiera l’un de ses albums. Ce dernier chant sera celui de liesse, car Slimane Azem sait sa descendance assurée. Les générations montantes de poètes chanteurs, comme Aït Menguellet, Idir, Matoub Lounès, ayant entendu son message, ont fait le serment de porter, chacun à sa manière, l’art de la chanson poétique kabyle. » 

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Une réflexion sur “Slimane Azem, une légende de l’exil – Rachid Merabet (2005)

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