Etats Généraux du documentaire de Lussas 2012 – Première partie

Après quelques semaines d’absence, retour sur Citylights. Privé de films durant un mois entier, ce ne fut pas toujours facile à vivre mais je ne suis tout de même pas tombé en dépression, éh éh, d’autant plus que la rupture temporaire en valait largement la peine (vive les fouilles archéologiques !). Bref, le retour au cinéma s’est effectué de très belle manière. En effet, ce mois d’août a été l’occasion pour moi de découvrir les Etats Généraux du documentaire de Lussas, et de très près puisque j’ai participé à cette édition 2012 en intégrant l’équipe de bénévoles de  l’accueil public en salles. Et oui, je contribuais notamment, aux côtés de compagnes et compagnons fort sympathiques, à contrôler les tickets et autres pass à l’entrée des projections, pour le plus grand plaisir du public, ou encore à refouler les personnes lors de quelques séances complètes ; désolé ainsi de n’avoir pu laisser entrer, par exemple, Simone Bitton à l’occasion d’un film qui suscita beaucoup d’intérêt – je souligne au passage que la cinéaste, bien que déçue sur le coup (comme n’importe quelle personne), n’a jamais mis en avant son statut et son nom pour négocier une entrée (j’ai juste aperçu son badge à un moment donné). Une anecdote qui illustre un aspect particulièrement appréciable des Etats Généraux de Lussas : public, bénévoles, professionnels du secteur (producteurs, cinéastes etc) se mélangent grossomodo sans barrières pendant une semaine et l’accès aux films est égalitaire (pas de public prioritaire en fonction du statut par exemple !). Visionner, partager, manger (et boire) ensemble, et discuter, au hasard des rencontres, sans distinction de statuts, dans un cadre superbe, c’est un réel plaisir et très enrichissant !

J’annonçais à la mi-juillet d’éventuels posts, pour le blog, en direct depuis Lussas. Mon activité de bénévole ne me l’a pas permis, tandis que je n’ai pas vu beaucoup de films de cette édition et que la connexion internet est loin d’être une facilité en ce coin de campagne profonde d’Ardèche. Néanmoins, comme prévu, j’inaugure ici une rubrique consacrée à la diffusion des cinémas, au-delà des grandes salles commerciales et de la télévision, thème qui me paraît très important. Ce blog se veut en effet une modeste contribution à l’évocation de certains cinémas liés à des genres, thématiques, filmographies éloignés des sentiers battus de la diffusion commerciale la plus en vogue, afin de susciter  curiosité pour des film(ographie)s trop méconnu(e)s (certes regarder les films sur un écran de PC n’est pas le top pour un tas de raisons). Il me semble donc intéressant de faire un peu le point sur quelques initiatives de diffusion, plus ou moins réussies, présentes ou passées (une contribution d’une tierce personne à propos d’une cinémathèque désastreuse est par exemple en projet pour le blog). Pour l’heure, voici donc un petit compte rendu personnel de l’édition 2012 des Etats Généraux du documentaire de Lussas… J’y glisse quelques extraits de films diffusés, tandis que dans une deuxième partie je consacrerai un post consacré à l’interview de bénévoles de mon équipe, que je remercie beaucoup d’avoir accepté de répondre à quelques-unes de mes questions, afin de faire part de leur expérience ici et de leur point de vue sur cette édition 2012.

« ETATS GÉNÉRAUX »?

« Les Etats Généraux du film documentaire » de Lussas a été créé en 1989 à l’initiative du groupe de réalisateurs et producteurs La bande à Lumière, basé à Paris, et de l’association Ardèche Images, établie à Lussas. Un rapide historique de la genèse est accessible ICI sur le site de RFI. Globalement, la manifestation se déroule à travers :

1) Ateliers et séminaires théorisant sur le cinéma. Soit LES moments de la semaine permettant de réels échanges conséquents à propos du film documentaire, plus approfondis que les discussions se déroulant à l’issue des projections, parfois entre deux films.  Cette année le gros séminaire s’intitulait « Nécessité de la critique ? », avec entre autres les venues particulièrement appréciées pour leurs interventions, de Jean-Louis Comolli et Emmanuel Burdeau – y sont projetés Le désordre exposé/Jean-Luc Godard d’Olivier Bohler et Céline Gailleurd, ainsi que A voir absolument (si possible). Dix ans aux Cahiers du Cinéma, 1963-1973 de Jean-Louis Comolli. Niveau ateliers, a notamment pris place pour une salle comble « Construire un regard politique ? », animé par Marie-José Mondzain, et au cours duquel ont été  projetés le très marquant Jaurès de Vincent Dieutre, Yamo de Rami Nihawi et Autrement, la Molussie de Nicolas Rey (primé au Festival Cinéma du Réel 2012 – bande annonce ICI).  Quant à la journée « Les territoires assemblés », en partenariat avec la SACEM, elle visait à envisager des problématiques concrètes quant aux liens musique, son et  « documentaire de création »; le premier atelier « Ecrire et développer un documentaire de création » a ainsi par exemple appuyé la démarche avec un projet en cours, A Praga – la plaie  d’Hélène Robert et Jérémy Perrin, dont la trame est l’invasion des goélands dans la ville de Porto.

Yamo – Rami Nihawi – France/Liban – 2011 :

Projet A Praga-la plaie – Hélène Robert, Jérémy Perrin – La plaie (2012) :

2) Rencontres professionnelles. Personnellement, ce n’est pas ce qui m’a particulièrement intrigué, mais il est clair qu’elles attirent beaucoup de monde et d’échanges, les gens directement concernés en premier lieu, mais pas seulement. Hormis l’anecdote qui m’a fait croiser le maire de Lussas depuis mon poste de bénévole tandis qu’il se rendait à un de ces ateliers de rencontres, et que je saluais comme un vieux pote avec une réaction positive de ce dernier qui m’a beaucoup amusé, le confondant avec quelqu’un d’autre, j’ai juste à priori quelques réticences vis à vis de ces ateliers occupant une salle entière toute une séance à défaut de laisser place à la (re)diffusion de films. Je note cependant que quelques films y étaient intégrés, ainsi par exemple l’intriguant De Garibaldi à Berlusconi, 150 ans d’histoire de l’Italie d’Enrico Cerasuolo, dans le cadre de la rencontre « Une histoire de production ».

De Garibaldi à Berlusconi, 150 ans d’histoire de l’Italie– Enrico Cerasuolo – 2011 :

3) Et bien entendu les films, l’énorme aspect de ces Etats Généraux, qui n’est pas un festival (AUCUNE compétition ici) et plutôt un lieu de diffusion de films autour de problématiques sociales et esthétiques du documentaire, permettant peut être une deuxième vie aux films montrés; l’un des axes majeurs de cet évènement est sans doute, en effet, la possibilité de faire connaître un film devant des centaines de spectateurs et les éventuelles conséquences positives pour qu’ils trouvent un public. Durant ce séjour à Lussas, est souvent revenue sur le tapis, dans des discussions interpersonnelles ou dans les débats publics parfois, la question de la non diffusion (notamment de par la télévision qui formate plus que jamais et non subventionne et non diffuse en conséquence) et de l’impossibilité pour multiples documentaires de rencontrer un ou des publics. Les Etats Généraux, dans ce sens, est donc un formidable lieu de découverte de documentaires assez peu diffusés, sans doute sans devenir avec le public pour certains tant la diffusion est fébrile par ailleurs. La bonne nouvelle est que TOUS les films diffusés dans les éditions de Lussas depuis deux décennies, ainsi que TOUS les films ayant été envoyés pour la sélection, sont archivés dans un lieu extraordinaire de cette Ardèche profonde : La maison du doc. Consultables toute l’année, ces films ne sont donc pas perdus, et rajoutons à ceux-ci d’autres documentaires piochés ici et là par la Maison du doc d’Ardèche images. Pour un aperçu de ce centre de ressources formidable, je renvoie ICI à cette page du site officiel, où nous pouvons également constater par de simples recherches sur le catalogue à quel point c’est…euh… alléchant et propice à un séjour local pour des visionnages intensifs !

Plusieurs sections dans la programmation de films : « Histoires de doc » (pays baltes en 2012), « Routes du doc » (Portugal en 2012), expériences du regard, Afrique (« Africadoc »), Fragments d’une oeuvre, « Séances spéciales »… Chacune de ces sections se compose en principe d’une dynamique de sélection de films propre à une (ou des) problématiques particulières, mettant en confrontation/écho les films choisis au regard de celles-ci. La sélection est donc réfléchie en amont, avec une certaine subjectivité, plus ou moins appréciée selon les personnes du public, et selon les éditions. Nous noterons cependant que la part esthétique-artistique est une donnée majeure dans la sélection des films choisis, en tout cas pour cette année (c’est ce que j’ai ressenti et compris d’échos qui me sont parvenus aux oreilles au contact du public ici et là); c’est ainsi que le fil narratif basique, avec des personnages, est parfois délaissé volontairement au profit de films plus « abstraits », à priori plus exigeants – la frontière entre véritable oeuvre digne d’intérêt et de réflexion et arnaque esthétisante reflétant en fin de compte un vide sidéral sans intérêt est parfois ténue si j’en juge les réactions diverses de personnes sortant ou déçues, ou emballées de certains films, y compris parmi les plus fréquentés en terme d’entrées sur cette édition 2012. Sans doute que dans l’idéal, il est préférable de visionner une partie importante des films d’une section afin de mieux saisir dans son ensemble les regards, esthétiques et thématiques abordés. Ce qui n’empêche pas, bien entendu, de se contenter d’un ou deux films d’une section nous intriguant particulièrement, d’autant plus que des choix s’imposent forcément entre la multitude de films diffusés… en une semaine ! Rajoutons à cela les séances plein air, les projections collectives (une salle munie d’une grande télé permet à qui veut de présenter et diffuser son film documentaire !), les projections chez l’habitant… Et puis pour conclure le tableau des films diffusés, notons également la journée « scam », les films de la dernière cuvée de l’Ecole documentaire de Lussas (Master pro) et « la nuit de la radio » (bon là il s’agit d’un trip auditif : des extraits d’émissions radio plus ou moins anciennes à la chaîne, depuis une position allongée sur l’herbe, dans un village situé en hauteur, à la faveur d’un aperçu du ciel étoilé particulièrement savoureux). Et vous ratez des films pendant cette édition, ainsi que la rediffusion en salle ? Pas de soucis, la Maison du doc met en place une vidéothèque où il est possible de se prendre un créneau horaire pour se faire une session rattrapage ! Car parfois, les échos du public font vite naître une pulsion du voir un film; ils propagent parfois des rumeurs qui font vite le tour d’une tablée à une autre, d’une tente à une autre ou d’une conversation entendue au bar du coin à une autre, y compris entre bénévoles, d’autant plus quand on discute à la sortie d’une salle avec des gens très bavards. Ce qui explique des mouvements de public rendant complètes certaines salles lors de certaines séances des rediffusions…

POUR PLANTER LE DÉCOR…

Pour que toute cette programmation tienne à Lussas, village de quelques centaines d’habitants, en pleine campagne Ardéchoise, muni à la base d’UNE seule sale de cinéma (de 130 places environ), je ne peux donner qu’une idée du décor mais ça en vaut la peine : quatre salles supplémentaires sont édifiées pour l’occasion ! Et oui, une salle des fêtes du « centre culturel » et un hangar de campagne, voué à d’autres activités, transformés en salle de cinéma, tandis qu’un chapiteau énorme constitue la plus grande salle. Enfin, un camion-cinéma, aux activités de cinéma itinérant toute l’année dans la région centre (particulièrement désertée au fil des années en matière de salles de cinéma), constitue une salle de 90 places, et parfaitement climatisée. Que les personnes avides de grand confort de salle et allergiques au camping ne se pressent pas à venir ici – il y a un côté excellemment convivial et bonne franquette qui ne plaira pas aux spectateurs abonnés aux salons aseptisés des cinémas urbains en vogue. Toute cette logistique et conditions de visionnage propices à accueillir entre quatre et cinq mille personnes nécessite donc environ 130 bénévoles, et des salariés. Projectionnistes, régie technique, accueil public et billetterie, restauration et bar, navettes reliant la gare la plus proche (Montélimar)… nécessitent dans ce coin de campagne des énergies et des moyens (sans être mirobolants, loin de là) conséquents. A l’heure où j’écris ce post, la régie technique est toujours en poste, dans un village reprenant peu à peu son cours des choses; c’est que sa présence sur les lieux est équivalente à trois-quatre semaines parfois… Ce festival, sans cet apport technique, ne pourrait exister, clairement ! Diffuser le cinéma et créer des manifestations de ce type c’est donc aussi mettre la main à la patte, « dans le cambouis » pour reprendre les propos d’un « technicien », plus concret que les discours se contentant d’appeler à un cinéma populaire et partagé, sans autre effet que de plaire à l’audience. Comment ne pas céder à la tentation de contribuer à cette réussite et faisabilité de l’évènement (comme tant d’autres, tels les petits cinoches itinérants de campagne, petites salles et autres squats urbains, festivals de résistance sans moyens conséquents etc), chacun et chacune à son niveau, quelque soit son « statut », quand le projet d’Ardèche Images échappe au but lucratif, en faveur du cinéma ? Le décor de ce festival c’est aussi et surtout donc, malgré des intérêts professionnels évidents et des attitudes hautaines ici et là, de la convivialité, de la joie de rencontrer des personnes de divers horizons, d’échanger autour du cinéma, de faire la fête ensemble (la clôture du festival c’est quelque chose, et y figurent des festivaliers, des bénévoles, des cinéastes, des locaux…  dans une ambiance vraiment prenante). La satisfaction d’avoir partagé cette semaine et que tout se soit « bien » déroulé dans l’ensemble est palpable, et ça donne envie non seulement de revenir, mais aussi que d’autres initiatives, moins spectaculaires peut être, moins « prestigieuses » en terme d’invités, de présence professionnelle et de partenariats, se poursuivent ici et là, éclosent, et fassent vivre et débattre le cinéma, sans être dans une attitude autocentrée et nombriliste, coupée de réalités et de la vie. J’ai pris aussi des références d’autres festivals par le biais de quelques habitué-es, de quoi m’occuper les années à venir dans mes vadrouilles de bénévole estival, tant que ça reste du plaisir et reste intéressant et pertinent… 

LES BRUITS DU FESTIVAL

N’ayant pu voir que quelques films, entre priorités du bénévolat et grosse fatigue me faisant piquer du nez dans la salle, je met en avant ici, en plus de mes découvertes personnelles, quelques extraits de films dont des échos positifs ou intrigants me sont parvenus de manière significative dans les oreilles (les fameuses rumeurs évoquées plus haut éh éh). Cela reste donc subjectif et guidé par mes discussions/rencontres/ ouïes hasardeuses. Comme à mon habitude, j’évoque essentiellement les films disposant d’au moins un extrait sur la toile.

– Chris Marker :

Lors du plein air du dimanche 19 août, le festival a été inauguré par un hommage charmant à Chris Marker, décédé le 29 juillet (voir ICI sur le blog), à travers Tango (1993), réalisé en pleine guerre de l’ex-Yougoslavie. Il est visible ici sur Daily motion, mais quelle petite merveille que de le voir sur grand écran en plein air, en compagnie de 300 à 400 personnes… et non sans émotions étant donné la perte difficile à digérer de ce cinéaste. Par ailleurs, 2084 est projeté également en plein air un soir de la semaine; chef d’oeuvre, quelque part visionnaire, mais chacun et chacune y trouvera son hypothèse… :

– Jean – Gabriel Périot :

Parmi les premiers films diffusés sur cette édition, notons les trois courts de Périot dans le cadre des « Expériences du regard »; je l’ai découvert pour la première fois au festival international du court métrage de Lille 2011 et  évoqué ICI sur le blog, ce cinéaste effectue un très bon travail laissant rarement indifférent, tout en s’attaquant à des thématiques qui me sont chères. Comme il le précise dans une interview donnée à Mediapart le jour de l’inauguration des Etats Généraux 2012, « il faut bien que quelqu’un les fasse ces films d’énervement« . Là encore, Périot a donné lieu à trois courts, semblent-ils, marquants. Je poste ci-dessous le seul que j’ai pu voir… depuis mon écran de PC :

Nos jours, absolument, doivent-être illuminés – 2011 (DV). « Le 28 mai 2011, des détenus chantent depuis l’intérieur de la maison d’arrêt d’Orléans pour le public venu les écouter de l’autre côté du mur » (Catalogue de Lussas) :

 

– La section « Fragment d’une oeuvre » a été particulièrement étonnante et fertile en réactions du public, positives ou négatives.

Commençons par le cinéaste polonais Bogdan Dziworski qui a fait l’objet d’une bonne rétrospective (13 films). Inconnu en ce qui me concerne, ses courts métrages ont beaucoup fait jasé. Voici A few stories about man, 1983 :

J’enchaîne sur Ben Russell qui est sans doute l’évènement de cette édition si j’en juge les réactions, tout au moins pour la première séance qui lui a été consacrée, soit lors de la diffusion de quelques uns de ses courts métrages, en  parallèle avec des films de Jean Rouch revus sur grand écran pour l’occasion. Le débat de fin a suscité vraisemblablement prises de parole hostiles et larges enthousiasmes. A la fois critiqué pour une pseudo nouveauté formelle, manipulatrice, aux intentions plus claires dans le discours que dans les films eux-mêmes, d’autres « bruits » témoignent d’un cinéma novateur, qui prend aux tripes, qui fascine, qui fait part d’une obsession du temps et du lieu aussi (en référence ici au long métrage Let each one go where he may).  Jeune, le cinéaste est très ouvert aux débats (ça tombe bien, car ça jase à la fin de ses projections !). Par conséquent, n’ayant pu voir ses films dans le festival, je me suis intéressé via la toile à quelques uns de ses films, accessibles en partie sur vimeo et sur le site officiel du cinéaste. Je glisse donc ci-dessous, un premier film captivant sur le rapport au lieu, en l’occurrence ici des ruines industrielles, non diffusé à Lussas (qui a privilégié ses approches « ethnographiques », en confrontation avec Jean Rouch). Puis un court très percutant tourné lors d’un concert de noise-rock portant, pour aller vite, sur une transe musicale :

Last days – 2004. Extrait d’une interview fort intéressante donnée pour la revue de cinéma Persévérance, dans la foulée d’un article intitulé « Le sentiment du lieu » : « Dans mes premiers travaux, j’essayais d’entretenir ma relation à la matière historique relativement courte que nous avons aux États-Unis, où une maison construite en 1880 est considérée comme très vieille et un objet des années 20 peut être qualifié d’antique ; cette approche s’est manifestée à travers les ruines industrielles récentes qui surgissent dans des films comme Last Days, The Breathers-In, ou Abe Lincoln. Depuis, j’ai réalisé que c’est une préoccupation que je partage avec d’autres artistes de ma génération, et je suis heureux de voir que j’avance face à cela (en avançant plus dans le présent) dans ma pratique. L’idée de lieu comme sujet est cependant toujours présente, et c’est toujours un facteur qui détermine comment et ce que mes films seront. Les lieux résonnent avec l’aura de l’histoire, avec les fantômes des évènements qui ont eu lieu et l’horizon de ceux qui vont arriver – le cinéma semble toujours être le meilleur outil pour enregistrer de telles choses, pour transférer un lieu dans un autre (le théâtre). » Ben Russell

Black and white trypps number three – 2007. « Troisième volet d’une série qui traite des phénomènes psychédéliques produits de manière naturelle (…). Il documente la transformation de l’extase collective d’un public en un rite de transe du plus haut niveau spirituel » (Catalogue de Lussas) :

– Je termine sur les films baltes (Lituanie, Estonie, Lettonie) diffusés dans le cadre d’Histoires de doc. Ignorant totalement la filmographie de ces pays de l’Est, cela a été pour moi une découverte fort intéressante, et je souhaite prolonger si cela est possible. En effet, le documentaire letton, dit « l’école poétique du documentaire » ou encore « l’Ecole de Riga »‘ m’a vraiment fasciné visuellement. La première séance a rebuté de nombreux spectateurs, celle consacrée aux années 20-30 puis 40-50. Lourde de propagande (mais pas inintéressante m’a t ‘on confié, notamment Kolhoos – Le kolkause, de Konstantin Marska et Vladimir Parvel), c’est souvent ce qui rebute le public devant « les films de l’est. » Comme le rappela Kees Bakker, co-sélectionneur de cette programmation de films baltes, il est dommage de s’arrêter au contenu de la voix off et à la propagande évidente, tandis que l’esthétique de ces documentaires témoigne d’originalités poétiques mais aussi de quelques subtilités critiques ici et là. Pour la petite anecdote, une personne glissa à l’intervenant une réticence claire et nette devant une programmation définie comme « pétainiste« . Bref, il est dommage de s’arrêter à cela et d’échapper à ce qui vaut le regard, de ne pas prendre le temps de suivre cette évolution des documentaires baltes, parfois propre à chaque pays (en tout cas telle qu’en a témoigné cette sélection), dont les récents noms réputés, en tête Sarunas Bartas, héritent en partie. Les pays de l’Est, comme je l’ai déjà évoqué par le passé sur le blog, ont une perception depuis l’ancien bloc de l’ouest étroitement réduite à une vision politique, que ce soit en bon ou mauvais terme (on verra uniquement ici une propagande, et là une critique du système soviétique); ainsi par exemple la filmographie tchèque de Trnka qui n’est parfois perçue que par le prisme politique, interprétant toute déclinaison esthétique et contenu comme un commentaire politique d’une situation donnée.  Le problème de cette vision réductrice est qu’elle s’aveugle sur la propagande des cinémas « de l’ouest » et de nos sociétés actuelles d’une part (et des déclinaisons cinématographiques qui en découlent), d’autre part qu’elle ne donne aux cinémas de l’est aucune dimension cinématographique, depuis un point de vue « supérieur » et cloisonné totalement coupé d’une ouverture aux autres expressions. Ce qui est tout simplement dommage étant donné, en ce qui me concerne, la claque prise devant certains documentaires de l’Ecole du letton. Je n’ai pas pu voir l’ensemble de la programmation des pays baltes, certains m’ont aussi paru chiants ou indifférents, mais je souhaite à l’avenir m’intéresser également aux héritages contemporains de cette filmographie balte.  A noter que cette programmation a valu de bons efforts du côté des archives de ces pays, mais aussi la venue de 3-4 traducteurs-traductrices puisque dans le meilleur des cas de nombreux films disposent juste de sous-titres anglais.

Extrait de 235 000 000, film collectif  réalisé par Uldis Brauns, Laima Zurgina, Biruta Veldre (1967), Lettonie. Le film coup de coeur de cette édition dans ce que j’ai pu voir… Une claque visuelle, enchaînant de superbes séquences de divers lieux et situation de vie en Union Soviétique, par le biais notamment d’un montage particulier, établissant le lien progressivement entre deux séquences. L’usage musical est aussi excellent. Sans y chercher de message (au-delà du « tout va bien ici »), j’ai vraiment été saisi, fasciné. Une superbe découverte qui nécessite la salle obscure.

EN ENTIER – Clochettes blanches de Ivars Kraulitis (Uldis Brauns pour l’image) – Lettonie (1961). Muet. Là encore un bijou (de 20 mn), à travers la déambulation d’une petite fille dans la ville de Riga. « Portrait de la ville de Riga, ce film poétique regroupe les noms de plusieurs cinéastes qui se démarqueront dans le cinéma documentaire letton ». (Catalogue de Lussas) :

Herz Frank est considéré comme un des plus grands cinéastes du documentaire letton. Je poste ses deux films diffusés à Lussas, tous deux  EN ENTIER sur la toile :

10 minutes de vie – 1978. Le visage d’un enfant filmé devant un spectacle de marionnettes.

Le jugement dernier – 1987 – 68 mn, VO sous titrée anglais. A propos d’un condamné à mort, filmé dans sa prison, ce film démontre un engagement hostile à la peine de mort, et d’une critique de la société. Peu à peu, on cerne aussi des liens profonds qui unissent le cinéaste au condamné. Réalisé la même année que l’excellent film polonais de Kieslowski Tu ne tueras point, inclut dans son Décalogue, il est assez net qu’ « à l’Est » la peine de mort suscite deux films percutants, l’un par la fiction, l’autre par le documentaire.

De nombreux autres films ont été évoqués à mes oreilles, avec plus ou moins d’enthousiasme, mais à part part Ben Russell sur une séance, il est vrai que cette édition ne semble pas avoir donné lieu à un véritable évènement. Pour tous ces films, il n’y a pas d’extraits sur le net; je pense notamment à La nuit remue de Bojan Anquetil, Jasmine d’Alain Ughetto, Kaspar film de Florence Pezon, Le thé ou l’électricité de Jérôme Le Maire, La vie n’est pas immobile d’Alassane Diago, Le libraire de Belfast d’Alessandra Celesia, Plusieurs fois la commune (film collectif que j’eus l’occasion de découvrir et qui m’ a agréablement surpris par sa dimension collective hors des sentiers battus pour une thématique critique, témoignant également d’une réflexion sur le lieu, le tout malgré une bande sonore à retravailler, qui rend parfois inaudible des propos)… Bon allez, ce teaser de Jasmine, documentaire… animé :

Pour conclure, je laisse donc place d’ici quelques jours à une seconde partie, constituée de petites interviews de quelques bénévoles de l’accueil public en salles, à qui j’ai posé les mêmes questions. 

Pour l »heure le festival est bel et bien passé ici. Le village n’est plus le même, et tiens on a le droit à quelques jours de pluie et de ciel gris, ce qui est une rupture assez nette avec la dernière semaine écoulée, marquée d’un plein soleil. La Maison du doc est en vacances, ne restent que quelques ultimes bénévoles en vadrouille, quelques salariés d’Ardèche Images et la régie technique qui finit de déménager les installations impressionnantes, ayant permis de vivre cette aventure cinématographique et humaine. J’ai aperçu deux cinéastes encore présents hier matin, le temps de prendre un p’tit café à une terrasse… ils se lèvent, un échange de regard cinématographique pour signaler un au revoir plaisant, avec un goût de « c’était sympa et à la prochaine ». Je termine ici, un ultime apéro m’attend avec les derniers présents de cette aventure 2012…

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2 réflexions sur “Etats Généraux du documentaire de Lussas 2012 – Première partie

  1. Pingback: Soviets (Hello, do you hear us ?) – Juris Podnieks (1989) | citylightscinema

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