L’homme de Tautavel – Robert Field (1989)

EN ENTIER – 26 mn

Le film est visible sur le site du CERIMES (Centre de Ressources et d’Information sur les Multimédias pour l’Enseignement Supérieur) 

 cliquer ICI 

Il y a quelques mois, l’excellent Thierry Ragobert et son film La mémoire perdue de l’ïle de Pâques inauguraient la section « Cinéma archéologique » du blog (ICI). C’était un choix qui s’imposait étant donné la formidable rencontre entre archéologie ET cinéma documentaire. 

Le documentaire dont il est question dans ce post s’inscrit dans la lignée de nombreux films réalisés en étroite collaboration scientifique, à tel point qu’ici le préhistorien Henry de Lumley est signalé comme auteur. Nous ne pouvons à cet égard signaler un quelconque rapprochement cinématographique avec l’archéologie. L’images et la structure du film y sont entièrement dédiés au propos scientifique.

« L’homme de Tautavel » correspond aux formidables découvertes d’ossements humains, en tête le crâne dit « Arago 21 », datant d’environ 450 000 ans; longtemps la Caune de l’Arago, c’est-à-dire la grotte à proximité de la commune de Tautavel (dans le Languedoc Roussillon) où s’effectuent des fouilles depuis les années 60, a été considérée comme le site abritant les fossiles les plus anciens de l’homme en Europe. Puis d’autres découvertes ont été faites ici et là en Europe, et les restes humains de Tautavel sont maintenant considérés comme appartenant à l’ « homo Heidelbergensis », soit grossomodo le premier homo erectus européen, à sa sortie d’Afrique. Le film situe quelque peu les découvertes fossiles et s’attarde plus longuement sur les apports pluridisciplinaires des recherches et méthodes : paléo-environnement, anthropologie, géologie… 

Après une introduction en images superbes de la situation géographique de la grotte (oh le Pic du Canigou !), le film alterne interventions des scientifiques en prise avec leur champ d’investigation et plus globalement de De Lumley, avec une voix off accompagnant souvent des images de terrain (tamisage, fouille, laboratoire…) et des animations scientifiques (dessins explicatifs du remplissage de la grotte etc). La trame est double : informer sur ce que nous apprend le site et, surtout, sur les méthodes de recherches (pluridisciplinaires) qui permettent de tirer un maximum d’éléments sur cet homme préhistorique et son lieu d’occupation. 

Ce film est assez important car non seulement il permet de faire un point sur une orientation assez nouvelle alors de collaboration entre disciplines scientifiques dans les recherches archéologiques et de méthode de fouille, mais aussi de faire un petit bilan après plus de vingt ans d’excavation sur ce site mondialement connu, articulé aux découvertes d’autres sites du Paléolithique en Europe et dans le monde. C’est ainsi qu’il a d’ailleurs été récompensé dans quelques festivals de films d’archéologie qui voient le jour dans les années 80, parmi lesquels le 1er Prix de la première édition du Festival du Film d’archéologie d’Amiens en 1990, et Prix du film de chantier de fouilles d’Icronos de Bordeaux (Festival International du Film Archéologique). Bien que ce film soit une commande avant tout scientifique, produit par « le Service du Film de recherche scientifique », il fait preuve d’une certaine vulgarisation grand public, c’est à dire permettant l’accessibilité aux non chercheurs/scientifiques. Le prix de meilleur film grand public (pavé d’or) au Festival du Film des Sciences de la terre de Paris de 1992 en témoigne. 

Il est assez rare aussi de donner de la visibilité (bien que timide et rapide) aux fouilleurs, et L’homme de Tautavel a le mérite de les évoquer sans les reléguer à des purs automates de main d’oeuvre. 

Aujourd’hui le documentaire a sans doute pris un p’tit coup de rides, notamment d’un point de vue scientifique (mais je ne suis pas le mieux placé pour être catégorique là-dessus éh éh). Nous sourions aussi  (et ce doit être la cas pour plus d’un chercheur du côté de Tautavel) devant la représentation visuelle donnée alors de l’homme de Tautavel, vers la fin du film: clichés toujours à l’oeuvre aujourd’hui dans quelques « statues » et dessins qui parsèment le musée de la Préhistoire et le village de Tautavel; c’est notamment l’usage touristique de la présence d’un tel site qui a tendance à vulgarisé le plus grossièrement l’homme préhistorique semble-t-il. Il est dommage de procéder par le spectaculaire et les clichés pour intriguer plutôt que d’accompagner le public plus sérieusement en correspondance avec les découvertes opérées… 

Par ailleurs  le film ne peut être considéré comme une réalisation où le cinéma a sa propre part d’expression : encore une fois le souci est avant tout scientifique, y compris quand les personnes y fouillant sont associées aux images, et le travail de l’image sert donc uniquement le discours scientifique. Un film important dans sa construction néanmoins car il dégage des préoccupations de rapprochement avec le grand public pour communiquer des recherches scientifiques et les résultats qu’elles amènent quant à un patrimoine qui appartient à l’humanité. Les années 90 et surtout 2000 témoignent d’efforts amplifiés de ce côté là, avec un nombre croissant de films dédiés à des sites archéologiques, des archéologues, des périodes préhistoriques ou autres etc où la vulgarisation prend des cheminements plus ou moins réussis. Parfois, il y a même un apport supplémentaire venu du champ cinématographique, avec des tentatives plus ou moins réussies, témoignant d’une réflexion qui grandit quant aux rapports archéologie et images. Le Festival d’Archéologie d’Amiens témoigne ainsi d’ateliers de réflexions là-dessus entre scientifiques et cinéastes, tandis que les réalisations d’un Thierry Ragobert démontrent des possibilités prometteuses de rapprochement, sans nuire aux recherches scientifiques et sans tomber dans la vulgarisation spectacle. Plus récemment, nous pouvons songer à Werner Herzog qui a consacré un film à la grotte de Chauvet (La cave des rêves perdus).

Bien qu’appréciable, ce dernier film témoigne des difficultés encore actuelles pour le cinéma de rencontrer l’archéologie : malgré quelques séquences plutôt réussies dans la grotte (je retiens surtout le mouvement créé dans les peintures de bison, auquel fait écho le cinéma), l’ensemble reste somme toute sagement scientifique et consiste à de nombreux témoignages de scientifiques pour témoigner de l’extraordinaire du lieu. Le génial Mario Ruspoli a quant à lui était très important pour avoir filmé la grotte de Lascaux.

Dans quelle mesure le cinéma peut apporter un plus à la recherche archéologique, c’est à dire au delà des seuls résultats scientifiques et des recherches en tant que tels, au-delà aussi des images bruts des objets/lieux du passé ? Le cinéma est – il propice à dépasser sa seule soumission au discours scientifique pour mieux faire sentir l’extraordinaire des découvertes, sans trahir non plus son compagnon archéologue en s’enfermant dans son médium ? Entre servir de simple relai fonctionnel à la science et construire de la vulgarisation complice du commercial et du sensationnalisme télévisuel, le cinéma documentaire n’a pas tâche facile dans ses rapprochements avec l’archéologie et ses découvertes/cheminements. Le cinéma de fiction (pas l’horrible docu fiction hein !) a eu de meilleures réussites de ce côté là; dédouané des impératifs scientifiques, il a liberté de rester dans son propre univers de création, quitte à susciter les critiques pragmatiques et rigoureuses des scientifiques quand il sort du divertissement à la Indiana Jones ou Jurassik Park, où l’erreur et les facilités sont bien entendu pardonnées. Enfin un cinéaste comme Amos Gitai conserve des liens étroits avec l’archéologie dans son oeuvre, en particulier documentaire, sans donner à lieu à des films consacrés proprement dits à la discipline archéologique et ses découvertes – je ne peux que recommander ses formidables House et Une maison à Jérusalem, avec un travail d' »archéologue » quant à la dépossession d’une maison palestinienne et de son évolution dans le temps, des regards qui s’y rattachent etc. Dans la même veine, la trilogie Wadi témoigne d’un travail cinématographique scrutant le temps et le lieu sur des personnages. Et aussi Journal de campagne qui opère un travail visuel là encore saisissant, ici de l’occupation israélienne en abordant le lieu à travers différentes couches d’histoire, etc. Le coffret indispensable regroupant tous ces films porte un titre évocateur : « Territoires » (présentation ICI du coffret sur Arte, que n’importe quelle médiathèque peut en principe commander sur notre sollicitation…)

Pour en revenir plus directement à la thématique qui nous intéresse ici, à suivre en tout cas dans les régulières éditions de festival de film d’Archéologie, les réalisations qui peuvent nous surprendre, parvenant à trouver équilibre entre archéologie et cinéma documentaire… En attendant je renvoie (et évoqué aussi ICI SUR LE BLOG) au film génial de Brunatto/Pasolini,  La forme d’une ville (La forma della citta) : une réflexion (et constat !) terribles qui fait part aussi du regard du cinéaste intégrant dans sa démarche cinématographique une certaine réalité « archéologique » – N’oublions pas non plus le projet de film avec repérages en Palestine (Sopralluoghi in Palestina), son Carnet de notes pour une Orestie Africaine, ses lieux de tournage de L’Evangile de Matthieu etc. Après tout, Pasolini, lui, a scruté l’archéologie, quelque part, jusqu’à l’expression corporelle… Son constat du lieu a débouché sur son constat du corps et d’une certaine humanité ayant perdu toute sacralité dans le rapport à la vie (la fameuse « mutation anthropologique »).

Post Scriptum : à signaler la première édition en juillet 2012 d’un Festival du film de Préhistoire à Pech Merl (gratuit !!), dont le programme est disponible ICI.

 

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