Wadi Khaled – Christophe Karabache (2008)

EN ENTIER – Liban

Cela fait un moment que j’ai eu l’occasion de voir des bribes de films et de lire quelques interviews de ce cinéaste/vidéaste franco-libanais fort intriguant. J’ai bien essayé de faire commander à une médiathèque certains de ses films, ce n’était pas possible, tandis qu’il a sorti en salles, en 2011, un long métrage intitulé Beirut kamikaze, désormais disponible en DVD. Depuis peu il est un film accessible en ENTIER sur le net. J’en ai profité pour la découverte, au-delà des propos forts intéressants qu’il développe dans ses interviews, que ce soit sur la situation du Liban, le milieu du cinéma, les réactions devant ses films ou encore les auteurs qui l’ont marqué (Pasolini, Fassbinder…). Ce film est donc Wadi Khaled.

16 mn- VO sous titrée anglais

Situant la région en voix off, le film nous plonge dans une réalité brute, avec un support filmique volontairement constitué de pellicules abîmées. Aucune intention de construire ici un documentaire en mode témoignages/interview des personnes filmées. Aux images brutes, quasi surréalistes parfois, notamment quand les panoramiques des paysages nous renvoient à un espace sans identité (tel un no man’s land), se superpose une voix off qui joue un tantinet la provocation je trouve. J’ai comme une impression que le cinéaste cherche à provoquer le regard porté par le spectateur sur la réalité filmée de ces bédouins de la frontière libanaise avec la Syrie; il rajoute une deuxième couche, amenant le documentaire sur des voies particulières et pouvant décontenancer. Un double processus d’approche documentaire à la limite de l’expérimental : d’une part des images brutes, sans recherche esthétisante. où le cinéaste se refuse à toute approche policée des lieux qu’il filme, ce que j’apprécie; le travail du point de vue se situe beaucoup dans le montage. D’autre part la voix off constitue parfois une charge amère-ironique, en tout cas je l’interprète comme telle. Non pas qu’elle se moque de la réalité ou s’en joue, mais plutôt qu’elle en travaille la perception du spectateur. En cela elle donne au film une dimension d’interrogation vis à vis de notre regard et semble vouloir nous pousser à réagir, dépasser le simple spectacle d’une réalité. Le cinéaste évoque dans quelques interviews Terre sans pain de Bunuel pour la construction de ce film (notamment la voix off). Bon, je n’ai toujours pas vu ce film de Bunuel (et oui), en revanche j’ai plutôt pensé au film d’Ivens et Storck Misère au borinage

Le final renvoie à un contexte de guerre, comme écho responsable de cette réalité de vie aperçue à la frontière. Le plus terrible, finalement, ce ne sont pas les gens filmés et leur vie, c’est cet hors champ rappelé par le bruit des bombes et les ruines ultimes. Une misère et une réalité violentes, non figées cependant dans la mort (on y rit par exemple et il faut bien vivre), comme écho à un monde en guerre. Cet hors champ de la guerre en action renvoie bien entendu à toute une histoire du Liban, tellement concerné, y compris par la guerre civile, aux causes et manifestations diverses. Mais ici ce n’est pas l’analyse d’une situation qui dépasse wadi kahled qui est développée, plutôt ce qui se vit à la marge des conflits. Les petites gens en quelque sorte. Au fracas de la guerre, répond cette vie à la marge, que le cinéaste ne juge pas. 

Christophe Karabache dispose par ailleurs d’un compte sur Vimeo où quelques unes de ses réalisations sont accessibles par de nombreux extraits. J’ai donc visionné l’ensemble, et c’est ici une manière de rebondir vis du final de Wadi Khaled (zone particulièrement tendue, de nouveau, depuis quelques temps ceci dit !). La guerre et ses bombardements (que de ruines, et la bande sonore…), la personne à son contact (les invisibles et marginaux notamment), le chaos, l’errance… sont très prégnants dans ces extraits. Ici, nul détour par une démarche sophistiquée, conceptuelle, policée… Il y aborde régulièrement de front le Liban, tel qu’il semble être. Et il n’est pas sans la guerre : celle-ci y est une référence quasi constante. En cela Karabache semble s’inscrire dans une dimension des films libanais qui se refusent à faire l’impasse sur cette mémoire. Le Liban semble vouloir se reconstruire souvent en fuyant la guerre et ses causes et ses conséquences , cherchant notamment la reconstruction immobilière à l’abri des cadavres du passé… et des survivants du présent à la marge [- à noter que  le confessionnalisme et les identités qui en découlent stricto sensu sont souvent pointées du doigt, mais c’est beaucoup plus compliqué que cela : j’éviterai de faire comme Charlie hebdo lors d’une couverture particulièrement ignoble concernant le « conflit israelo-palestinien » en indiquant « arrêtez tout, Dieu n’existe pas« ; cette façon de procéder est une fuite des raisons politiques et un raccourci flattant la « supériorité » et l' »éclairage » de l’oeil extérieur, à la défaveur d’une approche plus complexe et inquiétante, tandis qu’il dédouane une situation de toute articulation au reste du monde – ]. Les films libanais témoignent au contraire d’un retour régulier, comme s’il s’agissait de ne pas oublier et d’aborder au contraire un passé qui, finalement, revient sans cesse dans le présent. Et comme si les conséquences de la guerre continuent, et continuent, jusqu’à en devenir « mort vivant » dans le présent (voir Le dernier homme de Salhab). Comment ne pas penser par exemple à Beyrouth fantôme de Ghassan Salhab où un moment donné un personnage s’adresse à la ville, sous un bruit de bombardements, en disant que c’est le coeur de la ville qui bat ? 

Cette insistance sur la guerre démontre d’une part le « traumatisme » de celle-ci, d’autre part sans doute une réponse à un silence général là-dessus au Liban (?) alors qu’elle revient (ou presque, en menaçant) de manière quasi cyclique. Il est à noter que ces films libanais des auteurs plus ou moins connus en France et ailleurs (dans les festivals, etc) sont peu diffusés dans le pays si j’en crois quelques lectures parallèles. En tout cas, sur cette permanence de la guerre dans un certain cinéma libanais, je renvoie à un bilan video de l’édition 2007 du Festival International du Film Indépendant de Lille (FIFI), où une rétro du cinéma libanais a eu lieu (ma première découverte de films libanais, alors). Nous y avons là quelques paroles de cinéastes  : 

Par rapport à tout cela, Karabache n’y va pas de main morte. Il fait exploser à la tête du spectateur une réalité violente, toujours articulée à un passé et à ses déclinaisons présentes (divisions, tension de l’appartenance identitaire religieuse, « conflit israélo-palestinien »…). Son Beirut Kamikaze, au vu des extraits proposés, semble être un incroyable condensé, quelque part, de son travail. Mais n’ayant pas vu ce film en entier, je ne veux pas trop m’avancer là-dessus. Il est d’ailleurs invité le 23 novembre à la Médiathèque de Levallois-Perret qui a donné carte blanche à Guillaume Massart pour organiser une projection autour de la thématique »Vivre et témoigner des brûlures de l’histoire ». Beirut Kamikaze au programme donc, ainsi que Pompéi (nouvelle collection), court métrage réalisé dans le cadre du film collectif Outrage et rebellion. Les deux cinéastes ont ceci de commun que le passé est une constante de leur cinéma; c’est sans doute un fond commun pour les deux démarches. Mais à l’aspect plus conceptuel de l’un, s’oppose l’aspect brut de l’autre. Karabache développe un travail cinématographique très évocateur d’une urgence, rendant plus présent l’horreur d’un présent et, je pense, plus percutant en termes de réactions du public qui n’est pas là pour passer le temps ou philosopher des formes filmiques. Je poste ci-dessous le texte d’une réaction dans la foulée du film Outrage et rebellion –  celle-ci pose le problème du cinéma et de sa capacité à s’articuler avec le réel. Non pas que je défende un dogmatisme militant qui enfermerait l’expression cinématographique dans le seul giron de la revendication et de faits (le texte s’en défend aussi), mais ici le texte a ce mérite de décrier les formules cinématographiques qui s’enferment à priori dans l’opacité et le détour formel sans même parler au présent qu’elles sont censées approcher. L’importance du parti pris formel trahit (malgré les bonnes intentions « engagées »), pour les auteurs du texte, une réalité qui est absente des films, dépassant la simple répression policière. Comme si le point de vue et le mode d’expression était plus important en soi que ce qui est regardé, quitte finalement à ne pas aller voir ce que la police réprime. A la répression policière, répondrait un aveuglement artistique sur les formes de vies et de résistance qui s’opposent à un présent dévastateur ? Je n’ai pas vu le film collectif, si ce n’est le court de Massart Pompéi ; intéressant, il est vrai que le film ne semble pas répondre à l’urgence de la commande, mais il a le mérite de dégager une réflexion de fond quant au présent. Il renvoie notamment à une société de consommation sur fond de vente d’usine aux enchères. Le texte n’est donc pas à prendre comme une critique de ce film de Massart, mais plutôt du film collectif dans son ensemble, montrant les difficultés du cinéma à exprimer le réel :

« Colère – En réponse au projet « Outrage & Rébellion »

(…)

Le cahier des charges de cet appel ressemblait à : « Un jeune cinéaste, Joachim Gatti, perd un œil à cause d’un tir de flashball à Montreuil ; à vos machines, il faut répondre par les moyens du cinéma ». C’est à cette injonction qu’ont répondu les auteurs de ces films. Or déjà l’énoncé de la commande était partiellement vrai. Les flics ne visaient pas un cinéaste, mais tous ceux qui étaient rassemblés devant la Clinique ce soir-là. Et, au delà, ils ont tiré sur les expérimentations politiques qui s’y menaient depuis des mois : occuper des maisons vides, lutter contre les arrestations de sans-papiers, tenir une permanence sociale, occuper des pôle-emploi et des CAF, organiser des concerts, faire un ciné-club et un magasin gratuit, une radio de rue les jours de marché, une cantine collective, écrire un journal mural chaque semaine, tisser des liens avec d’autres collectifs à Paris et dans d’autres villes…

Lorsque nous avons reçu la première moisson de films du projet « Outrage & Rébellion », nous nous sommes réunis dans une maison occupée à Montreuil pour les regarder. Beaucoup furent agités dans la nuit par ces quasi-horreurs.

Peu de cinéastes ont cherché à prendre position depuis l’événement. Quand on regarde ces films, ce qui apparaît au premier plan, ce sont les réalisateurs, leurs noms, leurs tics, leurs problèmes, leur stylistique, leurs compagnons, leurs appartements, leurs lubies, leurs banques d’images, leurs disques, leurs livres préférés et finalement leurs Curriculum Vitae en ligne sur Médiapart. Le sentiment qu’ici, on se donne à voir plus que l’on ne donne à voir.

L’accumulation fait sens et l’absence absolue de réflexion commune aussi. Ces films finissent par produire une réponse collective paradoxale : ce qui fait « collectif », c’est l’effet collection, l’effet exposition conduite par une commissaire. Ces objets mis bout à bout donnent à voir les dispositions stylistiques que nous sommes invités à choisir sur le grand marché des tendances culturelles.

Ici point de surprises, ces gestes cinématographiques s’inscrivent en rab sur l’événement et se distinguent soit par une plus value narcissique, soit par un surplus de jouissance, soit les deux. La plupart de ces objets sont dédicacés à Joachim puis signés par les auteurs avec un copyright. Ainsi, le caractère tristement public de ce qui s’est passé retourne, par le cinéma, dans la sphère du droit des usages et de la propriété. C’est aussi de pornographie qu’il s’agit : de l’exhibition de la toute puissance de la police – « Mon dieu, toute cette police costumée quand même, quelle horreur… » – à la turgescence ridicule d’un Georges Bataille lue par une jeune fille en fleur, le pas a été franchi ; honte sur eux.

Ce qui spécifie ces réponses, c’est qu’elles ne se tiennent même pas à la hauteur d’un compte rendu de paparazzi. Nous pourrions nous en réjouir, mais non. Chaque film présenté nous vend une salade vaguement formelle, vaguement politique, vaguement révoltée, plutôt compassionnelle, jusqu’au document interminable sur les difficultés de travail de la police racontées par un syndicat de gauche. La figure principale, récurrente jusqu’à la nausée, est la puissance de la police. Au fil des films la vacuité de sa détestation s’impose. Ce qui est sûr, c’est que le monde sensible qui s’exprime dans ces travaux n’est pas le nôtre. Pas tout à fait. Cela ne serait pas un problème si ces films pouvaient nous aider à penser. En réalité, ils ne font que nous rabattre sur les mêmes pauvres visions du réel qui déjà nous étouffaient et contre lesquelles nous essayons de lutter.

Que les choses soient claires : chacun est libre de répondre avec les outils qu’il se donne aux sirènes qu’il entend. Le problème c’est que tout cette « matière filmique », montée et accumulée, va à l’encontre de ce qui se cherche à Montreuil et ailleurs, jusqu’à le rendre absent.

Depuis quelques années, le capitalisme s’est fait remarquer par une disposition à coudre deux affects considérés jadis comme inconciliables : l’opportunisme et la sincérité. Ces travaux sont une des monstrations possibles de cet état de faits. Ils nous attristent et nous révoltent aussi pour cette raison.

Des spectateurs non réconciliés
(ceux à qui ces films rendent hommage) »

Tout cela pour dire ici à quel point le travail de Karabache semble plutôt éloigné des critiques ci-dessus, bien que n’étant pas du tout dans une optique militante (loin de là !). 

Je suis un peu à côté de la plaque concernant le Liban (dont je méconnais beaucoup « l’Histoire » tandis que je n’y suis jamais allé), mais l’approche des ruines et éléments de vie à son contact (aussi « laide » soit elle) m’intéresse fortement chez Karabache; il expose un réel sans fioritures, tout en y mettant une patte personnelle, bien entendu. Et c’est d’autant plus fort qu’il tourne à petit budget, rendant possible le cinéma même avec 4 fois rien, sans en perdre la pertinence et la capacité de concerner un public face à un réel.  J’apprécie ce rentre dedans sans détour, sans tomber non plus dans le commerce de l’horreur et le spectaculaire. Comment vivre dans le chaos ? Ce qu’il met en avant, en tout cas dans les extraits vus pour ce qui concerne le Liban, c’est un chaos dans lequel on compose, qu’on ne peut ignorer (en tout cas pour une frange de la population ?). Il ne faut pas se voiler la face : impossible de se faire hypocrite et de fuir un réel, celui que Karabache choisit de filmer sans cesse quand il erre dans les rues de Beyrouth ou dans d’autres zones du pays (Wadi Khaled). Au-delà d’un constat, j’imagine que d’autres choses ressortent de ses films. Là-dessus, j’attend de voir en entier ses oeuvres, puisqu’à ce jour je n’ai vu que Wadi khaled et des extraits. Ce qui donne peut être une certaine superficialité aux lignes de ce post c’est que je me base avant tout sur des extraits et pas sur les films. Et j’ai aussi davantage orienté mes visions sur ce qu’il filme des lieux du Liban et du rapport engendré aux gens qui y vivent. 

Je conseille une interview très intéressante ICI sur le site Cinéfabrika, qui permet un peu de situer le travail du cinéaste, tandis que pour un retour général sur l’oeuvre du  cinéaste il y a  ICI  son blog internet (articles, interviews…) .

Quelques vidéos publiées sur Vimeo, parmi mes favorites :

Trans Society

L’alternance consommation d’images médiatiques (et bruit off d’un café semble t il) avec les images prises dans la ville par Karabache est très frappante 

Zone frontalière

Beirut Kamikaze

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s