Agarrando pueblo (Los vampiros de la miseria) – Luis Ospina et Carlos Mayolo

Colombie – EN ENTIER – VO sous titrée anglais – 28 mn

« Les cinéastes des pays européens et même
ceux de chez-nous partent avec tout leur équipement et ne
sont parfois pas très responsables de ce qu’ils font. Ils
utilisent la pauvreté comme une marchandise et la vendent
à l’extérieur des pays où ils l’ont filmée. C’est la pauvreté
mise en conserve pour l’exportation. Les vampires de la
misère montrent jusqu’à quel point ces gens peuvent
même être agressifs vis-à-vis de leurs sujets pour obtenir
ce qu’ils veulent, comme des vampires… Et on peut dire
cela autant des réalisateurs de gauche que de ceux de
droite. » Luis Ospina, 1983 (interview disponible ICI).

J’ai découvert ce film récemment et le moins que je puisse dire est qu’il est un bon coup de pied au cynisme cinématographique. Le film, en mode « documentaire », suit deux cinéastes en cours de réalisation d’un documentaire sur la pauvreté en Colombie dans les années 70. Répondant à des critères de contenu établis par l’étranger (en l’occurrence, ici, l’Europe), les deux compères sont prêts à tout pour mettre en boîte un réel correspondant eux discours en vogue sur la misère. Il est nullement question pour eux d’approcher une réalité dont ils se foutent et de partir de lui pour énoncer un propos et mettre en place une représentation documentaire; il s’agit au contraire d’y plaquer un discours surfait, stéréotypé (qui peut très bien être de gauche et progressiste) dans la perspective de satisfaire le commanditaire européen et, de fait, le public européen qui consomme de telles oeuvres « documentaires », au label « critique » fort probable dans la publicité qui en sera faite.

Dans sa déclinaison des personnages, le film n’est pas éloigné de la comédie italienne la plus féroce : euphoriques devant la misère, ils n’hésitent pas à l’utiliser et à la détourner, quitte à employer la violence, pour l’adapter aux critères de commande. Aucune éthique vis à vis des personnages filmés et surtout une nette indifférence à leur encontre. Tout ce qui compte est la « réussite » de la représentation et la carrière cinématographique qui peut s’enchaîner dans la foulée. Même la mise en scène est des plus ignoble : ils n’hésitent pas à prendre des « beaux plans » pour donner du piment à leur tableau de la misère où les personnes ne sont que des marionnettes; à tel point qu’ils emploient des gens pour jouer la comédie de la représentation de leurs conditions de vie. Sous l’apparence d’un documentaire d’investigation soucieux des réalités de la pauvreté en Colombie, les deux cinéastes se révèlent des opportunistes qui utilisent la misère à des fins de carriérisme personnel. 

Si le film grossit (à peine ?) les traits des deux cinéastes et donne à la satire un ton très cynique, il dépasse leur simple mise en cause : même si l’Europe et ses commanditaires et public sont hors champ, il nous reste à imaginer leur impact et leur rôle dans de telles pratiques. L’industrie cinématographique, de l’autre côté de l’atlantique, semble bien se porter de ces films « vampires de la misère » et donner lieu à toute une vague de diffusion de films que l’on imagine aussi sous l’étiquette « de gauche » ou « engagée ». Des films en fin de compte nullement dérangeants, nullement articulés à la réalité sociale et aux personnes qu’ils sont censés approcher (les pouvoirs leur règlent leurs comptes à ceux-là, tandis que la censure opère), et relèvent essentiellement du voyeurisme avec une mise en scène de type « cinéma social » et journalisme de terrain. Des films qui ne relaient que des discours et commandes extérieurs au monde filmé.  Je ne veux pas donner ici un spoil, mais la fin du film réserve donc une bonne surprise à travers un personnage qui se rebelle dans la misère filmée, face aux entrepreneurs de films cyniques. 

Ce film d’Ospina pose les problèmes de la représentation documentaire et questionne aussi, je trouve, le regard du public consommateur qui contribue en fin de compte à la réussite de ces films. Ce film est toujours d’actualité pour le propos qu’il met en place. Je pense tout particulièrement au journalisme qui se délecte d' »images de terrain » relayant les plus grands clichés et préjugés développés en amont par les discours politiques, médiatiques et institutionnels. Les banlieues par exemple, tel le film La cité du mâle qui a pour thématique « la violence envers les femmes dans les cités » : voir ici le communiqué d’ADDOC (association de cinéastes documentaristes)  dont fait partie Denis Gheerbrant, à l’opposé de telles pratiques et ô combien au plus proche des « réalités » qu’il filme; l’article paru sur les Inrocks revient aussi sur ce film. De manière beaucoup plus approfondie, Mona CHollet revient sur un « féminisme » anti-immigrés d’Arte dans un excellent article rédigé pour le Monde Diplomatique et consultable en entier ICI. 

Je ne connaissais pas Ospina mais ce Vampires de la misère me conduira sans doute à découvrir d’autres films de ce cinéaste qui en publie quelques uns ICI sur sa page VIMEO…

 

Communiqué d’Addoc (décembre 2010) : 

« L’affaire « La Cité du mâle » a constitué pour Addoc un véritable cas exemplaire de dérive de la télévision publique. Avec la SRF, l’association a organisé une conférence de presse mercredi 15 décembre 2010 à 11h à la maison des associations du 3e arrondissement. Avec des extraits d’un film de contre-enquête, des habitants de la cité Balzac et des réalisateurs qui travaillent en banlieue.

Le film « La Cité du mâle » se voulait une plongée dans les rapports garçons-filles au cœur de la cité Balzac à Vitry-sur-Seine, où la jeune Sohane est morte brûlée. L’affaire suscitée par la diffusion du film est révélatrice du dévoiement actuel de nos métiers et de notre travail : détournement des fonctions de journaliste et de réalisateur, manipulation des témoins, mensonges instillés par le montage et le commentaire, jusqu’à l’effet d’annonce accompagnant la déprogrammation de ce produit télévisuel « choc » sur Arte.

Comment la chaîne de la culture peut-elle en arriver à caricaturer ce qui fait le quotidien des chaînes privées ? Comment des fonds du CNC peuvent-ils soutenir de semblables productions? Poser la question du rapport filles-garçons est nécessaire. Mais pas en rejetant les jeunes dans la catégorie « banlieue » pour les exclure encore plus. La télévision casse la société en jouant la confusion des genres et la course au spectaculaire. Réalisateurs, techniciens, monteurs de documentaire, nous refusons ce rapport à ceux que nous filmons, nous cherchons à comprendre et à faire comprendre le monde complexe dans lequel nous vivons. »

Publicités

2 réflexions sur “Agarrando pueblo (Los vampiros de la miseria) – Luis Ospina et Carlos Mayolo

  1. Pingback: Le sang du (Yawar Mallku) / Revolucion – Jorge Sanjines (1969) | citylightscinema

  2. Pingback: Raymundo – Ernesto Ardito et Virna Molina (2003) | citylightscinema

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s