Evolution de l’Homme : deux films, deux théories

Comme il s’agit là d’aborder une histoire (ou plutôt des histoires) se déroulant sur des milliers d’années, il est nécessaire de toujours avoir en tête combien les chronologies abordées sont immenses. Soit quelque chose de difficilement représentable. Les théories abordées ci-dessous, en lecture et support audiovisuel, ont le danger de nous représenter les choses de manière simpliste et unilatéral. Ne jamais oublier donc que nous abordons là des passés dont un laps de temps inouï nous sépare (le charme de la Préhistoire et de la Paléontologie etc) et que les théories se portent sur des périodes immenses.

Cette mesure de précaution prise (ce qui nous permet aussi de temps à autre de redescendre un peu « les pieds sur terre »), j’aborde ici deux films (ou plutôt une série documentaire et un film) très intéressants quant à l’évolution de l’homme. Au premier abord ils ne sont pas directement liés. D’un côté il s’agit de l’émergence de l’homme moderne en Afrique, l’Homo Sapiens, et sa colonisation progressive des continents; de l’autre côté il s’agit d’une théorie quant à l’évolution de l’Homme  depuis ses débuts soit avant l’Homo Sapiens (en minorité et très contestée), établie à partir de faits scientifiques très peu remis en cause mais peu relayés.

Les deux documents ont le mérite d’être assez clairs, sans être dans de la vulgarité trop poussée et évitent la reconstitution sous forme docu-fiction, qui me dérange énormément. Par exemple j’évite absolument la série L’Odyssée de l’espèce, à destination du grand public et sous la direction scientifique d’Yves Coppens, dont les reconstitutions/docu-fictions sont incroyablement consternantes, en plus de relayer une théorie UNIQUE, sans nuancer et apporter des éléments de théories contradictoires qui existent. Un nouveau volet, semblable et toujours sous la direction d’Yves Coppens, Sur les traces de l’Homo Sapiens, a gardé les mêmes principes. Le problème, en général, est que les récentes réalisations audiovisuelles grands publics mettent en avant UNE théorie, sans apporter de nuances, de débats, d’éléments et points de vue qui se contestent/s’opposent. Comme s’il s’agissait de « vendre » au public une vision, alors que les découvertes de terrain et les apports scientifiques pluridisciplinaires ne cessent de s' »affronter ». C’est donc avec un certain intérêt que j’ai visionné les deux documentaires publiés ici, pour leur simplicité captivante et instructive, présentant tous deux le défaut de ne mettre en avant qu’ UNE théorie et ses éléments factuels favorables; je n’ai pour le moment pas trouvé de documentaires qui abordent les confrontations scientifiques actuelles, au-delà des ridicules querelles de chapelles sans consistance. J’y reviendrai plus tard dans le post, mais il est aussi impressionnant comment des découvertes, conclusions scientifiques et interprétations évolutives peuvent attirer dans notre monde contemporain des instrumentalisations politiques; ainsi par exemple une vindicte tendancieuse sur le site Egalité et Réconciliation à partir d’une théorie mettant à mal l’origine uniquement Africaine de l’Homme moderne (Homo Sapiens), celle d’Yves Coppens, entre autres, qui dernièrement a reconnu la faillite actuelle d’une telle théorie (voir ICI la verve de Bernard Lugan, africaniste ). Ailleurs, la même théorie alimente une vision opposée, constituée d’éléments anti mondialisation et anti racistes. Toujours est il qu’il vaut mieux éviter les accusations complotistes, surtout dans la foulée d’un résumé de 10 lignes pseudo scientifique… Une des deux théories évoquées ci-dessous a alimenté aussi des interprétations (néo)créationnistes. Le problème majeur dans tout cela, le voilà : dans quelle mesure une hypothèse scientifique, du fait du danger des récupérations politiques de ses trouvailles, mérite condamnation OU relai médiatique ? Ou est la science, où est la vulgarisation et l’instrumentalisation ? Dans quelle mesure, aussi, des émergences théoriques sont le fruit d’une conception politique, religieuse (ou athée) ou influencée d’un contexte contemporain ? Le fait que des théories soient tues ou peu relayées malgré des phénomènes identifiés SCIENTIFIQUEMENT contredisant une théorie en vogue qui vend une certaine histoire de l’humanité (parfois même présentée comme L’Histoire, l’unique), amène à se poser des questions. Où est le débat,, pourquoi reste t il dans les coulisses ? Où est la place du public ? Sommes nous condamnés à n’avoir que des « vérités » et des suppositions unilatérales ? Sous prétexte d’instrumentalisation potentielle (auxquels les scientifiques n’échappent peut être pas toujours en fonction de leurs convictions personnelles), est-il logique de ne donner au public que du prêt à mâcher et consommable ? Dans un post publié il y a quelques semaines, je m’interrogeais sur la place du public dans l’archéologie et notamment à travers ses expressions audiovisuelles, dont des tendances outrageusement vulgarisées cohabitent avec des intentions plus travaillées où le médium cinéma à sa place; où je m’interrogeais aussi sur la place du public quand on met tout sur le tourisme et les représentations folkloriques, sans doute pour y avoir des sous et continuer les recherches, mais l’archéologie ne trouverait elle pas à gagner dans un intérêt du public plus « mature », qui serait possible avec une éducation plus exigeante en évitant les travers du consumérisme, où le cinéma a sa place, mais aussi les liens sciences et public (VOIR ICI SUR LE BLOG). Y a t il un moyen d’échapper au seul traitement médiatique spectacle pour intéresser le public, sans être trop scientifique (j’y trouve rapidement mes limites en tant qu’amateur intrigué sur nos origines) ou trop vulgaire, à la communication sous forme de « LA vérité »  alors que des contradictions fondées existent dans le débat scientifique  ?

Ci-dessous, en 1) la série documentaire et en 2) un documentaire. Je publie le synopsis officiel et quelques infos complémentaires (pour approfondir). Un petit bilan de confrontation de ces deux films conclura  même si encore une fois les films n’ont pas été liés dans leur réalisation (je les met en « confrontation » par manque de films qui exposent les théories en cours et débats et faits scientifiques et surtout questionnements – manque que je constate, du moins, à partir de mes recherches. peut être que je me trompe).

 

1) Clare Duncan, Peter Oxley, Mags Lichtboy, David Stewart … – L’aventure des premiers hommes – 5 épisodes – Royaume Uni – 2009.

Pour avoir une vision rapide des théories en cours sur l’évolution de l’Homme Moderne et sa colonisation du monde, il y a ICI une page sur l’excellent site des Hominidés synthétisant de manière très abordable.

Synopsis : « Les scientifiques sont quasiment unanimes pour affirmer que nous descendons tous d’une seule et même femme, qui a vécu en Afrique de l’Ouest (Ethiopie). Que cinq grandes migrations ont peuplé le monde. Que notre espèce, l’Homo sapiens, a rencontré les néandertaliens et les Homo erectus, et s’est probablement mélangée avec eux. Mais bien des questions subsistent. Comment les premiers chasseurs-cueilleurs ont-ils réussi à survivre dans des régions hostiles ? Comment l’apparence physique de nos ancêtres s’est-elle modifiée pour s’adapter aux changements de climat et de milieu ? Comment ces groupes tiraient-ils parti de leur environnement et du cycle des saisons ? Comment ont-ils, au fil des années, maîtrisé la nature ? Aujourd’hui, de récentes découvertes climatologiques, archéologiques et même génétiques permettent de comprendre plus précisément la fabuleuse histoire de l’espèce humaine et de mieux connaître les routes qu’elle a empruntées pour conquérir la planète. »

1er épisode : l’Afrique – EN ENTIER SUR DAILYMOTION, CLIQUER ICI

2eme épisode : l’Asie – EN ENTIER SUR DAILYMOTION, CLIQUER ICI

3ème épisode : l’Europe : EN ENTIER SUR DAILYMOTION, CLIQUER ICI

4ème épisode : l’Australie : EN ENTIER SUR DAILYMOTION, CLIQUER ICI

5ème épisode : les Amériques : EN ENTIER SUR DAILYMOTION, CLIQUER ICI

Cette série documentaire est bien construire, en mode enquête palpitante, alimentant des questionnements répondant aux découvertes et interprétations scientifiques qui concordent ou parfois se contredisent, avant de trouver la piste qui conforte la colonisation progressive de l’Homo Sapiens du monde. La série est également très riche en pluridisciplinarité. Nous sommes loin de l’archéologue unique, et les apports divers sont très importants : industrie lithique, paléo-anthropologie, archéologie expérimentale, climatologie, ethno-archéologie, génétique… En cela la série démontre bien comment la discipline archéologique est véritablement une affaire scientifique collective… et internationale (nous avons les propos et apports de chercheurs de divers pays concernés par les découvertes alimentant le sujet du documentaire). La documentation est conséquente, et très abordable. Contrairement aux docu-fictions (L’odyssée de l’espèce !), les cinq volets ne nous donnent pas à suivre une reconstitution sans que nous puissions vraiment comprendre ce qui amène à une telle « histoire » : ici c’est le processus des recherches en cours, dans leur diversité, qui nous guide vers une certaine histoire de la colonisation du monde par l’Homo Sapiens. Dommage que le fil « enquête » soit trop favorisé au détriment de la complexité, parfois; en effet nous avons l’impression, par exemple, qu’une période glaciaire (ou de sécheresse) survient rapidement et que les « pionniers » décident donc de partir – le temps, évoqué en introduction de ce post, passe à travers, alors qu’il s’agit parfois de sauts temporels de plusieurs milliers d’années, voire de dizaines de milliers d’années ! Un aspect trop schématique qui, parfois, a tendance (avec la musique assez « spectacle ») à m’agacer. Par ailleurs, le souci, ici, est qu’une théorie (vision) de l’Homo Sapiens est un postulat de départ, et qu’il guide toute la série, pour conclure dans la théorie affichée au départ. Deux réactions possibles : au moins il est affiché comme la mise en avant d’une théorie, sans hypocrisie; ou nous pouvons critiquer l’omission des nuances et/ou oppositions. Aucune remise en cause sérieuse de la vision n’est apportée. Exceptons néanmoins le 2ème volet, très intéressant : cette partie, du fait de la théorie très développée en Chine (faisant découler le chinois moderne de l’homo Erectus sorti d’Afrique et arrivé en Asie), évoque ainsi (très partiellement) la théorie, minoritaire, d’une émergence d’Homo Sapiens en dehors du continent Africain. Un des rares documents audiovisuels à le faire, même si dans l’ensemble la confrontation manque et s’avère trop courte.

Pour approfondir un peu : ICI un lien Wikipedia quant à l’origine africaine de l’Homme moderne (Homo Sapiens)

Post scriptum : le 3ème volet de la série documentaire (l’Europe) présente également une théorie contestée par des travaux scientifiques qui se recoupent, soit à propos de la disparition progressive de l’Homme de Néandertal, quand l’Homo Sapiens débarque en Europe. Nous avons ainsi quelques images évoquant des combats, ce qui est très contestable (ouf, le documentaire ne va pas jusqu’à faire l’hypothèse d’une guerre entre les Homo Sapiens et les Néandertal, ayant causé la disparition de ces derniers) – peut être est-ce une manière d’évoquer une hypothèse qui vient très facilement dans nos suppositions au premier abord, sans réellement la traiter ? La disparition liée (grossomodo) à un isolement des Néandertaliens et une baisse démographique est la plus reprise je crois, à l’instar de ce 3ème volet. Bref, des travaux scientifiques, notamment génétiques, rejoignent la tendance ne voyant pas la disparition du Néandertal par séparation obligatoire et isolement total d’avec l’Homo Sapiens : l’hybridation génétique est avancée ! C’est une hypothèse et rien n’est sûr, mais cela modère ce 3ème volet de la série. Peut être aussi qu’on pourrait y voir là une espèce de « mixte » entre l’origine africaine et l’origine multirégionale de l’Homo Sapiens (pas tant pour en tant que telle la « descendance » en « nous » de l’Homo Néandertal  mais pour les conséquences de telles découvertes, qui sont très amoindries par ailleurs, laissant penser que l’ADN découlant de l’Homo Néandertal remonterait à l’ancêtre commun Homo Erectus sorti d’Afrique). A souligner que les travaux d’un Erik Trinkaus, par exemple, vont dans la direction  d’une hybridation Neandertal/Homo Sapiens archaïque (en cela, sans aller dans une théorie à l’origine multirégionale de l’Homme moderne, il ne rejoint pas tout à fait la théorie de l' »Eve Africaine » puisqu’il suppose, avec d’autres, des métissages entre hominidés archaïques issus des premiers Homo Erectus sortis d’Afrique, et Hom sapiens archaïques sortis d’Afrique à partir de – 70 000 ans environ – bon c’est peut être un peu caricatural mon résumé là, hein. Toujours est-il que Trinkaus a cette formule : «Quoi qui ait pu susciter l’émergence du comportement humain il y a 30 000 -40 000 ans, je suis convaincu que ce n’était pas génétique».)… Mais attention, il ne s’agit pas de dire ici que l’Homo Neandertal a évolué vers l’Homo Sapiens ! Juste que la complexité de l’évolution vers l’Homo Sapiens se précise d’après de récentes découvertes, notamment en Asie, et par les apports de la génétique, même si cette dernière a ses limites. Les origines africaines de l’Homo Sapiens y sont assez confortées, mais parallèlement la génétique et les fossiles d’hominidés trouvés en Asie complexifient le processus (migrations plus importantes, hybridations), tandis que certains penchent pour une hypothèse en faveur d’un Homo Sapiens également issu d’une évolution régionale en Asie (relance d’une origine multirégionale, là encore minoritaire, avec des soupçons occidentaux de nationalisme local). Ce qui ferait remonter l’origine commune de l’Homo Sapiens à beaucoup plus loin que la théorie majoritaire et la plus approuvée scientifiquement de nos jours. Je reviendrai prochainement sur des documentaires portant sur l’Homme de Néandertal… et « Homo Floresiensis » (dont la qualité d' »espèce » semble quasi reconnue) qui compliquent sérieusement les compréhensions/pistes quant à l’évolution de l’Homme jusqu’à l’Homo Sapiens (et que dire aussi de « l’enfant de Densivoa » qui impliquerait une autre espèce contemporaine de l’Homo Sapiens du côté de la Sibérie ?!). Pas de réponses certaines, et beaucoup de questionnements ! Ce qui tranche des « vérités » parfois formulées avec trop d’assurance dans les documentaires, en évitant les questionnements contradictoires apportés par d’autres « faits », moteur même des recherches quelque part. Mais il est vrai aussi que des découvertes chamboulent parfois, contre toute attente, des « théories » ou suppositions en cours,  à priori quasi unanimes… Le « péché » serait aussi, au niveau audiovisuel, de trop vendre la vulgarisation au public consommateur, d’où jaillit une « vérité », parfois plus valable quelques temps après la réalisation du documentaire (j’aurais l’occasion d’y revenir un jour prochain). Une approche sous forme de questionnements, hypothèses, davantage que de certitudes, permettraient peut être d’admettre l’interminable investigation des recherches; ces dernières constituent des avancées, mais (quasi) jamais des conclusions finales quant aux mystères du processus d’évolution de l’Homme. Un équilibre bien périlleux à trouver, mais qui doit, je pense, toujours garder sa part de « mystères », sans jouer non plus la carte du spectaculaire à contre courant du terrain scientifique. Ainsi aborder le cheminement des recherches dans la diversité de ses approches, résultats, postulats et suppositions serait sans doute plus pertinent vis à vis du public (et puis pourquoi pas en « profiter » pour aborder les conditions de recherche et les configurations etc, histoire ainsi de ne pas oublier les contextes d’opération, de l’archéologie préventive au sommet « touristique » d’un site, en passant par tous les opérateurs-trices de la chaîne des recherches, des financements aussi, etc…?). Oups, mon post scriptum s’emballe ! Passons à la suite soit au deuxième documentaire…

 

2) Thomas Johnson – Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’Homme – France – 2005

« Comment un singe devient-il un homme ? Et quelles seront, puisque Homo sapiens continue d’évoluer, les caractéristiques de l’homme du futur ? Ce documentaire, qui fait le tour de certaines  hypothèses de  ces vingt dernières années de recherche, commence par une querelle internationale de paléontologues. Parmi eux, Yves Coppens, co-auteur d’une théorie – l’ »East side story »- qui faisait autorité depuis les années 80 : la grande vallée du Rift, dans l’est de l’Afrique, serait le berceau de l’humanité, car elle vit notre ancêtre, l’australopithèque, se redresser pour s’adapter à un nouvel environnement, la savane.

Mais sa consœur Anne Dambricourt, qui nous guide tout au long du film, a échafaudé une hypothèse entièrement différente. Elle estime avoir découvert le rôle-clé joué par un petit os niché à la base du crâne, le sphénoïde, premier os à se former chez l’embryon humain. Chaque étape majeure de l’évolution humaine aurait été le résultat d’un fléchissement du sphénoïde, toujours dans le même sens, entraînant le redressement progressif du corps et le développement des facultés cérébrales. Homo sapiens serait apparu voici 160 000 ans d’une cinquième flexion de ce petit os, et une nouvelle mutation serait en préparation, à une échelle de temps encore inconnue. Cette évolution serait inscrite dans nos gènes et transmise par l’ADN : c’est l’Inside story,hypothèse d’une mutation interne programmée de l’espèce. Une orthodontiste française, Marie-Josèphe Deshayes, est arrivée aux mêmes conclusions, en tentant de comprendre pourquoi les enfants d’aujourd’hui présentent de plus en plus de déformations de la mâchoire.

Après voir rencontré quelques-uns de nos ancêtres , parmi les plus illustres fossiles mis au jour au siècle dernier en Afrique du Sud ou en Chine, de Little Foot à Toumaï, et cheminé en compagnie de leurs découvreurs, nous pouvons, au terme d’un voyage éclairant, imaginer dans un futur indéterminé l’étrange figure de notre descendance. Mais cette hypothèse, reste à valider et Philippe Tobias, le père de la paléontologie moderne qui suit avec bienveillance les travaux d’Anne Dambricourt lui prodigue ses conseils : « Il vous reste un long chemin à parcourir… »  »

EN ENTIER SUR DAILYMOTION EN 4 PARTIES, CLIQUER ICI ou EN ENTIER ci-dessous :

 

Ce documentaire met en avant également, et ce très rapidement (trop ?),  une théorie de l’évolution de l’Homme, dite « Inside story ». En cela, il ne pêche pas plus que la précédente série documentaire. Il est intéressant en soi pour les constats scientifiques peu contestés (à ma connaissance), tandis que c’est l’interprétation qui vaut une énorme polémique. Je souligne cependant que le documentaire ne va pas trop dans l’excès quant à l’interprétation, comparativement à celle de scientifiques appuyant la théorie évoquée (ou qu’on leur reproche d’exprimer ailleurs que dans les rapports scientifiques). L’aspect le plus « fou » est bien évidemment que l’évolution ne passerait pas que par une adaptation à un environnement ( et que donc l’environnement ne serait pas le seul facteur dans l’évolution). Cela me rappelle un peu un vieux souvenir universitaire qui m’avait passionné : l’hypothèse de Jacques Cauvin qui avançait, à partir de ses travaux et les découvertes archéologiques, que la naissance de l’agriculture au Proche Orient (soit le Néolithique) ne provenait pas de contraintes environnementales ou d’ordre de besoin, mais de la naissance de divinités; soit son célèbre titre « Naissance des divinités, naissance de l’agriculture au Proche Orient » (bouquin que je recommande au passage, très accessible et documenté !). Cela attaquait un peu les convictions du « c’est la vie qui détermine la conscience« . Je ne sais où en est aujourd’hui ce débat, mais comme pour ce qui nous intéresse ici, ça a causé de nombreuses confrontations, vis à vis d’une théorie loin d’être consensuelle dans le monde scientifique.

Par ailleurs, ce documentaire retrouve en partie une théorie souvent ignorée du grand public quant à l’Homme moderne (Homo Sapiens) : celle dite de son origine multirégionale, et non « Out of Africa » (ou « Eve Africaine » de l’Homo Sapiens). L’Homo Sapiens serait apparu progressivement dans la lignée des Homo Erectus sortis d’Afrique il y a environ 1,8 millions d’années (cela ne remet pas en cause l’Afrique comme berceau de l’humanité). Des découvertes plus récentes que la date de réalisation du documentaire ne contestent pas cette hypothèse, notamment en Asie… même si d’autres l’ont infirmé. Yves Coppens a même fait part il y a moins d’un an que la théorie de l' »Eve Africaine » tend à s’écrouler et qu’une telle lecture des origines de l’Homo Sapiens est moins envisageable actuellement. Là-dessus, il faut rester prudents, et garder les nuances quand les recherches restent parfois en contradiction; et puis que nous réservent les futures découvertes, notamment en fossiles mais pas que ça, hein (vive l’archéologie!) !?

En attendant ce documentaire est un boulet de canon à sa manière, notamment dans son intro : il donne à voir un débat houleux interne au champ scientifique, dans les coulisses de laboratoires en quelque sorte. Le public n’est pas au courant des confrontations scientifiques sérieuses autour des origines de l’Homme, et nous n’avons qu’une théorie mise en avant dans les documents audiovisuels. C’est ici le premier documentaire qui remet en cause la théorie dominante, la plus relayée. Il faut savoir aussi qu’Anne Dambricourt (que j’avais découvert il y a longtemps sur France Culture) est une scientifique suscitant large polémique au-delà du seul champ scientifique; accusée de partenariat avec l’Intelligent Design (organisme néo-créationniste), à tort ou à raison (?), ses travaux scientifiques sont souvent lus à la lumière de cette possible relation extra scientifique. Pour toute la polémique sur Anne Dambricourt et surtout autour du film, je renvoie impérativement à la lettre ouvert du cinéaste Johnson, publiée sur l’incontournable site internet les Hominidés : CLIQUER ICI. Que Anne Dambricourt soit proche (ou non) d’une mouvance  néo-créationniste et que cela réfuterait la portée scientifique de ses travaux (elle s’en défend ICI dans une interview), il reste que ces derniers ont beaucoup d’importance scientifique; Yves Coppens ne le dément pas, et amoindrit l’excessive poussée, accordée par Anne Dambricourt au mécanisme interne. Le présent documentaire aurait gagné, je pense, à nuancer, même s’il a le mérite de mettre en avant des travaux qui remettent en cause sérieusement des éléments de la théorie scientifique dominante. A souligner aussi que la cabale orchestrée contre le film, en tête par Guillaume Lecointre (un rédacteur des beaufs de chez Charlie Hebdo), nous permet de constater une certaine fermeture scientifique (à travers le scientisme) lorsque des faits scientifiques contradictoires sont évoqués. La diabolisation des travaux de Dambricourt et du film n’ a permis aucun débat scientifique de fond; le « débat » télévisé qui a suivi la diffusion du film sur Arte n’a pas permis l’échange. Ainsi le public n’est pas confronté à une pluralité des vues scientifiques, et seuls les rapports extra scientifiques.

Pour approfondir un peu : ICI texte sur l’origine multirégionale de l’Homo Sapiens (j’ai loin d’avoir tout compris, et ça date de 1997…)

Je ne sais pas trop ce qu’il en est à ce jour de ces différentes théories quant aux origines de l’Homme. Il reste que je trouve cela passionnant, et que la vision ici des films évoqués peut permettre, je pense, de se familiariser un peu avec les avancées actuelles. Bien entendu cela ne suffit pas, et approfondir autrement est une bonne chose (lectures etc ). Peut être qu’un jour émergeront des documentaires plus nuancés (exception faite du 2ème volet de la série documentaire et trop en survol), confrontant dans la même réalisation des points de vue et des possibles quant aux origines et processus d’évolution de l’Homme moderne (Homo Sapiens).

Ce petit retour dans ces débats en cours m’a un peu donné mal au crâne, j’avoue. Peut être aussi que des films plus modestes sur la période abordée et plus appuyés sur des sites en particulier, plus longuement, peuvent aider à mieux saisir les avancées actuelles. Et je ne peux aussi qu’encourager à participer à des fouilles archéologiques, ces chantiers de bénévoles qui permettent de nous familiariser un peu avec le terrain et de nuancer les regards spectaculaires et caricaturaux alimentés par les médias, les mauvais films ou encore les opérations touristiques très réductrices. Il y a plein de sites de Préhistoire en France, alors…

Post scriptum 1 : une page très intéressante donnant la parole à Cheikh Anta Diop, anthropologue Sénégalais. C’est ICI. Il s’est notamment opposé aux conclusions scientifiques occidentales, imprégnées de colonialisme. Partisan de la théorie de l’origine africaine de l’Homo Sapiens (qui reste la plus partagée scientifiquement), il met en garde contre les présupposés impliquant l’inégalité des « races », à travers l’instrumentalisation des travaux scientifiques. Une autre page lui est consacrée, de manière plus générale sur son oeuvre : c’est ICI. Comme je le précisais plus haut, des instrumentalisations se font à partir des recherches scientifiques, et nous ne savons pas toujours quoi amène à quoi. D’où aussi l’importance d’un espace public autour des découvertes et recherches scientifiques. Ces dernières peuvent mener à des aberrations et appuyer les discours et politiques, qui justifient les hiérarchies, injustices et inégalités entre les peuples et personnes. De quoi faire écho, par exemple, aux déclarations de politiciens tel que Guéant sur « les civilisations supérieures« . Peut être qu’un documentaire retraçant l’histoire de la genèse des théories et contextes idéologiques les ayant engendré serait utile et fort judicieux : comment la science peut parfois, derrière son ‘ »objectivité », s’articuler à des aberrations idéologiques ?

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