Théorie(s) de l’évolution de l’Homme : apports de la génétique

Nous avons quitté dernièrement l’Homme de Neandertal sur les changements de regard vis à vis de cette espèce et les apports progressifs de nouveaux éléments, à travers l’intéressant documentaire Neandertal code de Tim Lambert, réalisé en 2008 (voir ICI sur le blog)Parmi les chamboulements de notre conception de l’Homme de Neandertal, de sa disparition et des hyptothèses d’évolution de l’Homo Sapiens, la génétique joue un rôle de plus en plus important. Bien qu’il ne faille pas en oublier les limites et en faire une discipline qui éclipserait les apports d’autres recherches, le séquençage du génome de l’Homme de Neandertal est un fait majeur de ces dernières années. En 2006 est en effet mis en place le Neandertal genome project par l’institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig (Allemagne), sous la direction de Svante Paabo. En 2010 un premier rapport final est établi : voir ICI sur Homindidés.

Nous allons donc ici nous attarder sur des documentaires qui s’attachent à aborder les apports de la génétique dans notre compréhension de l’évolution de l’Homme.

1) Sex in the Stone Age (l’homme de Denisova)– Jed Rauscher, Kirk Wolfinger, Lisa Wolfinger – 2012 – USA – 45 mn

Distribué par le National Geographic channel, ce reportage est assez mal construit à travers une forme spectacle et aguicheuse. Néanmoins il rend compte des questionnements apportés par la génétique, alors qu’une nouvelle espèce semble avoir été découverte en Asie : l’Homme de Denisova (résumé de la découverte ICI sur Hominidés). Et tout cela… à partir d’un fragment d’auriculaire ! Souvenons-nous de l’Homo Floresiensis (le hobbit) découvert récemment (voir ICI sur le blog) et des études génétiques de l’Homme de Neandertal : cela ne nous étonnera pas qu’entrent en jeu ici, de nouveau, des personnes déjà croisées. En tête le paléoanthropologue chinois Wu Xinzhi et Svante Paabo.

Bien que le reportage pèche sur tout ce volet reconstitution via notamment le « paléoartiste » (et des anecdotes biographiques dont on se fout un peu), ainsi que par une voix off pénible et aux formules expressives contestables par moment,  il fait émerger une fois de plus des nuances dans notre perception d’autres espèces d’hominidés, mais aussi sur les origines de l’Homo Sapiens. L’hybridation (dans quelle mesure ?) est un des axes majeurs développés ici.  Pour ce qui est de l’Homme de Denisova, nous voyons une fois de plus que l’Asie commence à révéler des fossiles de plus en plus intrigants quant à l’évolution de l’Homme, sans que l’on puisse en tirer des enseignements unilatéraux. Ce qui est autrement plus dommageable dans ce reportage, est que quasiment tout est envisagé par le seul biais de la génétique. La grotte de Denisova est à peine évoquée par quelques plans rapides de fouille archéologique, et rien ou presque ne nous renvoie au contexte archéologique de la découverte et sa situation par rapport aux autres périodes du site. Entre les formes d’ Homo Erectus européens et asiatiques (tels les « pré-néandertaliens » en Europe via l’Homo Heidelbergensis par exemple) et les Homo Sapiens archaïques, l’émergence, plus ou moins confirmée, de nouvelles espèces d’hominidés contemporaines de l’Homo Sapiens (en plus des Neandertaliens), les questionnements demeurent. Certains n’y voient aucune remise en cause du schéma de la colonisation de l’Homo Sapiens depuis son départ d’Afrique (au contraire), d’autres le nuance avec diverses hybridations possibles (sans leur donner une place excessive), tandis qu’enfin, tel Wu Xinzhi, un scénario d’origine multiregional de l’Homo Sapiens est toujours soutenu, du moins en Afrique et Asie comme bases de continuité régionale depuis un Homo Erectus vers l’Homo Sapiens. Là-dessus, je renvoie ci-dessous aux conclusions actuelles de Svante Paabo à partir des études génétiques actuelles du Neanderthal et du Denisovien. Notons que la découverte de fossiles d’autre(s) espèce(s) d’hominidés en Afrique établissant des hybridations avec l’Homo Sapiens qui y a vu le jour est fort attendu par le chercheur :

Articles complémentaires : ICI sur Hominidés (Denisoviens, Sapiens, Neandertal… et les autres !) et LA (ADN mithocondrial et l’origine d’Homo Sapiens)

2) Franck Guérin, Emmanuel Leconte – L’ADN, nos ancêtres et nous (Pour en finir avec le racisme et le créationnisme) – 2011 – France – 73 mn

 

« Couleur de peau, forme du visage, taille… : nos différences physiques sautent aux yeux. Pourtant, la science a prouvé que deux individus pris au hasard sur la planète présentent un matériel génétique identique à 99,9 %. Si on compare l’homme à la levure, on observe cette fois 30 à 40 % de similitudes entre les génomes. Qui aurait cru que nous étions si proches, génétiquement parlant, d’un banal champignon ? Comme le rappellent les scientifiques, l’explication réside dans l’apparition, il y a près de quatre milliards d’années, de notre ancêtre commun : le premier organisme vivant né dans l’eau des océans. À partir d’études comparatives sur l’ADN, les chercheurs peuvent désormais déterminer à quel moment a eu lieu la divergence entre deux espèces. Mais surtout, ils sont en mesure de retracer, avec une précision impressionnante, l’histoire de l’humanité. Ils ont ainsi établi que la population mondiale descend d’un petit groupe de 10 000 individus, contenant toute la diversité génétique actuelle. Ce groupe ancestral, formé il y a 200 000 ans en Afrique, a colonisé kilomètre par kilomètre l’Asie et l’Europe – où contrairement à ce qu’on pensait, il s’est mélangé avec Neandertal -, puis le reste de la planète et les corps se sont peu à peu différenciés pour s’adapter aux spécificités, notamment climatiques, des nouveaux territoires occupés. »

A partir de la génétique, un film qui établit une mise au point actuelle des recherches, tout en décortiquant un peu les présupposés passés de la science, articulés à la société qui leur était contemporaine. La conclusion est très réussie, avec des propos qui résument bien les contradictions face à l’hypothèse d’une origine multirégionale des hommes anatomiquement modernes qui serait attestée (que le film réfute scientifiquement) : si différence il y avait, y aurait-il à repenser la vision de « l’autre »  à la lumière de résultats scientifiques ? Faudrait il (continuer d’) entretenir une hiérarchie ? C’est finalement l’autonomie des recherches qui est posée, et leur instrumentalisation au niveau de la réception. Une conclusion qui, finalement, interroge la place de la différence dans notre société moderne, au-delà des origines de l’Homme anatomiquement moderne et surtout de son (ses) processus évolutif dans le temps (migrations, métissages, cultures, langage, symbolisme…).

Je propose deux lectures en complément :

– une petite synthèse qui a le mérite d’employer les terminologies correctes, préférables aux confusions qui ont pu être établies par mes récents posts à travers quelques formules maladroites. C’est clair et instructif, également sur les genèses théoriques : ICI sur le site internet Ma préhistoire.

– Un autre texte revient ICI, entre autres, sur les polémiques qui peuvent découler des récentes découvertes, révélant aussi les conclusions et interprétations erronées qui sont tentée ici et là, y compris dans le champ de la vulgarisation : un usage spectaculaire (que j’avais abordé dans le post d’inauguration du cycle « Evolution de l’Homme : deux théories, deux documentaires ») et un usage à des fins racistes.

L’opportunité de financements induits par le spectaculaire et la médiatisation (qui peuvent amener des délires/raccourcis réceptifs et des instrumentalisations) rappelle à quel point le domaine archéologique a besoin de relais audiovisuels de qualité : à la fois pour éviter la (mauvaise) vulgarisation, mais aussi pour « éduquer » intelligemment le public aux périodes (pré)historiques abordées.

Même si depuis quelques jours les documentaires vus m’intéressent, je trouve qu’il y règne un certaine standardisation du traitement, avec des nuances qualitatives. Quand les documentaires révèlent un souci de qualité scientifique, il est dommage que les réalisations s’arrêtent au seul contenu, sans traitements apportant des plus à la seule information (on pourrait imaginer des réflexions sur les financements des recherches, les genèses théoriques, les débats en cours, les techniques scientifiques… bref une espèce de mise en abîme, telle une histoire de l’histoire racontée). L’autre constat, plus inquiétant, ce sont les parti pris de compte rendus, parfois sous forme de reconstitution, assénés comme des vérités : il n’y a pas toujours de « formation » du public à la critique de ce qui est présenté à travers des évidences établies superficiellement; les éléments de débats scientifiques ne sont pas toujours abordés etc. Comme s’il s’agissait d’absorber une histoire, comme on pourrait en avaler une autre et cela est à double tranchant : à quoi bon apprendre une certaine histoire de l’humanité (avérée ou pas) si les moyens qui nous y amènent ne sont nullement « participatifs », c’est à dire soumis à l’esprit critique, malgré les limites scientifiques auquel le grand public, forcément, est exposé ?

L’articulation archéologie et société manque également dans le traitement audiovisuel : la réception dans la société des découvertes en cours (et des débats, légitimes ou non, qu’elles suscitent), la question de l’appropriation des découvertes (rappelons nous ainsi les Mayas du Guatemala qui réinvestissent l’écriture Maya après une disparition causée par la colonisation mais que les recherches ont permis de décoder), ou encore de leur mise en valeur et « communication » (relayer des découvertes, débattre autour etc…)…

L’archéologie peut elle dépasser le simple rapport « je découvre – tu consommes » dans son traitement audiovisuel ? Raison de plus de garder un oeil sur les festival de films d’archéologie où la diversité des approches et des périodes enrichissent progressivement les liens archéologie-public, où les découvertes n’ont pas qu’une fonction décorative et/ou de place forte d’une vulgarisation hâtive. Celles-ci s’articulent à la société d’une manière ou d’une autre. Généralement, c’est toujours cet équilibre difficile à trouver : qualité scientifique et approche originale, cette dernière relevant à priori davantage du médium cinéma, qui établit le lien entre la découverte (ou l’archéologue, la période, le site, la discipline…) et le spectateur. Non pas que je sollicite un narcissisme cinématographique au détriment du sujet – mais la question du regard est amenée par le cinéma en quelque sorte. Dépasser la publication scientifique imbuvable et/ou sa vulgarisation exagérée : pour faire un cinéma archéologique vivant, dépassant la seule bulle scientifique ou la diffusion télévisuelle de consommation ?  S’agit il juste de communiquer des résultats, au gré des certitudes présentes et de relayer un savoir sous une forme raccourcie, quitte à susciter des réceptions caricaturales des découvertes  ? Maintenir un cloisonnement et un certain hermétisme scientifique (ses débats, ses pistes, ses contradictions… ), alors même que les découvertes qu’il permet dépassent ce seul champ ? Qu’est-ce que le(s) cinéma(s) archéologique(s), au final ? Nul doute que la multiplication de films archéologiques se désengageant des seuls critères télévisuels, notamment par le biais des festivals, favorisera la diversité des expressions et les liens archéologie-société. Pour conclure, disons que les derniers documentaires évoqués dans la rubrique « Cinéma archéologique » ont parfois le mérite de présenter les débats/enjeux scientifiques en cours, des méthodes scientifiques, des avancées et découvertes récentes, des allègements dans l’usage du docu-fiction (même s’il reste une « classique » des documentaires archéologiques), des changements opérés dans la vision des hommes préhistoriques, qu’il soit Homo Sapiens ou autre…

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Une réflexion sur “Théorie(s) de l’évolution de l’Homme : apports de la génétique

  1. Pingback: Origines de l’humanité (bipédie et langage) – trois documentaires | citylightscinema

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