Archives numériques du cinéma algérien : interview et quelques films/extraits

Lors de la création de ce blog en 2012, l’une des premières initiatives fut d’y poster des liens de films algériens, malheureusement peu diffusés et accessibles. Or parmi les intentions de ce modeste blog, il y a cette volonté de répertorier des liens de films (extraits ou en entier) disponibles sur internet. Bien que les projections publiques soient bien entendu primordiales, la diffusion internet permet de (re)découvrir des films et des cinématographies peu accessibles pour diverses raisons : sauvegarde, restauration, choix des diffuseurs etc.

Quelle surprise ce fut alors que de découvrir  la création en novembre 2012 d’une chaîne you tube et d’une page facebook intitulée Archives Numériques du Cinéma Algérien (films, entretiens, conférences et images d’actualité de 1895 à nos jours). Des personnes ont en effet pris l’initiative de mettre en ligne sur you tube des films (ou extraits), des archives de la télévision algérienne et autres documents algériens, accompagnés de présentations. L’occasion non seulement de (re)découvrir tout un patrimoine qui n’a pas à mourir dans les placards, mais aussi le cinéma algérien contemporain…

Comme annoncé dernièrement, une petite surprise s’annonçait sur le blog. J’invite ainsi à lire l’interview en fin de post que m’a accordé une personne des Archives Numériques du Cinéma Algérien et que je remercie, malgré la distance géographique que l’informatique a dû comblé. Mais la tentation était forte d’en savoir plus sur cette initiative, ce que je partage avec plaisir !

C’est ainsi que depuis plusieurs semaines des films mis en ligne m’ont particulièrement intéressés, notamment pour ce qui concerne la colonisation et la lutte d’indépendance. Nous avons accès la plupart du temps, notamment lors des rétrospectives sur cette thématique et histoire, aux films français, mais si peu aux films algériens qui ont été réalisés dans la période post-indépendance. Le peuple algérien, la lutte pour la libération ont été significativement absents, à quelques très rares exceptions, du cinéma français. Surtout ça restait le point de vue franco-français. Les Archives Numériques du Cinéma Algérien nous permettent ainsi de (re)découvrir ces films, parmi lesquels Le temps d’une image (Lakhdar Hamina, 1964), La nuit a peur du soleil (Mustapha Badie, 1965), Le vent des Aurès (Lakhdar Hamina, 1966) ou encore Chronique des années de braise (Lakhdar Hamina, 1975). Parmi les exceptions durant la guerre de Libération, il y a L’Algérie en flammes de René Vautier (1958), et ce fut alors l’occasion pour moi de découvrir ce film incontournable, tant pour le document historique que pour le point de vue adopté, tourné depuis les maquis algériens.

D’autres films abordent la colonisation sous des angles plus larges, ainsi L’aube des damnés d’Ahmed Rachedi (1965) qui porte sur les luttes de libération en Afrique, ou encore des films qui dégagent une critique virulente de l’imagerie occidentale, ainsi le percutant La zerda ou les chants de l’oubli de Assia Djebar (1982). Ce dernier, bien qu’il m’échappe en partie car ne disposant pas de sous titres de la VO, dégage une dimension que je ne trouve pas très éloignée du travail des cinéastes italiens Gianikian et Lucchi. Un retour et montage sur des images occidentales dégage une portée critique (où les paroles off tiennent vraisemblablement une place importante, en guise de contraste). Une nouvelle dimension est apportée à des images et vision coloniales, où les filmées se révèlent tout autre par le film de Djebar. Comme s’il s’agissait de revenir sur la mémoire, celle-là même que Zineb Sedira (évoquée ICI sur le blog) approche, tandis qu’elle tient la cinéaste Assia Djebar comme l’une de ses grandes découvertes du cinéma algérien. Et je n’oublie pas la découverte tant attendue de Nahla de Farouk Beloufa (1979), ce film algérien qui aborde la Palestine occupée et une certaine époque chargée en espoir.

Les Archives Numériques du Cinéma Algérien donnent par ailleurs à découvrir d’autres aspects du cinéma algérien. Notamment la période des années 70, avec une certaine désillusion. Des films témoignent de conditions de vie difficiles et de la répression du pouvoir. Ainsi par exemple Remparts d’argile de Jean-Louis Bertucelli. Celui-ci devait être en fait tourné en Tunisie et c’est suite au refus des autorités tunisiennes que le tournage a eu lieu en Algérie, produit par l’Office des Actualités Algériennes. D’autres films de la décennie, en VO non sous titrés, semblent prendre la même orientation, mais je ne m’avance pas trop puisque je n’y ai vu que des extraits sans en comprendre la langue parlée.

Nous pouvons également (re)découvrir des interviews et des documentaires sur le cinéma algérien, des carrières de cinéastes (Mohamed Zinet), des documents sur des films importants (La bataille d’Alger de Pontecorvo, Festival Panafricain de William Klein), de la fiction coloniale (tel La corniche d’amour, 1955), des archives de la télévision algérienne (tel ce documentaire historique Massinissa de Laradj ou encore un reportage sur le rapatriement en Algérie de la dépouille de l’Emir Abdelkader)… Même si encore une fois des films m’échappent quand ils sont en VO non sous titrée (et je n’ai pas vu tout ce qu’Archives Numériques publie progressivement sur you tube !), il en reste également des images saisissantes, dont par exemple Casbah 74 de Rabah Laradj.

Enfin j’y découvre aussi, peu à peu, des aspects du cinéma algérien contemporain, celui des années 90 dans une période difficile (Zemmouri, Allouache…), et celui de ces dernières années. C’est une véritable entrée en matière. Jusqu’à ce jour, jai particulièrement été saisi par le court métrage La cassette de Soufiane Adel (2006) où sur un écran noir se fait entendre des enregistrements sur une cassette de parents algériens restés au bled : l’écran noir donne cours à de l’imagination et dégage quelque chose aussi de touchant, comme si les voix renvoyaient également  la distance douloureuse entre parents et immigrés en France. C’est un film qui a trouvé une forme originale pour aborder l’immigration algérienne. Par ailleurs, des films de Tariq Teguia touchent directement à l’Algérie contemporaine, ainsi le terrible Hacla (La clôture) de 2004.

Le cinéma algérien contemporain des années 90 et 2000, comme des cinémas dans d’autres pays, évoque aussi la condition des femmes, et échappe aux critiques qui voudraient que le cinéma Algérien s’auto censure là-dessus. Ainsi Femmes d’Alger de Kamel Dehane (1992) et Une femme taxi à Sidi Bel-Abbès de Belkacem Hadjadj (2000), avec des « personnages » féminins forts.

Un petit tour d’horizon s’impose pour quiconque s’intéresse de près ou de loin au cinéma Algérien. Je ne peux qu’encourager à visiter la page facebook des Archives Numériques du Cinéma Algérien ou la chaîne You tubeA l’occasion de mes premières et récentes découverte, j’apprécie la teneur aux multiples thématiques de ce cinéma et, ce qui est nouveau pour moi, abordées par des cinéastes du pays ! Nouveaux regards, et nullement formatés, où des originalités de traitement cinématographique se distinguent, tandis que c’est aussi des histoires de l’Algérie que nous (re)découvrons, celles vues par son cinéma, après des décennies de colonisation. Critiques vis à vis du passé colonial, de ses conséquences, mais aussi vis à vis de l’Algérie qui leur est contemporaine.

Comme promis, je poste ci-dessous un « interview » avec une des personnes à l’origine de l’excellente initiative des Archives Numériques du Cinéma Algérien. Ca reste un échange à distance par voie informatique, mais j’en remercie beaucoup la personne qui accepté de répondre à mes quelques questions vis à vis de la démarche. En leur souhaitant une très bonne continuation et au plaisir de futures (re)découvertes – déjà de ce qui a été publié jusqu’à ce jour ! – place à l’interview que je précède de propos de Kateb Yacine, tant la présente initiative de diffusion du cinéma algérien se fait aussi relais et témoin de cette « urgente nécessité de filmer un pays merveilleux » :

 

Citylightscinema (CC): Pourquoi archiver sur You Tube des films Algériens ?

Archives numériques du cinéma algérien (ANCA) : Nous avons fait le choix de mettre à la disposition du plus grand nombre ces quelques films algériens dont nous disposons, c’est pourquoi le choix de Youtube nous est paru le plus pertinent.
Ce site d’hébergement vidéo est à la fois facile d’accès et d’utilisation, et nous offre une résolution plus que correcte.

Cc : La démarche est telle purement personnelle ou associée à une structure ou répondant à une demande ?
ANCA : C’est une démarche avant tout personnelle. Elle est conçue comme le prolongement  de nos recherches sur le cinéma algérien lors de nos études qui nous ont vu accumuler un nombre important de documents filmiques et surtout écrits sur le sujet. Cette démarche n’est  liée d’aucune manière à une structure officielle. Elle vient justement pallier à cette déficience des autorités en charge de ce patrimoine, et ainsi répondre à une attente des spectateurs amateurs de ce cinéma qui connu ses heures de gloires dans les années 70 et qui revient peu à peu sur le devant de la scène. La page facebook que nous avons créée est pensée comme un avant-gout d’un site internet, une bibliothèque numérique pour tout vous dire, regroupant d’autres documents, rares pour la plupart,  que nous souhaitons mettre à la disposition des cinéphiles, chercheurs, curieux, en libre accès.

CC : Cette numérisation est elle concertée avec les auteurs des films encore vivants ?

ANCA : Nous n’avons pas particulièrement de contact avec les cinéastes, du moins peu. Pour leurs oeuvres les plus récentes nous ne diffusons que de courts extraits dans l’idée du respect de ce que nous appelons « les droits d’auteurs » qui sont en vérités bien plus les droits des producteurs et des distributeurs.
Pour les cinéastes que nous connaissons ils se montrent souvent très ouverts à la libre circulation de leurs oeuvres et les plus jeunes ont déjà conscience qu’aujourd’hui la manière de voir ou partager un film a  évolué, et ils diffusent déjà leurs oeuvres sur internet.
Cette question des droits d’auteurs restent très floue en Algérie concernant les films réalisés sous l’ère du cinéma « étatisé ». Appartiennent-ils aux structures de l’époque qui furent démantelées  et donc à  l’état ? Ou aux réalisateurs ? Personne ne le sait vraiment…
Nous préférons penser au droit du spectateur, à qui ces images, en dernier ressort, appartiennent.
CC: Comment se porte aujourd’hui la sauvegarde du cinéma Algérien en Algérie, soit sa restauration et sa diffusion ? Est ce un patrimoine sauvegardé et vivant ? Y a t il des structures/public/cinéma engagés en Algérie dans cette dimension?

ANCA : Malgré de nombreuses annonces du ministère de la culture il n’y a pas de véritable prise en charge ou une quelconque restauration de ce patrimoine qui se meurt entreposé aux quatre coins d’Alger dans des conditions déplorables. La plupart des copies sont dans un état lamentable, tronquées de longs pans pour certaines, ayant perdu leur coloration d’origine pour la plupart. Nous avons eu la malheureuse expérience de constater il y a quelques mois, lors d’une projection à la cinémathèque de Béjaïa organisée par l’association Cinéma et Mémoire, l’une des rares associations si ce n’est la seule engagée localement dans la diffusion de ce patrimoine et offrant une programmation pertinente, qu’un film tel que Tahya Ya Didou de Mohamed Zinet datant de 1971 partait en lambeaux. Il y a quelques années nous avons même pu voir tout simplement s’enflammer une copie de ce qui est considérer comme le premier film algérien post-indépendance  Une si jeune paix de Jacques Charby (1964) . L’Etat de déliquescence de la plupart des copies associé à un matériel de diffusion désuet, l’absence de formation dans les métiers du cinéma ne nous permettent pas d’avoir grand espoir.

Paradoxalement un plan de réhabilitation et de rénovation des cinémathèques à travers le pays a été lancé, ainsi l’Algérie aura de belles salles de projection mais peu de copies à mettre en circulation dans ce réseau. Aux dernières nouvelles un recensement du patrimoine iconographique a été entrepris et près de 2000 affiches ont été numérisées. La numérisation des films fait partie des projets envisagés pour la Cinémathèque, mais cette opération exigera une expertise qui n’est actuellement pas disponible sur place tout comme c’est le cas pour la restauration. Il faut savoir que l’Algérie ne dispose même pas des négatifs de ses films, ils se trouvent pour la plupart dans des laboratoires en France, en Italie et pour certains en Ex-Yougoslavie…

CC : Quelle diffusion en France de ce patrimoine cinématographique Algérien méconnu ?

ANCA : En un sens ce patrimoine cinématographique algérien est moins méconnu en France qu’en Algérie et cela grâce au nombre important de festivals qui reprennent régulièrement ses classiques que sont devenus La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo ou Omar Gatlato de Merzak Allouache par exemple. L’année dernière, notamment avec la commémoration du 50 ème anniversaire de l’Indépendance, un très grand nombre de films produits en Algérie, pour certains d’entre eux assez rares, ont étés diffusés lors de manifestation telles que Le Maghreb des films. L‘année 2012 a donc été l’occasion, en France, d’une assez large rétrospective de ce patrimoine.

Publicités

Une réflexion sur “Archives numériques du cinéma algérien : interview et quelques films/extraits

  1. Pingback: Ilo tsy very (Onction éternelle), Mad 47 – Solo Randrasana (1986) | citylightscinema

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s