Le sang du condor (Yawar Mallku) / Revolucion – Jorge Sanjines (1969)

EN ENTIER  – VO non sous titrée / VO sous titrée espagnol – 67 mn – 1969 – Bolivie

Cela faisait plusieurs années que je souhaitais découvrir ce film du cinéaste bolivien Jorge Sanjines, dont la filmographie est si importante dans le paysage cinématographique non seulement bolivien et d’Amérique Latine, mais aussi mondial. Il contribue à la fondation du groupe UKAMAU qui permet la création de la première Ecole de cinéma en Bolivie en 1960 (Escuela Filmica Boliviana) et du Ciné Club Bolivien. A l’instar d’autres figures importantes du cinéma d’Amérique Latine des années 60 et 70, telles Fernando Solanas et Octavio Getino ou Raymundo Gleyzer (fondateur du groupe « Cine de la base ») en Argentine, Patricio Guzman au Chili, Glauber Rocha au Brésil, Santiago Alvarez, Nicolas Guillen Landrian ou encore Sara Gomez à Cuba, Mario Handler ou Ugo Ulive en Uruguay…, Jorge Sanjines développe un cinéma politique très engagé dans une perspective de libération révolutionnaire. Ses fictions se rapprochent du documentaire, tandis qu’il est très imprégné par l’identité andine. C’est ainsi que parmi ses thématique, au-delà de la lutte des classes (« le pauvre » contre « le riche »), se trouve également la question des peuples indigènes, d’une certaine culture à préserver sans y perdre l’égalité des droits. Comme d’autres cinémas du continent, le néocolonialisme est largement évoqué, et il s’agit de s’en libérer. Je n’ai pas eu l’occasion de découvrir beaucoup de films Boliviens, tout comme d’autres d’Amérique Latine, et je crois bien qu’un jour il faudrait me donner les moyens d’y démarrer un grand cycle de visionnage.

En attendant, voici donc Le sang du condor. Ce film n’est nullement disponible en DVD (!!) et il est donc très dur d’accès. J’avais eu l’occasion de le découvrir une première fois en VOSTF sur internet, mais l’utilisateur a dû se faire supprimer son compte You tube puisque la vidéo n’y est plus. J’en ai trouvé une autre version, sous-titrée anglais. Je la relaie provisoirement, sachant que les liens de ce film rare ont tendance à disparaître régulièrement de la toile. D’autres versions en VO non sous titrée existent parfois sur le net, de meilleure qualité visuelle.

Version avec sous-titres anglais :

« Chez les Indiens Quechuas de l’Altiplano, les femmes deviennent subitement stériles. Le chef de la communauté indienne découvre que ce mal est lié à leur passage dans un dispensaire américain. Les hommes investissent le local et y castrent deux étrangers. La police abat les meneurs. L’un d’eux, transporté à l’hôpital, y meurt faute de soins. Son frère revient au village, le fusil au poing. »

Un film saisissant, et à la suite de mes visionnages je n’en revenais pas du tout qu’un tel film puisse toujours être boudé par une édition DVD (tandis que les projections publiques ne semblent pas pleuvoir en France) ! Yawar Mallku évoque un programme de stérilisation faisant office d’expérimentation mené par une équipe de médecins américains (peace corps) sur des femmes indiennes quechuas en Bolivie. Réalisé en 1969, le film fut censuré sur la pression des USA. Une grosse mobilisation a permis finalement la diffusion légale du film en Bolivie. Quelques jours après, les expérimentations cessèrent. Je renvoie à un bon petit dossier sur l’historique du film ICI sur Psychovision. Le film évoque pleinement l’extermination des indiens (derrière l’humanitaire) et aborde également le cheminement d’un des personnages du film : l’indien qui quitte la ville où il reniait ses origines, pour revenir au village, le regard décidé nous fixant et assumant une nouvelle position à tenir dans la société bolivienne, engageant aussi, sans doute, un nouveau combat… La fiction ici a des allures de documentaire, avec vraisemblablement des acteurs issus du groupe UKAMAU, parlant parfois leur langue d’origine. Une description de la société bolivienne très virulente, qui nous donne à voir une acculturation allant de pair avec des inégalités sociales. L’engouement populaire pour le film lors de sa diffusion s’explique sans doute en partie par le traitement d’une réalité partagée au quotidien par une population broyée socialement (un cinéma « vérité » qui veut s’affranchir des normes cinématographiques en vigueur, en Bolivie comme ailleurs sur le continent), tandis que cela devait être peu courant dans le cinéma bolivien d’aborder de front la question des indiens et leur place dans la société. Visuellement ce film m’a scotché, surtout quand j’ai enchaîné une deuxième vision à partir de la vidéo de bien meilleure qualité que la version sous titrée en français que j’avais découverte au premier abord. Un cinéaste qui lie ici engagement politique, traitement documentaire et poésie (la solitude urbaine et la négation de l’individu indien y est dépeinte avec beaucoup de force, sans faire une mise en scène spectacle et jouant sur le sentimentalisme) .

Avant ce long métrage, j’ai découvert un court métrage de Jorge Sanjines, intitulé Revolucion (1963). Il a d’ailleurs été projeté en 2012 en région parisienne lors d’Eclats et soubresauts d’Amérique Latine, dont j’ai posté sur le blog, par le passé, la programmation. La revoilà ICI (même si rien ne vaut une diffusion publique, qui plus est dans de bonnes conditions de projection, je précise que des films de la programmation sont accessibles sur la toile, de quoi découvrir de bonne surprises et tenter d’aller plus loin dans les cinématographies latino-américaines). Je cite la présentation de Revolucion qui y est donnée : « Seul ou avec le groupe Ukamau dont il est un des fondateurs, Jorge Sanjinés est l’auteur d’une oeuvre proche du documentaire qui a su s’enrichir sans cesse et se renouveler au fil des ans (Le courage du peuple, L’ennemi principal, La nation clandestine) en privilégiant un point de vue pluriel, proche des communautés andines. Son travail témoigne en effet d’un intérêt constant pour les questions liées à l’identité (populations d’origine indienne longtemps discriminées dans leur propre pays) et à la lutte pour les droits (culturels, politiques). Pour toucher la majorité de la population bolivienne, pas toujours à l’aise en espagnol, Sanjinés tourne souvent ses films en quechua ou aymara, les deux principales langues du pays. »

Pour visionner cet excellent film percutant, là encore d’une beauté visuelle saisissante (attention, sans tomber dans la « porno-miseria » dénoncée avec humour par les colombiens Luis Ospina et Carlos Mayolo à travers Agarrando pueblo, visible ICI sur le blog) et au montage rentre dedans, plus « militant » que Le sang du Condor, je renvoie à un site chinois qui a eu la bonne initiative de rendre accessible ce petit bijou :

Un court-métrage qui remue, loin du misérabilisme et du voyeurisme compassionnel, à des fins de soulagement de conscience. J’avais lu dans un article consacré au cinéma latino-américain des années 60-70 que Sanjines ne croit pas que le cinéma fasse révolution… mais croit à ce qu’il puisse au moins y contribuer. Or c’est une intention qui apparaît dans ce film je trouve (d’où aussi ma précision qu’il ne s’agit pas ici de tomber dans ce que pointe le film de Ospina et Mayolo… mais en avais-je besoin, après tout ?). Le montage fait part d’une nécessité de se révolter, mais fait intervenir l’inévitable répression du pouvoir. Un film qui s’adresse bien évidement au peuple. Et ces visages… ces visages… qui reviennent de manière cyclique… Non pas pour s’apitoyer, mais sans doute pour mettre un terme aux souffrances. Le film était destiné au public bolivien, ne l’oublions pas.

Enfin, une de mes prochaines priorités concernant la filmographie de Sanjines est Le courage du peuple (1971). Le cinéaste s’exprime ainsi à propos de ce film: « On peut définir ainsi nos objectifs : arracher à l’oubli des événements sur lesquels on a jeté un voile de confusion et d’erreur ; arracher à l’oubli des situations historiques essentielles, des noms qui doivent rester inscrits au livre de la justice du peupleAvant tout, expliquer le rôle joué par l’ennemi impérialiste dans le déroulement des évènements que nous reconstituons, nommer cet ennemi, montrer qu’il est la cause, la source, l’origine de la répression systématique dont est victime le prolétariat de la mine. » Sans doute un pendant davantage lutte de classes au Sang du Condor qui aborde lui surtout la condition indigène (et la prise de conscience de l’acculturation broyant l’individu). Les deux films doivent constituer un bon diptyque, mais j’attend de découvrir cette oeuvre. D’autant plus que Sanjines y refuserait l’esthétisme et la mise en scène, en allant droit au but… Le courage du peuple retrace la vie des mineurs boliviens, les luttes et les répressions, soit également une thématique de la mine abordée par ailleurs sur le blog (Morts à cent pour cent, Harlan county USA, Which side are you on, Les enfants du Borinage...).

Bande annonce :

Publicités

7 réflexions sur “Le sang du condor (Yawar Mallku) / Revolucion – Jorge Sanjines (1969)

  1. Pingback: Raymundo – Ernesto Ardito et Virna Molina (2003) | citylightscinema

  2. Pingback: Raymundo Gleyser : documentaires années 60 (Argentine) | citylightscinema

  3. Pingback: Architectura – Amos Gitaï (1977) | citylightscinema

  4. Pingback: Festival Résistances de Foix : édition 2013 | citylightscinema

  5. Pingback: Ukamau – Jorge Sanjines (1966) | citylightscinema

  6. Pingback: "Théorie et pratique d’un cinéma auprès du peuple" – Texte de Jorge Sanjines | citylightscinema

  7. pour les passionnés des peuples des hauts-plateaux boliviens ou péruviens
    j’ai toujours le 33t. de la bande sonore originale du film Yawar Malku produit par « lyra » à la Paz.. j’étais en Bolivie en 1973. hasta pronto;

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s