Raymundo – Ernesto Ardito et Virna Molina (2003)

EN ENTIER – Raymundo – Ernesto Ardito et Virna Molina – 127 mn – VO (espagnol) sous titrée ANGLAIS

Un bon p’tit résumé pour commencer, que j’ai pioché au journal L’Humanité :

« De belle facture, le film d’Ernesto Ardito et Virna Molina est le fruit d’un long travail et d’un minutieux montage d’archives qui donne à l’ensemble cohérence et fluidité. Sans toutefois éviter l’exercice d’admiration, ce qui ne plombe en rien le portrait de ce  » juste « , journaliste, photographe, caméraman et réalisateur, enlevé par un groupe paramilitaire au début du règne de la junte en 1976 et qui est allé rejoindre la liste des 30 000 victimes de la dictature du général Videla. Si triste que soit cette disparition, elle était inéluctable, tant Gleyser considérait le cinéma comme  » une arme de contre-information à l’adresse de la base « . Un axiome que Raymundo s’est efforcé de mettre en pratique tout au long de sa courte et intense carrière de cinéaste. Selon un mouvement en quelque sorte centripète. De son premier coup de maître, La terre brûle (1964) sur la pauvreté du Nordeste brésilien, jusqu’à son dernier film, les Traîtres (1972), une fiction qui démonte la corruption d’un certain syndicalisme et montre les limites du péronisme en Argentine, Gleyzer, profondément attaché à l’Amérique latine, cette  » terre de misère, de faim et d’affairisme « , a centré son travail sur les laissés-pour-compte du continent. Faut-il dès lors s’étonner que la plupart de ses films aient été censurés par l’oligarchie argentine ? Ils circulèrent pourtant, puisque, initiateur en 1973 du  » ciné de la base « , branche cinématographique du Parti révolutionnaire des travailleurs, Raymundo s’est efforcé  » d’ouvrir des salles  » dans des lieux échappant au contrôle des autorités. Tout comme son compatriote péroniste Jorge Cedron (mort dans des conditions obscures à Paris en 1980), dont les films, réalisés clandestinement, étaient également diffusés dans des espaces parallèles improvisés. Opération massacre (1972), son documentaire-fiction emblématique sur la répression de la révolte péroniste de juin 1956, aurait ainsi été vu par un million de personnes en quelques mois. » L’humanité

 

Cela faisait un moment que je m’étais fixé de découvrir ce film, et la publication par les auteurs d’une version sous titrée anglais sur leur compte Vimeo me l’a permis. Du cinéma militant argentin des années 60-70, il y a bien entendu Pino Solanas et Octavio Getino (décédé en octobre 2012), réalisateurs de l’incontournable L’heure des brasiers (visible sur le net !). Les deux cinéastes ont activement contribué au groupe Cine Liberacion, dont l’objectif est alors la construction d’un « troisième cinéma » (ni Hollywoodien-commercial, ni d’auteur Européen), tel que l’exprime le fameux manifeste des deux compagnons. Il était dernièrement question sur le blog d’un grand film bolivien, soit Le sang du condor de Jorge Sanjines (1969). En introduction, étaient alors mentionnés quelques cinéastes latino-américains des années 60-70, tandis que j’y précisais la nécessité d’un grand cycle pour approcher cette période de manière plus approfondie. Toute une dynamique d’un cinéma articulé aux luttes sociales et anti-impérialiste se développe dans cette période sur le continent, où il s’agit d’une certaine libération révolutionnaire, où le peuple est omniprésent. Au-delà des particularités des pays, des expressions formelles diverses, de nombreux cinéastes latino-américains s’interrogent sur la place du cinéma vis à vis d’un contexte politique et social en ébullition (et donc des cinéastes), alors que dictatures et répressions du pouvoir s’abattent, avec la complicité, entre autres, des Etats-Unis. C’est ainsi que se tient par exemple en 1967 une première rencontre des cinéastes latino-américains à Vina-del-mar au Chili.

 

C’est en abordant ce contexte un peu avant la demi heure de temps que le présent documentaire commence à prendre une excellente approche de l’oeuvre (et de sa vie en partie) de Raymundo Gleyzer. Ce cinéaste Argentin, travaillant parfois comme journaliste (on apprend qu’il effectue un travail pour la télévision aux îles Malouines), va décliner une oeuvre très articulée aux luttes en Amérique Latine et en Argentine, son pays. L’occasion aussi de découvrir un autre groupe de cinéma militant que Cine Liberacion, soit le Cine de la base (branche cinématographique du PRT).

Le documentaire est est très bien construit. Les témoignages des proches, des compagnons de lutte, des cinéastes sont très riches, tandis que les auteurs évitent les habituels refrains en mode parole face caméra, plutôt peu fréquents ici. Car d’énormes archives composent Raymundo : des films familiaux, journaux d’époque, affiches, nombreux extraits de films (du cinéaste mais aussi de Cine Liberacion, Cine de la base etc), archives télévisuelles, images de tournage… Il ne s’agit pas, comme nous pouvons le craindre parfois, d’une vulgaire biographie où nous apprenons ce que la personne mange au p’tit déj et ses ruptures amoureuses; les éléments biographiques ont soit une importance vis à vis de l’oeuvre, soit un apport en ce qui concerne un vécu nullement coupé de la vie où le militantisme ne serait qu’une occupation professionnelle carriériste, tandis qu’il est clairement établi que nous avons là une des nombreuses victimes de la dictature Videla. Le documentaire ne fait pas du cinéaste un génie hors peuple, mais une personne dans le peuple. Un aspect qui permet sans doute d’éclairer sa pratique cinématographique.

J’ai beaucoup apprécié également Raymundo pour les liens tissés avec le reste du continent. Tout d’abord parce que l’oeuvre même du cinéaste s’est faite dans plusieurs pays, et il a voyagé notamment au Brésil, à Cuba, au Mexique… Et cette dimension qui dépasse l’Argentine est fortement palpable. Ne serait-ce que par l’excellente bande sonore dont les choix vont du Chili à Cuba en passant par l’Argentine et le Pérou. Une présence musicale qui renvoie en partie aux évènements du continent, au drames semblables (et d’ailleurs son film La Révolution congelée de 1970 semble avoir été un brûlot annonçant la situation argentine, à partir de son séjour au Mexique…). Une partition sonore qui indique ces liens, tel aussi cet excellent passage des images du festival latino-américain de Vina-del-Mar, où la musique inca El Condor pasa, loin du folklore touristique et exotique, est plaquée sur une émulation de cinéastes tels que Sanjines(!), Littin… qui se rencontrent et débattent de la position du cinéma dans les luttes (on filme la réalité et la lutte, ou on abandonne la caméra  ?), pour ensuite laisser place à ces images du peuple saisissantes. Plus loin, ce sont des liens et des échos respectifs entre la situation argentine et la situation chilienne (avant Videla et Pinochet !), la mort du cinéaste chilien Henrichsen (il filme sa propre mort) et celle de Gleyzer à venir…

Les conceptions du cinéma comme arme de contre information pour et par le peuple est aussi largement abordée par le documentaire, et c’est une excellente première approche du groupe Cine de la base. Il y a une résistance contre les tentations paternalistes de la condition de classe moyenne intellectuelle qui produirait du discours pour la masse ouvrière (et nous en revenons aux interrogations sur la place du cinéma dans les luttes et la révolution). Des nuances sont aussi clairement établies entre les positions du Cine Liberacion et celles du Cine de la base. Pino Solanas revient ainsi sur cette période, assumant un certain marxisme orthodoxe, où une certaine vérité ne pouvait céder à la réalité… aspect qui revient en force dans son deuxième opus (La dignité du peuple) après Mémoire d’un saccage dans les années 2000, où la vitalité du peuple résistant dans un état d’urgence comme permanent s’avère comme une alternative moins dogmatique et piège que l’idéologie vérité proclamant le grand jour final. J’ai été très étonné de même saisir, encore une fois, des parallèles avec la situation chilienne : La bataille du Chili de Patricio Guzman (là aussi avec ses images inoubliables du peuple, peut être aussi en résonance depuis notre vision aujourd’hui avec le film portugais de Rui Simoes Bom Povo Portugues ?) développe des contestations vis à vis du régime Allende, des contradictions, également présentes, mais beaucoup plus fortement, dans la situation argentine. Dans les deux situations c’est une exigence de davantage de démocratie qui est en jeu (le MIR au Chili il me semble), moins de laisser aller à la bureaucratie, premier pied dans la trahison (la « fiction » Les traîtres de Gleyzer m’intrigue TRES fortement, où il y a un plan d’embrassades syndicales qui m’ont de suite fait penser à un fameux plan de Solanas dans Mémoires d’un saccage où de semblables fraternités des leaders syndicaux figurant l’unité contribue au génocide social).

Extrait de Mémoire d’un saccage de Pino Solanas – à 1 mn 20 secondes : 30 ans après Les traîtres de Raymundo Gleyzer réalisé en 1972, en plein retour au pouvoir du péronisme :

C’est impressionnant comme le Cine de la base a été articulé avec les travailleurs. Des extraits de l’interview donnée à Schumann (encore une excellente archive !!) donnent la conception de Gleyzer de ce cinéma militant. Aucune distinction entre le « spécialiste » et le filmé, relation de compagnons avant tout, réfléchissant ensemble à la manière de construire le film, quoi y montrer/dire en quelque sorte. Tout un aspect diffusion est également abordé, avec ces groupes qui se multiplient dans le pays. Et comment ne pas penser à Sanjines quand il est précisé que des films sont traduits en langue Mataco par le chef d’une communauté, afin que la compréhension soit accessible à toute une communauté ne parlant pas bien l’espagnol. La démarche orientée politiquement (lutte de classes, contre l’impérialisme grossomodo) s’articule d’un souci de démocratie directe permanent, avec la volonté de débattre et d’échanges… soit à l’opposé du régime dictatorial qui se met en place.

Nous sommes loin ici du « porno-miseria » dénoncé par Luis Ospina et Carlos Mayolo, et plutôt dans un cinéma qui s’articule aux luttes, et où il y a même risque non seulement de se faire censurer et marginaliser, mais aussi de perdre la vie. Raymundo Gleyzer se fait attaquer une première fois, puis se fait kidnapper et torturer pour finalement mourir dans un camp. Sommé de dénoncer les compagnons du groupe Cine de la base, il se tait et sauve la vie de certains et certaines (le groupe se réfugie au Pérou). Parallèlement, d’autres ne pourront échapper. Le film démontre bien aussi à quel point ce cinéma n’est pas hors de la société et dans sa petite bulle narcissique, engageant une carrière grâce à la misère dont il ferait un gagne pain financier (ou moral ou idéologique…). Finalement le destin de nombre de ces cinéastes (comme d’autres engagés de la culture) est lié à celui du peuple et finit dans le massacre généralisé de la dictature Videla, dont les complicités sont établies avec les USA (Bush etc), ou encore la France (assassinat du cinéaste péroniste Jorge Cedron à Paris avec la contribution de la police française…). Terrible passage que cette comparaison entre la world cup où Videla assiste aux prestations de la glorieuse Argentine du football… tandis que le Cine de la base « filmait la réalité » dans l’indifférence générale (ou presque). Les tortionnaires et autres collaborateurs (nationaux et internationaux  n’ont pas été punis par la justice et continuent même d’exercer une fonction d’Etat.

Le documentaire ne tombe pas dans le panneau d’un film-héros, et constitue à mes yeux une approche fort intéressante et prenante non seulement de l’oeuvre de Raymundo Gleyzer, mais aussi d’un certain cinéma argentin et latino-américain. Des liens sont à construire sans doute avec d’autres cinémas de lutte de la période (notamment en Europe, tel le groupe Medvedkine). Ca ne demande qu’à approfondir, et se donner l’opportunité de découvrir des films. Voilà un petit programme de visionnage pour bientôt. Pour l’heure,je me remémore encore une des séquences de dernière partie où le peuple revient sur la place publique en 2002 en Argentine, dans une continuité historique effarante : encore une résonance entre une oeuvre et une histoire, entre plusieurs histoires, entre plusieurs coins du monde… Un cinéma qui parle, et qui vit encore que semble avoir développé Raymundo Gleyzer et les compagnons cinéastes investis dans les luttes en Amérique Latine. Comment ne pas repenser à Le fond de l’air est rouge de Chris Marker, qui travaille avec un corpus d’images dont l’élément moteur est une certaine contre-information vis à vis des images du pouvoir, qui nous « voudrait sans mémoire ». Revoir Mémoire d’un saccage de Solanas aussi… Une ouverture sur une oeuvre et un certain cinéma que ce Raymundo… et AUSSI, par ce biais, sur une certaine Histoire.

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6 réflexions sur “Raymundo – Ernesto Ardito et Virna Molina (2003)

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