Mexico, the frozen Revolution (Mexico, la révolution congelée) – Raymundo Gleyzer (1970)

EN ENTIER – Mexico the frozen revolution (Mexico, la Révolution congelée) – Raymundo Gleyzer – VO sous titrée ANGLAIS – 65 mn – 1970  

J’avais signalé mon enthousiasme à la vision de l’excellent documentaire Raymundo, tant il ouvre sur une oeuvre (et un cinéma, et une histoire éloignée de ses expressions officielles). Je me suis donc décidé d’entamer la filmographie du cinéaste argentin.

« Qu’en est-il des rêves et des luttes d’Emiliano Zapata dans les années 1910 ? Gleyzer arrive au Mexique pour questionner l’héritage de la révolution mexicaine, et dresse ainsi une véritable « autopsie révolutionnaire ». À travers des entretiens avec les paysans exploités, la campagne présidentielle d’Echeverría, les images du massacre des étudiants en octobre 1968, le film met en évidence les contradictions d’un régime qui s’autoproclamait « révolutionnaire ». Il fut interdit en Argentine pendant plus de trois ans, en dépit de son succès international (Léopard d’or au festival de Locarno, prix de Mannheim). » Juana Sapire (cinéaste de Ciné de la base et veuve de Raymundo Gleyzer).

En 4 parties :

 

Le cinéaste part de l’idée que la Révolution Mexicaine constitue un exemple pour mieux comprendre les défaites des luttes de libération du continent latino-américain des années 60. La récupération des idéaux de la Révolution par le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel, au pouvoir fédéral de 1934 à 2000…  puis depuis 2012) y est nettement déclinée. Le documentaire Raymundo revient ainsi sur la genèse du film, tout en rappelant le souhait de Gleyzer de définir précisément un projet socialiste, avant que les idéaux partent en lambeaux dans l’institutionnalisation pseudo-révolutionnaire et autres manigances bureaucratiques.

Un film coup de poing réalisé en période électorale mexicaine et qui aborde de front la condition paysanne et indigène, pour finir, en montage photos, sur la « putréfaction » de la révolution congelée écrasant le mouvement étudiant de 1968 lors du massacre de Tlatelolco (des centaines de morts). L’alternance d’images d’archives (surtout dans la première moitié) avec la situation de 1970 (et une voix off engagée, parfois ironique) oriente le sentiment de révolution trahie, bien qu’elle revienne dans tous les discours politiques et constitue le socle du grand parti au pouvoir, tout comme dans la mémoire collective.

L’introduction donne le ton et tout y est : présence du peuple sous forme de liesse populaire, banderoles  discours politiques engageant l’espoir… Des leitmotiv qui apparaissent vont être examinés dans la suite du film : la terre, l’éducation, la liberté et les indigènes. Le lieu de cette scène introductive est situé dans une zone particulièrement pauvre et marginale du Mexique, soit Mezquital Valley dans l’Etat d’Hidalgo. Alors viennent les premières images d’archives de la Révolution Zapatiste, tandis que la voix off annonce que « la Révolution était bientôt trahi » – s’en suit un retour dans le présent avec le drapeau mexicain, PRI en énorme et portrait d’Echeverria au centre… Gleyzer a amorcé une première fissure, et toute cette scène introductive va être démolie par la suite du film. Je n’ai pu m’empêcher de penser ici à Terre en transe de Glauber Rocha (1967), qui fustige également ces rassemblements politiques et « populaires », où les pancartes y sont même vierges de slogans, comme pour mieux signifier le vide révolutionnaire engendré par le pouvoir et ses prétendants (et un peuple absent). L’entrée en matière de Gleyzer signale une démystification totale du pouvoir en place, comme Rocha pulvérisa le régime politique au Brésil, empreint d’autoritarisme et de dictature, de mass media émergents et de capitalisme… :

 

Tout en refaisant un petit historique de la révolution mexicaine, Gleyzer donne la parole à des paysans, des indiens… qui démontent, en fin de compte, les pseudos acquis. Le slogan révolutionnaire est toujours là, y compris parmi les paysans filmés, tel le « Land and Freedom » (formule exprimée par Zapata dans la mémoire collective, mais en fait par un syndicaliste). Les détails et récits de conditions de vie dénotent toute la trahison, ainsi ce paysan qui confirme qu’il a la terre… mais qu’il ne dispose pas des fruits de son travail. Une des premières conséquences de la réforme agraire de Carranza : l’éjido; soit l’interdiction de disposer de sa production. L’esclavage a beau être aboli, une nouvelle exploitation survient. Ainsi un exemple ici de la récupération d’une formule révolutionnaire à l’opposé de l’idéal de départ, et aux retombées semblables en terme de misère. Le titre du film vient d’un paysan qui exprime la trahison et appelle à écraser le présent, à un changement et à tout recommencer.

Gleyzer effectue le démontage en alternant passé et présent, pour se rapprocher de plus en plus précisément du pouvoir PRI et au système politique global. Cardenas (premier président PRI du pays) a beau avoir redistribué des terres contre les haciendas, une oligarchie se met en place. La misère se poursuit. Les trucages électoraux sont (déjà !!) abordés, nettement. Constat d’un paysan qui sait bien que la plupart ici ne votent pas PRI mais qu’ils vont gagner facilement en faisant voter 4 fois les mêmes personnes… L’armée intervient (déjà) dans les plans de Gleyzer et signale un ordre permanent et une répression qui couve.

Gleyzer enchaîne royalement sur la condition indigène, au Yucatan notamment, avec ce retour le temps de quelques plans sur le grand monde Maya, désormais couvert de végétation. Aujourd’hui, c’est la misère pour les mayas. Ailleurs dans le sud du Mexique, évocation claire et nette d’un traitement colonial, avec « exploitation économique et culturelle » des indiens. ce sont aussi des sans rien, à la marge du développement, sans infrastructures, éducation. Paysans et/ou indiens sont souvent filmés dans leur corps touché par les conditions de vie et de travail. Le rien, le corps dénudé (de chaussures) revient comme un refrain. La faim aussi.

Une formidable séquence où Gleyzer fait d’une démonstration publique du PRI, en période électorale, une véritable farce. Avec cette « idéologie du portrait« , chère au PRI. La mascarade atteint son comble, avec un dévoilement des coulisses : le contrôle médiatique, le trucage électoral, l’interdiction de protester, la mainmise historique sur les syndicats dont les leaders sont définitivement corrompus (tandis que les bataillons rouges ouvriers et syndicaux contre Zapata et Villa à la solde de Carranza qui finira par les trahir, continuent de faire mémoire), le partenariat du parti socialiste ouvrier…. La voix off multiplie les formules ironiques et assassines dans cette dernière partie, tout en donnant encore la place à des témoignages, des images du quotidien, des visages et des corps qui expriment en eux-même beaucoup de choses de la défaite. Le discours d’Echeverria durant ces élections de 70 prend définitivement une tonalité comique (noire) dans ces conditions.

Et pourtant… il sera élu (mais quoi d’étonnant à cela, quand nous voyons le film). L’un des responsables du massacre de 68 d’un mouvement étudiant qui contesta ce régime au pouvoir et au principe de récupération/trahison permanent d’un idéal révolutionnaire réduit à peau de chagrin. Et en 1971, le Président Echeverria sera responsable d’un nouveau massacre, tandis que dans les années 2000 il échappait (encore) à la condamnation en justice.

Un film coup de poing qui revient à la fois sur l’histoire mexicaine, donne un tableau d’un certain régime au pouvoir (et d’un fonctionnement), donne à mesurer les conditions de vie de certaines catégories de la population Mexicaine d’alors, avec des scènes tirées de la vie quotidienne assez rares (notamment parmi les indiens, tel cette scène de classe où des enfants du Chiapas qui apprennent l’espagnol s’exercent sur le sens du drapeau Mexicain)… Au-delà, le film renvoie bien entendu à d’autres situations d’Amérique Latine, et il fut d’ailleurs censuré en Argentine pendant quelques années jusqu’au retour du péronisme. Le consul du Mexique dit alors que ce film était la vérité…

Les témoignages (notamment des anciens Zapatistes !) sont très parlants, notamment quand une personne fait part de l’absence de démocratie, qu’il ne sait pas qui et comment ça gouverne. La politique apparaît comme quelque chose d’opaque et qui n’appartient pas aux bases. C’est intéressant car le film, sans le faire ouvertement, interroge (déjà) la place de la participation du peuple sans passer par le jeu politique…

Des décennies après le film n’a pas mal vieilli. Au contraire. Que ce soit pour la situation des indigènes (voir le mouvement de l’EZLN par exemple) ou les méthodes du PRI par exemple. Et si nous parlions de l’élection de Pena en 2012, par ailleurs hyper contestée par un mouvement… dont certaines des images publiées dans le post ICI ne vous feront que rendre plus perplexe devant cet excellent film de Gleyzer ?! Bien qu’interdit en Argentine en 1970, le documentaire eut alors un très grand impact au Mexique (surtout les étudiants)… et au Chili où l’impression générale, si j’en crois Raymundo, était emprise d’effroi. Un film diablement annonciateur de situations en Amérique Latine… Octovio Getino, cinéaste argentin du Tercer Cinema, découvre ce film en 1973, lors des mesures du nouveau Président Campora (aile gauche du Péronisme) qui mettent notamment un terme à la censure des films appliquée depuis la dictature d’Ongania et ses successeurs. Getino comprend dans ce film des allusions au péronisme à travers les critiques du PRI et les traîtrises politico-syndicales.

Je m’attaque prochainement à d’autres films de Gleyzer, avec une note cette fois-ci un peu moins fouillis que la présente… L’effet immédiat d’après visionnage, sans doute ! Les résonances m’ont encore frappé, dans la foulée du documentaire Raymundo, entre ce que semble développer le cinéma de « contre information » de Gleyzer (j’attend de découvrir la suite !) et les situations en Amérique Latine. Il semble, malheureusement, avoir des élans annonciateurs. La défaite de la Révolution mexicaine, ici, n’est pas que celle du peuple mexicain (dont il ne reste qu’un slogan, une formule d’auto-promotion et d’auto-légitimation du pouvoir, tandis que les idéaux de base ont l’apparence parfois de confusions, sans contenu précis – peut être une critique, sans jugement, de la révolution initiale ?). Elle est appelée à être partagée sur tout le continent. Des correspondances résonnent, donc. Je pense aux morts de Tlatelolco en période pré- Jeux Olympiques de fin de film, et, moins de dix ans plus tard, aux morts et « disparus » de l’Argentine de Videla… en pleine World Cup de football. Comme si quelque part, Gleyzer avait filmé sa propre mort de 1976 dans ce film funèbre sur la Révolution Mexicaine, comme Henrichsen filma en direct sa mort au coup d’Etat de Pinochet au Chili (assassiné par un militaire); deux morts concrétisant, d’une certaine manière, celle des révolutions latino-américaines. Il y a les fameuses Hisoire(s) du cinéma de jean-Luc Godard… or je pense que ce cinéma militant (et/ou troisème cinema, dans leur diversité) de Gleyzer (et bien d’autres du continent) constitue également des Histoire(s) que revisite, encore une fois, Chris Marker dans Le fond de l’air est rouge. J’avais découvert, il y a quelques mois, un texte très intéressant intitulé Avatars de l’Histoire, Warburg et Marker. De mêmes images qui reviennent, avec des usages et sens différents, et en même temps des correspondances, bien que situés dans des lieux, cultures et époques différentes, amenant des lectures et appropriations différentes. Les films de Gleyzer, en eux-mêmes, relèvent de cela peut être. Tandis que la pratique et conception mêmes de son cinéma engendrent, ai-je cru comprendre, des inspirations pour des vidéastes/cinéastes contemporains. En effet, Gleyzer et le Cine de la base ne sont plus vraiment oubliés. Et c’est une excellente chose que de pouvoir découvrir ce cinéma, même sur internet (à défaut de…).

POST SCRIPTUM : à propos des bataillons rouges ouvriers et syndicaux à la solde du président Mexicain Carranza en 1914, il y a un petit texte fort intéressant (et RARE sur le sujet, soit un certain anarcho-syndicalisme au Mexique !) de Ribera Carbo ICI sur Contretemps; à lire aussi un autre petit texte de Frank Mintz ICI

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6 réflexions sur “Mexico, the frozen Revolution (Mexico, la révolution congelée) – Raymundo Gleyzer (1970)

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