Raymundo Gleyzer : documentaires années 60 (Argentine)

Le petit cycle consacré aux films de Raymundo Gleyzer se poursuit, dans la foulée du documentaire sur ses vie et oeuvre Raymundo (2003) et de Mexico, la révolution congelée (1970). Je suis remonté, avec les documentaires qui suivent plus bas, un peu plus en amont dans sa filmographie, soit dans une période plus ou moins dite « ethnographique ». C’est suite à cette période qu’il consacrera quelques documentaires télévisés (aux îles Malouines, à Cuba et autour des indiens Matacos en Argentine), avant de développer un cinéma plus franchement articulé aux luttes révolutionnaires (qu’annonce en quelque sorte Mexico, la révolution congelée). La création du collectif Cine de la base se fait en 1973, branche cinématographique du PRT (Parti Révolutionnaire des Travailleurs, qui a sa branche armée l’ERP – Armée Révolutionnaire du Peuple), mais dès 1971 des films de Gleyzer associés au PTR-ERP voient le jour.

Les présents documentaires se déroulent dans des zones paysannes et artisanale à l’écart du développement où la misère sévit. Nous ne sommes pas loin de l’énorme contribution de Fernando Birri (écrivain, poète et cinéaste argentin) au cinéma argentin et latino-américain, dont Tire die (1959) et la création de l’Institut de cinéma de l’université du Littoral à Santa Fe (l’Ecole de Santa Fe), influencés du néoréalisme italien, ont eu une grande importance à la fois cinématographique et sociale (une brèche ouverte face à « un cinéma qui se fait le complice du sous-développement (…), un sous-cinéma » Birri). Je n’ai malheureusement pas encore découvert son oeuvre, mais ça ne saurait (trop) tarder. Le documentaire Raymundo m’a donné envie de creuser vers des pistes de visionnages du cinéma latino-américain des années 60-70 assez denses, et il va falloir canaliser tout cela pour ne pas trop m’éparpiller en regardant les films de manière trop hâtive.

Voici donc les quelques documentaires à teneur ethnographique de Gleyzer (mais pas seulement) que j’ai eu l’occasion de découvrir, accompagnés de modestes commentaires. Pas de version sous titrée (sauf une), ce qui complique la compréhension et l’impression quand, comme moi, on dispose d’un espagnol plus que laborieux.

 

EN ENTIER – La tierra quema (La terre brûle) – VO – 1964 – Brésil – 11 mn (un petit historique écrit de la vie et l’oeuvre de Gleyzer suit la fin du film) :

« Au Brésil, le deuxième plus grand pays des Amériques, où 2 % de la population possèdent 80 % de la terre arable, la section du Nord-Est est tristement connue comme la région la plus négligée du pays, tourmentée régulièrement par des sécheresses. L’espérance de vie moyenne est ici seulement de vingt-sept ans et les paysans sont souvent exclus de la terre par les propriétaires terriens locaux et le manque d’eau. Le film établit le portrait de Juan Amaro, 35 ans, qui il y a six ans s’est installé avec sa femme et ses onze enfants sur un ranch abandonné. Aujourd’hui seulement quatre enfants survivent. Juan et sa famille ont échappé de sécheresses dans le passé, mais la dernière a duré pendant six mois. Sachant qu’ils ne peuvent plus survivre ici, la famille décide de partir et aller « à la grande ville » où ils espèrent que les choses seront meilleures. »

Tourné au Brésil, ce court-métrage donne une place importante à la voix off, sans que les filmés ne parlent. Leur présence est donc avant tout visuelle. La description d’une vie de misère est de mise, en plus d’éléments documentés (si quelques termes espagnols ne m’ont pas échappé). L’aridité et la faim sont deux éléments factuels omniprésents. Le Nordeste au Brésil a fait l’objet d’un grand film brésilien (une fiction fortement documentée, empreinte de néoréalisme) du cinéaste Perreira Dos Santos, intitulé Vidas secas (1963). A titre de comparaison, si vous avez l’occasion de regarder ce dernier, jeter un oeil également sur Araya, l’enfer du sel. Film vénézuelien de Margot Benacerraf de 1955, il n’a pas du tout la même teneur sociale (au-delà de ses aspects esthétiques et poétiques qui ont beaucoup charmé l’Europe alors). Or ici, avec La tierra quema, il n’y a pas cette recherche d' »insolite » non plus. Un constat d’ordre social est fait, et la description, aussi factuelle soit-elle, renvoie à un positionnement devant cette vie de misère.

 

EN ENTIER – Sucedio en el Hualfin – VO sous titrée ANGLAIS – 1966 – Argentine – 42 mn  (co-réalisé avec Jorge Preloran) :

« Ce documentaire en trois parties sur la vie de paysans indiens dans la province de Catamarca en Argentine est un portrait avec émotion, se déplaçant sur le cycle de générations de pauvreté dans des pays sous-développés. Admirablement racontée par les yeux et les voix des gens du peuple, cette histoire d’une famille devient l’histoire de tous les habitants de la vallée de Hualfin. En première partie, Temistocles Figueroa, un ancien coupeur de canne de 84 ans, raconte sa vie dans les champs de canne par des mots et la chanson. La deuxième partie  se concentre sur Justina, sa belle-soeur, qui est une potière. Son récit sur la pauvreté et des poteries se mélange avec des questions. La troisième partie établit le profil d’Antonia, la fille de Justina et sa propre fille, Elinda. Antonia tisse jour et nuit, vend des couvertures ou troc au magasin général. Elinda est l’espoir de sa mère parce que peut-être sa fille peut devenir un professeur scolaire et rompre le cycle de pauvreté, mais il devient bientôt clair que la petite fille, aussi, est prise au piège et le cycle continuera. »

Ce documentaire marque une collaboration avec le cinéaste Jorge Preloran, qui continuera dans la voie ethnographique, mais non sans en bouleverser la norme de traitement, avec une attache particulière à filmer les peuples indiens. L’Université Nactionale de Tucuman et le Fond National des Arts a soutenu ce film, ainsi que la prochaine et dernière collaboration des deux cinéastes argentins, soit Quilino (1966). Ana Montes de Gonzalez est également présente dans l’idée de départ, tout comme les prochains films de la période « ethnographique » de Gleyzer. Le travail de la terre, et notamment son aridité (le premier plan est assez terrible), fait écho La tierra quiema. Les images du corps en travail sont nombreuses. La grande nouveauté de traitement par rapport au précédent court-métrage est la parole des personnes filmées qui expriment leur vision. Et contrairement à l’usage habituel d’une voix plaquée sur le moment visuel où elles parlent, ici les paroles s’inscrivent sur des images de vie quotidienne, ce qui inclus une double perception : la vie extérieure et celle intérieure. La distanciation est moins présente et les filmés ne sont pas des « objets » étudiés.

Un procédé qui revient dans les prochains films de Gleyzer, jusqu’à Mexico, la révolution congelée (1970), où il y a par exemple cet excellent passage du paysan effectuant un trajet jusqu’à son champ tandis que ses paroles évoquent la nécessité du changement. Un regard qui change radicalement ainsi et nuit à la dimension paternelle et supérieure que peut dégager le film anthropologique, alimentant d’une certaine manière le racisme. C’est là surtout un des principes que va mettre progressivement au point le cinéaste Jorge Preloran, à travers ses films « ethno-biographiques« . Non seulement il va régulièrement cibler ses films sur les populations indiennes, mais en plus une toute autre vision va s’en dégager, où la personne filmée prend part. Je ne vais pas faire mon malin, là encore je n’ai quasi rien vu de ce cinéaste (que d’horizons cinématographiques que le cycle amorcé ! ), mais je propose quelques extraits ci-dessous.

Avant cela, il est très intéressant aussi de mesurer à quel point Gleyzer n’élude pas dans sa filmographie les populations indiennes. Le cinéma latino-américain de cette époque ne semble pas avoir beaucoup abordé les indigènes, ou alors que sous l’angle de l’identité économique (des paysans par exemple). Le groupe UKAMAU en Bolivie fait une énorme exception là-dessus (j’évoquais ICI tout récemment l’excellent Le sang du condor de Jorge Sanjines... toujours pas édité en DVD !) mais il va falloir que je penche davantage sur cet aspect du cinéma latino-américain (ce qui va encore me donner une perspective de recherche de pistes de visionnage !). L’identité indienne ne se réduit pas à l’angle économique chez Gleyzer, même si elle n’est pas non plus considérablement abordée. Mexico, la révolution congelée donne lieu à une pertinence toujours vivace au regard d’aujourd’hui. Et souvenons nous des principes de diffusion de certains groupes du Cine de la Base avec traductions de films en langue indienne, même si j’en ignore alors la réception et les éventuelles critiques – ces diffusions, par ailleurs, du Cine de la base, comme du Cine Liberacion et de Jorge Cedron par exemple, mériteraient, si ce n’est fait, un grand retour documenté sur cette dimension ô combien importante (y compris dans ses motivations révolutionnaires et parmi les bases) et que soulignait avec beaucoup d’énergie Gleyzer… Dans la même année 1966, Gleyzer, avec le soutien de l’Université Nationale de Cordoba et la Direction Provinciale du tourisme, réalise Pictographies og the cerro colorado où il évoque un art indien qui a laissé des traces. Je suis très intrigué par ce documentaire (souvenons nous, là encore, de Mexico, la révolution congelée puisque le cinéaste y aborde, certes rapidement, le monde Maya… au regard de la misère présente). A noter que ce film signale également la collaboration de Humberto Rios à la caméra, ami et compagnon de lutte (lui est affilié au FAR) et cinéaste, que l’on retrouve dans le documentaire qui suit.

 

EN ENTIER – Ceramiqueros de tras la sierra – VO – 1966  – Argentine – 20 mn – 

« A Mina Clavero, dans la province de Cordoba, un groupe d’artisans vend leurs travaux d’artisanat de poteries au tourisme. Le film nous insère dans leurs vies, faite de conflits et de rêves. »

Le traitement est proche du précédent. Les images du travail artisanal, hérité de traditions indiennes, fournissent un aspect important. Aux difficultés de vie s’articule le tourisme qui vient consommer ces produits d’un travail difficilement récompensé.

Comme promis, voici donc un court métrage et un extrait de documentaire de Jorge Preloran, sur qui je reviendrai sans doute sur le blog d’ici quelques temps. Je conclurai juste par le fait qu’il est au demeurant très bon de découvrir une double articulation paysanne/indienne dans les documentaires « ethnographiques » de Gleyzer, et que la part sociale y a sa place en terme de contestation d’un état de fait d’une misère partagée par des populations maintenues à l’écart du développement, où faim et misère sont un lot commun. Avec le bémol que je n’ai pas été apte à saisir les paroles étant donné mon non-espagnol précisé en introduction (maudits soient mes cours d’allemand aux collège et lycée !). La (les?) prochaine étape consacrée à la filmographie de Gleyzer abordera sans doute davantage le milieu ouvrier… et les luttes sociales et révolutionnaires… et les « traîtres« .

Jorge Preloran – Chucalezna – VO – 1966 – Argentine – 14 mn (soutien de l’Université de Tucaman et de la Fondation Nationale des Arts) :

« Le film montre les enfants de la petite école rurale de Chucalezna, à Humahuaca dans la province de Jujuy, apprendre à s’exprimer picturalement en utilisant les murs de la salle.«  

 

Jorge Preloran – Damacio Caitruz (initialement Araucanos de Ruca Choroy – VO – 1971 (filmé en 1966) – Argentine – Extrait (version restaurée et complétée en 2008 ) :

« Tribu Araucanian d’Indiens Mapuche à Ruca Choroy, une Réserve indienne dans une petite vallée des Andes du Sud, dans la Province de Nenquin en Argentine, où environ quatre-vingts familles ont vécu. Relaté par Damacio Caitruz, le chef de la tribu, le film explore la vie quotidienne et religieuse dans cette implantation isolée. Filmé pendant l’été de 1966. »

Publicités

3 réflexions sur “Raymundo Gleyzer : documentaires années 60 (Argentine)

  1. Pingback: Raymundo Gleyzer : films militants (Argentine) | citylightscinema

  2. Pingback: Le sang du condor (Yawar Mallku) / Revolucion – Jorge Sanjines (1969) | citylightscinema

  3. Pingback: Jorge Preloran : films pour l’Université Nationale de Tucuman (1965-69) | citylightscinema

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s