Peau neuve pour le pays noir – Yves Jeanneau (1981)

Peau neuve pour le pays noir – Yves Jeanneau – 1981 – 27 mn

Extraits –

Voici un documentaire indépendant, co-produit notamment par Les films du village. Tout comme Morts à cent pour cent de Jean Lefaux et Agnès Guérin (avec là aussi une production-diffusion Les films du village), cette réalisation régionale figure parmi les raretés du patrimoine audiovisuel du Nord-Pas-de-Calais, disparues des diffusions (ou presque ?). J’avais par le passé évoqué Yves Jeanneau, en mentionnant son introuvable Le cirque sang et or, dont je ne désespère pas de retrouver trace.

Il est difficile, aujourd’hui, de pouvoir visionner Peau neuve pour le pays noir. Nullement diffusé en projections publiques, ni édité en DVD, il disposerait peut-être de quelques copies VHS dans des médiathèques du Nord-Pas-de-Calais (comme pour Morts à cent pour cent à une époque). Les Archives Nationales du Monde de Travail de Roubaix qui a effectué (et continue) un travail d’inventaire et de notice de son répertoire filmique, tout en le numérisant progressivement (ici, un 16 mm à l’origine), permet de visionner sur place ce documentaire devenu quasi introuvable. A défaut de location et de possibilités de diffusions publiques, par exemple. Il ne me semble pas que la cinémathèque régionale Nord-Pas-de-Calais (créée dans les années 2000) en dispose d’une copie, ce qui est fort dommage. Quant aux « droits d’auteur », et les possibilités de restauration-diffusion, ça doit être assez problématique, notamment parce que Les films du Village n’existe plus (tout comme sans doute les deux autres organismes co-producteurs). Le catalogue dont a hérité en grande partie Zaradoc Productions (et restauré/diffusé en partie par ses soins) ne semble pas en disposer de nos jours. Bref, on l’aura compris, c’est un petit évènement que de pouvoir voir ce film… comme tant d’autres « perdus »  de la région (ou en détérioration dans les placards, faute de financements et d’ententes ?).

Voici le synopsis officiel du documentaire, consacré au logement minier : « Ce film qui porte sur la rénovation de l’habitat minier, privilégie le point de vue de l’habitant et montre les transformations apportées par la rénovation dans l’habitat lui-même et dans les modes d’habiter.L’occupation de l’espace, les constructions ajoutées, le jardin, les migrations (d’une cité à l’autre), voilà quelques thèmes qui sont abordés dans ce film. »

Quelques extraits du film ont été mis sur You Tube, parfois sans le son, parfois avec un son médiocre. C’est toujours mieux que rien.

Ouverture du film –

Le film s’ouvre sur un paysage minier situé à un tournant : la fermeture progressive des mines, qui se précise durant les années 70, pour être entérinée dans les années 80. Je renvoie sur cet aspect de déclin imminent, à l’excellent documentaire indépendant Sur le carreau (1986), abordant la lutte des mineurs Marocains de 1986, recrutés massivement par les Houillères dans les années 70 (et habitant pour la plupart des camps de baraquements isolés des cités minières en briques, avant le regroupement familial que permettra l’accès au statut du mineur acquis pour eux… seulement en 1980 !).

Les premiers plans, saisissants, sont situés à la cité Berce Gayant de Waziers (dans le Douaisis), dont la destruction de chevalets est effective en 1981. La destruction de l’un d’eux à la fosse Gayant, insérée parmi les premiers plans, cadre le logement minier dans ce contexte. Nous sommes là  à un tournant : quel devenir pour le logement minier, maintenant que les habitants des cités minières seront progressivement envisagés autrement que comme main d’oeuvre à loger pour les Houillères ? Voilà un peu ce qu’interroge ce film, depuis l’articulation des habitants et leur lieu de vie de toujours avec les décideurs, des Houillères mais aussi des communes.

Les années 70 marquent deux facteurs importants dans la gestion du logement minier : d’une part les Houillères qui le considèrent autrement en le percevant comme un parc immobilier de devenir, séparément de la conception de productivité de sa main d’oeuvre; d’autre part la décennie 70 amorce les premières velléités des communes à travers ses maires (et autres représentants institutionnels), et l’Etat, de positionnement dans la gestion du logement minier. Du moins il s’agit dans cette période d’au moins avoir droit au chapitre, notamment pour ne pas « récolter » les inconséquences gestionnaires des Houillères (voiries etc). C’est en 1970 puis 1972 que sont créées successivement l’Association des Communes Minières (dont le maire de Lens André Delelis sera le président), puis les crédits GIRZOM (Groupe Interministeriel de Restructuration des Communes Minières). La séquence de « réunion publique » avec les habitants de Sains-en-Gohelle (en agglomération lensoise) témoigne en partie de tout cela, à une époque où le parc immobilier minier représente encore 100 000 logements (contre les grossomodo 62 000 d’aujourd’hui).

Au-delà des enjeux de gestion de logement minier, qui contaminera grandement à partir des années 80 la sphère politique et les enjeux de pouvoirs, ce documentaire a le grand mérite de situer la place des habitants et habitantes. Un angle de vue souligné avec humour durant les quelques plans des personnes assistant à l’exposé d’un représentant, vraisemblablement, des Houillères à propos des rénovations : bâillements, immobilisme de l’assistance confinée à un rôle d’écoute… et  non de participation. De leurs lieux de vie, dont on impose le devenir dans le cadre d’une réunion publique (aspect qui se perpétue de nos jours chez les décideurs de maintenant), ils et elles sont dépossédés. La vraie réunion, quelque part, se situe dans une rue d’une cité minière, un peu plus loin dans le film. La réalisation ne s’attarde donc pas sur un jugement du « bon » ou « mauvais » processus de rénovation des cités et corons. Les habitants et habitantes s’expriment, directement à la caméra, ou à l’occasion d’échanges avec les voisins, à propos de la restructuration en cours. Les critiques pleuvent et les habitants ne sont pas forcément d’accord entre eux. Et toujours cette forme d’imposition des décisions sur leur lieu de vie. Un film qui annonce ici la continuité des processus de décision qui se poursuivront à partir des années 80 par une gestion de plus en plus en résonance avec la sphère politique-publique. C’est ainsi que par exemple le parti socialiste, à l’ère du miterrandisme, aura de plus en plus d’impacts sur l’évolution du parc minier dans la région… et influera aussi, d’une certaine manière, sur sa permanence aux pouvoirs locaux.

Un documentaire percutant de par l’angle de vue adopté avec des habitants dont la manière d’occuper l’habitat est amenée à être changée par une nouvelle ère du logement minier. La rénovation et ses débuts annoncent une dépossession progressive dans sa manière d’habiter (en témoignent par exemple les créations dans les jardins ou encore sa manière d’occuper sa cuisine, condamnées par l’uniformisation de la rénovation imposée). Un devenir du logement minier qui semble annoncer une prise en compte de futures populations qui ne seront plus affiliées à la mine. Il ne s’agit plus de main d’oeuvre (ou presque) et il faut voir autrement le parc immobilier. Quant au rapport des représentants (les élus communaux etc) avec les habitants, quelques passages préfigurent un clientélisme… qui perdure nettement de nos jours. Une espèce de continuité aux Houillères, sauf que maintenant ce sont les représentants politiques qui chapeautent, puisque siégeant notamment dans différents organes décisionnels. En tant que représentants, ils n’hésitent pas à user de « LA mémoire » minière pour légitimer leurs décisions, censées être en adéquation avec les habitants des cités et corons, et leur(s) histoire(s).

Ci-dessous,cité Berce Gayant (Waziers) en 1980.

Berce gayant 1980 avec fosse Gayant

Je ne saurai terminer cette note sans évoquer la cité Berce Gayant de Waziers, dont les premiers plans du film m’ont particulièrement marqués. De nos jours cette cité est amenée à disparaître (c’est une question de temps). Il est assez ironique que cette citée ait été filmée dans un documentaire consacré en partie aux rénovations des cités minières dans les années 70 (et tout le jargon d’accompagnement d’alors). Dans les années 2000, tandis que la SOGINORPA refuse toute rénovation de ces maisons (dont on voit le lieu de vie qu’elles constituaient encore dans les années 70), certaines ont déjà été rasées. La mairie de Waziers, traditionnellement « communiste », est sur le point de négocier un Plan Local d’Urbanisme avec l’Etat, concrétisant de nouvelles constructions sur cette cité minière. Ses habitants ne sont pas consultés en termes décisionnels, ils et elles sont indirectement délogés. Les cités minières de Waziers ont constitué un lieu important des immigrations polonaise et italienne, tout comme des immigrés marocains (et leurs familles) dont certains ont pu également s’installer dans la cité Berce Gayant, après les camps de baraquements. Aujourd’hui, tous ces ayant-droits (ainsi que les autres locataires), il s’agit de les inciter à partir, quels que soient leurs conditions de santé, désirs de rester, contraintes matérielles, attachement au lieu. C’est une autre « rénovation » qui le nécessite… Je renvoie à l’ébauche documentaire Bassin miné, chantier interdit au public  dont quelques images ont été tournées dans cette cité Berce Gayant, en 2012. De quoi, peut-être, établir des liens avec Peau neuve pour le pays noir, 30 ans après.

 

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4 réflexions sur “Peau neuve pour le pays noir – Yves Jeanneau (1981)

  1. Pingback: Sur le carreau – Réalisation collective dont Essiydali Youssef et Fareniaux Louisette (1986) | citylightscinema

  2. Pingback: L’honneur des gueules noires – Jean Luc Raynaud (2012) | citylightscinema

    • Au archives du monde du travail de Roubaix, on peut visionner le documentaire sur place sur ordinateur. Il y aurait aussi un exemplaire VHS en médiathèque de Roubaix, mais à vérifier car je n’ai pas eu l’occasion d’y aller. A part ces deux endroits, je pense que le documentaire est à peu près introuvable.

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