Sur le carreau – Réalisation collective dont Essiydali Youssef et Fareniaux Louisette (1986)

Sur le Carreau – Réalisation collective, dont Essiydali Youssef et Faréniaux Louisette (26 mn, 1986).

A l’initiative de l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH) Nord-France, se tenait le vendredi 22 mars 2013, à l’Espace culture de l’université Lille I, une projection-discussion intitulée (le titre en dit beaucoup) : « A Travail égal, Statut égal !!!! Mineurs Marocains dans les Houillères Nord-Pas-de Calais, Cheminots Marocains à la SNCF : Salariés Sans statuts. »

Sans faire déplacer les foules (la soirée étudiante du vendredi soir à proximité du lieu attira manifestement davantage les personnes du campus), la soirée fut particulièrement forte, autant pour la projection en tant que telle (bien que seul Sur le carreau fut diffusé) que pour les échanges d’après film. D’autant plus que de nombreux mineurs marocains faisaient le déplacement. J’y reviendrai après avoir évoqué le film en lui-même.

Réalisation collective (nous y retrouvons des personnes importantes de la réalisation indépendante régionale, telles que Jean-Louis Accettone ou encore Christian Deloeil), Sur le carreau est une rareté qui imposait la découverte.

Après avoir lutté pour l’obtention du statut du mineur, alors accordé à tous les mineurs… sauf aux Marocains, ces derniers obtinrent la victoire en 1980 à la suite d’une grande grève. Ce qui permit par exemple le regroupement familial, et la venue des familles marocaines dans le bassin minier. Bien entendu, certaines communes refusaient toujours l’installation des marocains et leurs familles, tel Bruay-en-Artois dans l’extrémité Ouest du bassin minier. Cela, après des années de cantonnement dans les baraquements isolés, auparavant habités aussi d’autres immigrations « hébergées » par les Houillères.

[Cliquer ICI, un reportage télévisé de 1983 à propos des familles marocaines à Avion, intitulé « l’intégration de la communauté marocaine à Avion ». C’est tiré d’un site internet que je recommande vivement, initiative tout à fait appréciable de la région Nord-Pas-de-Calais et de l’INA de mise à disposition gratuite de plus de 250 films portant sur le bassin minier, classés selon différentes approches possibles (géographique, thématique etc). Il s’agit que de films institutionnels et médiatiques (pas de réalisations documentaires indépendantes par exemple) mais ça reste fort intéressant, notamment du point de vue du regard porté dans différents contextes et relayé à grande échelle…]

Le présent film se situe en 1986, lorsque la fermeture des mines amène les plans sociaux, ainsi ici à Sallaumines (à proximité de Lens). Une fois encore les Marocains constituent l’exception et le plan social est inégalitaire. Les Houillères et la France, après profit de cette « main d’oeuvre d’appoint » recrutée directement au Maroc, la congédie non seulement à coup d’une grande violence sociale signifiant notamment la misère à venir, mais aussi avec le plus haut mépris. Un protocole d’ accord est signé avec l’Etat marocain (comportant « l’aide au retour »), sur le dos des mineurs marocains. En 1986, à l’annonce de la fermeture de la fosse N° 5 de Sallaumines, les mineurs Marocains décident donc de se battre une nouvelle fois, dans la continuité de l’élan de la fin des années 70. Ils se mettent en grève deux mois et bloquent les puits. Sur le carreau « accompagne » cette lutte située à Sallaumines, où les mineurs tiennent notamment une tente à l’entrée de la fosse 5, tout en manifestant etc. Le film ne se contente pas de filmer et relayer la lutte des mineurs marocains, il constitue des aller-retour avec le Maroc avec des scènes filmées dans la campagne marocaine, région de recrutement privilégiée par les Houillères et Felix Mora. Un excellent article ICI, revenant en partie sur cette marchandisation des personnes au Maroc, intitulé « O Soleil, tu n’éclaires plus mon coeur », d’un poème alors chanté par les femmes. La lutte se terminera par un nouvel accord négocié entre Houillères et CGT, renvoyant à un choix entre retour au pays et « réinsertion » en France qui s’avère dérisoire et éphémère, tel le signalent certains passages du documentaire. Les Houillères feront également signer des mineurs marocains, en cette période plan social, des papiers entérinant l’abandon des droits natures (loyer et chauffage) en échange de sommes d’argent modiques; la non compréhension du français et la manipulation en parole des Houillères font parfois comprendre ces papiers comme l’obtention de primes… Des années plus tard, ce sont ces mêmes papiers qui sont responsables de la misère de mineurs marocains payant un loyer à la Soginorpa avec un faible revenu de retraite, sans possibilité de rachat de leur maison.

Le film, au titre si symptomatique, s’ouvre sur un tournant de la mine, sa fermeture. Des bâtiments de fosse murés semblent correspondre à cette imminence. Cela me rappelle l’amorce d’un excellent documentaire indépendant découvert tout récemment, aussi réalisation collective avec la contribution d’Yves Jeanneau, intitulé Peau neuve pour le pays noir (1981). Ce dernier s’ouvre, parmi les premiers plans, sur une destruction de chevalet. Soit un tournant, là aussi, et une nouvelle configuration pour la considération du logement minier (j’aurais l’occasion d’y revenir très prochainement sur le blog). Dans cette atmosphère de fin de mines, qui touche alors de nombreux lieux de charbonnages en Europe (souvenons-nous de Which side are you on de Ken Loach), les mineurs marocains prennent possession de l’espace et, surtout, prennent la parole. C’est cet aspect du film en tout cas qui m’a beaucoup marqué. La réalisation du film est d’ailleurs en cela très importante en tant que relais mais aussi en tant qu’accompagnement de la lutte. Il y a comme une urgence de saisir ce qui se passe, ici et maintenant, à Sallaumines. Je me suis d’ailleurs interrogé, quelques heures après la projection, sur l’histoire de la diffusion de ce film alors, dans ce contexte. De nos jours, il garde une grande force de témoignage. La tension est palpable, et la parole fait aussi événement  Elle fait bloc face au couvercle des Houillères et de l’Etat Français qui ont entretenu le mutisme, avec la complicité de l’Etat Marocain. Car c’est cela qui frappe dans les paroles de mineurs qui déroulent sur l’écran : cet acte de dire et de lutter, « pour la dignité » exprimeront souvent dans la salle les quelques mineurs marocains qui interviendront plus tard dans la soirée. Sans doute la contextualisation du film par les intervenants d’après projection a fortifié davantage cette impression (quelle importance que la projection de ce film soit accompagné par les mineurs marocains !), mais elle est là aussi pendant. Et ces paroles des mineurs donnent à connaître la considération et le cynisme d’adieu des Houillères et de la France aux marocains, à l’occasion du plan social. Tout remonte, d’une certaine manière. La boucle se boucle (d’où cette ouverture de film, aussi, qui traduit bien cette expression « sur le carreau »). Les compagnons déjà repartis au pays, parce qu’ accidentés ou licenciés, ou alors morts au travail, ayant souffert la vie de mineur en France, sont présents dans ces témoignages de l »ignominie suprême des Houillères. Le devenir est abordé également par les enfants de mineurs, pour certains d’entre eux français aujourd’hui peut-être. Le retour au pays est envisagé parfois, et la France laisse un goût d’inacceptation de soi. Le marocain n’a pas de place ici, et d’ailleurs en a t il eu une, à part sa charge de travail, « la main d’oeuvre » (et provisoire) qu’il ne serait QUE représenter ? Les marocains sont aussi là avec leur culture. Et ces tenues « afghanes » connotées négativement que Mélenchon dénonçait encore récemment, dans une de ses dernières sorties médiatiques islamophobes.

Et dans ce film, il y a aussi des absences. Où sont les compagnons français ? Ils ne sont pas là, tout simplement. Chacun pour soi. La solidarité, c’est bon pour le fond de la mine… et pour le reste ? Une habitante de Sallaumines témoigne de la mort de son mari, de silicose, mort « il y a quinze ans » le jour même où il devait recevoir la carte de reconnaissance à « cent pour cent »Elle approuve la lutte des marocains, qui ont travaillé comme les autres. Avec ce « nous » qui dit que si les autres mineurs avaient été touchés par de semblables mesures, il y aurait eu lutte. Comme par le passé. Mais le présent, c’est le sort des marocains. Et ils luttent. Cette même lutte qui se poursuit de nos jours, avec l’Association des Mineurs Marocains du Nord (AMMN), qui a remporté une très grande victoire le 27 février 2013. Une énorme brèche est ouverte par cette victoire remportée par dix mineurs marocains, même si la lutte se poursuit. C’est dans la continuité de cette lutte de 1986. 27 ans après, l’Etat français est coupable (ici à travers l’Association Nationale de Garantie des Droits des Mineurs, qui ne reconnut pas sa première défaite et fit appel). Il a discriminé les mineurs marocains et leurs familles pendant des décennies. Ouvertement. Il vient de perdre. « La dignité« , elle est du côté des marocains, qui ont lutté, qui ont gagné et qui ont fait perdre la France dans son entreprise. C’est acquis dans la foulée de la lutte dont Sur le carreau témoigne en partie. Ces personnes que l’on voit sur l’écran, « de nombreuses sont mortes aujourd’hui, mortes dans la souffrance » dira un ancien mineur, ont participé à cette victoire. Et elle est venue d’eux, de personne d’autre.

La présence syndicale dans tout cela ? Son absence est significative. Des mineurs anglais (si j’ai bien saisi – le son était malheureusement un peu faible parfois durant la projection), venus pour témoigner de la solidarité avec les mineurs marocains, est un moment important également. Et l’un d’eux, dans son français, évoque une inquiétude qui fait frémir, notamment au regard de notre présent : il constate qu’en France le racisme pénètre les partis de gauche, et ses syndicats, ce qui n' »est pas encore le cas chez nous ». Mais il craint que ça arrive. La France l’effraie, quand il vient se rendre en cette année 1986 à Sallaumines. La CGT apportera cependant son soutien dans cette lutte (même si la mobilisation n’est pas massive), tandis que l’ATMF reste le grand moteur de soutien de la lutte. Comment ne pas penser à la terrible séquence de l’extrait proposé sur you tube par l’Agence Im’Média du film Douce France, la saga du mouvement beur ( à partir de la 5ème minute de la video) ? A certains égards, ces deux films, Sur le carreau et Douce France (que je n’ai pas encore découvert en entier ceci dit) témoignent des luttes des immigrations, et contribuent à une dynamique mémorielle dans notre présent.

Les marocains occupent seuls l’espace revendicatif, et dans cette isolation la venue des mineurs anglais témoigne d’une solidarité absente alors en France. Or elle s’impose. Le « remerciement » de la France et des Houillères se concrétise par de vagues promesses de « reconversion » dans d’autres industries (un marocain, dans le film, en fait le bilan très dérisoire) ou des petites sommes d’argent pour les renvoyer au pays, et sans autres droits derrière. J’évoquais plus haut les aller-retour déclinés entre France et Maroc dans le film. Cet aller-retour est fort important. Car il y a des compagnons et familles marocains liés aux Houillères, qui sont repartis au pays, sans droits, dans la misère. Un aller-retour qui s’est poursuivi dans la lutte de l’AMMN (Assocation des Mineurs Marocains du Nord), tout récemment : à travers « la caravane des mineurs du Nord-Pas-de-Calais » qui a circulé fin 2012 dans les régions de recrutement des Houillères au Maroc,. La mémoire y occupait le premier plan, tandis que l’initiative permit vraisemblablement de faire connaître et toucher des droits, pas du tout accompagnés de l’autre côté de la Méditerranée, auprès des personnes retournées au Maroc, telles par exemple des veuves d’anciens mineurs marocains qui ignoraient depuis de nombreuses années leurs droits liés à leurs maris décédés. Un accompagnement des droits qui doit donc prolonger également les acquis obtenus par la lutte et les procès.

J’aimerais revoir ce film une seconde fois, là c’est un peu la réaction avec ce qu’il me reste de mon impression première. Je relaie maintenant quelques éléments de la discussion fort prenante de l’après projection, ayant pris quelques notes. A signaler tout d’abord qu’un avocat a témoigné du sort comparable aux mineurs marocains pour ce qui concerne les cheminots marocains de la SNCF, recrutés dans les années 70 au Maroc : un article ICI. Environ 850 marocains (quelques rares autres personnes de nationalité étrangère), en retraite depuis le début des années 2000 ne touchent que… 400 euros, grossomodo. Mis au régime général, et non au régime spécial, à la différence de TOUS leurs collègues cheminots français, ils ont été discriminés en connaissance de cause par la SNCF. Des syndicalistes actuellement à la retraite (et syndiqués) affirment que la retraite des marocains a été dealé sur leur dos par la SNCF et les syndicats. Depuis 2005-2006 une lutte juridique conséquente est entamée. A l’instar de la récente victoire des mineurs marocains, cela promet d’être long malheureusement, mais la détermination et les arguments (preuves de discrimination à l’appui) ne semblent pas manquer. Ce n’est pas le cheminot marocain tué à plus de 60 ans (car ne pouvant se mettre par conséquent à la retraite) dans l’exercice de son travail, atteint de surdité liée au travail, écrasé par un train, qui malheureusement remportera la « dignité » de son vivant. Ne pouvant bénéficier que de 3 rotations possibles dans leur métier, à la différence des 35 possibles de leurs collègues, les cheminots marocains ont été affecté dans les tâches exclusivement les plus exécutives, genre les gares de triage et la compilation des wagons. Une surdité qui s’explique pour nombreux, mais pas reconnue maladie professionnelle (ça c’est valable pour tous). De quoi vite arrêter de sourire quand un intervenant souligne de parler plus fort dans le micro quand on prend la parole : eh oui, les mineurs marocains ont aussi à souffrir de cette séquelle d’une vie de mineur. Mais ils sont là.

Et dans la salle, les échanges portent donc aussi beaucoup sur leurs vécus, leurs luttes, leur victoire. Et sur la transmission de cette histoire, parmi les fils notamment. Un film comme ce soir là, accompagné ainsi par les mineurs marocains, y va de sa contribution. Assurément. Je comptais re-situer les débats, mais en plus de l’heure tardive où j’écris cette note, j’avoue que cela pourrait prendre quelques paragraphes supplémentaires. Je renvoie donc à quelques formules retenus par mon calepin, avec toute l’approximation que peut parfois prendre une prise de notes. Cela aurait sans doute mériter une contextualisation des débats, où il fut question de syndicalisme (ça n’apparaît pas dans les formules ci-dessous, mais il y eut des passerelles importantes avec la CGT, certes avec la pression collective des mineurs marocains et de l’ATMF. Mais ces liens étaient semble-t-il beaucoup plus individuels même si l’organisme syndical CGT mineurs soutenait officiellement; actuellement le soutien syndical vis à vis des cheminots marocains en retraite se traduit davantage par des soutiens individuels que par LES syndicats en tant que tels…). Il fut question aussi du fils d’une des personnes en lutte du film, qui découvrit cette histoire de son père en voyant Sur le carreau. Cela renvoie en partie, également, à la difficulté d’en parler, tant pour les dangers que cela représentait potentiellement pour la famille, mais aussi de par la souffrance du vécu. Un aspect qui n’est pas sans rappeler l’énorme difficulté de transmission de la colonisation française en Algérie et de la lutte d’indépendance : un colonialisme qui a laissé des traces et des silences, et nécessite un effort des fils vis à vis de l’histoire et Histoire. La lutte des mineurs marocains a laissé quelques silences, et des soirées comme celle de ce 22 mars en appelle d’autres.

« Tu n’existes qu’à travers le travail. Tu n’as pas de droits parce que tu es marocain ».

« Parfois au syndicat, tu es l’arabe de service ».

« Depuis qu’on est là, on souffre. Les autres nationalités sont tranquilles, ils ont eu leurs droits. Quand est-ce qu’on profite de la vie ? »

« C’est plus que l’argent. Montrer à la France qu’on existe ».

« L’Etat marocain a dit : « prenez-les, ils vont crever. » On nous a vendu comme une bouchée de pain. »

« Et avant les marocains ont combattu pour ce pays, ils l’ont libéré du nazisme ».

« La France a reconnu des Européens. C’est différent des Marocains qui ont leur culture etc »

« On pouvait se syndiquer. Moi j’étais syndiqué. Mais à la seule exception qu’on ne soit pas là comme étrangers (avec la culture tout ça), et à défendre nos droits. Ou tu étais à part. (…) Il y avait des éléments racistes dans le syndicat. Il fallait pas les perdre dans la défense des droits des marocains. Ca mettait en cause la présence pour être représentant… »

« Processus de sélection. On nous a vendu comme du bétail. Nous étions du bétail. Il y avait un feu rouge et un feu vert. »

« Heureusement, on était là et donc grévistes. »

« Trois en face : les Houillères, l’Etat français, l’Etat Marocain »

« La droite, dans ce pays là, est contre les arabes, la gauche contre les musulmans ».

« Il y a 3 raisons à notre situation : Premièrement nous sommes issus d’un peuple colonisé. (…) Deuxièmement, nous sommes des étrangers en France. »

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5 réflexions sur “Sur le carreau – Réalisation collective dont Essiydali Youssef et Fareniaux Louisette (1986)

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