Les polaks en Pologne – Erwan Briand (2000)

EN ENTIER – Les polaks en Pologne – Erwan Briand – 2000 – 58 mn

« De 1945 à 1949, juste avant la fermeture des frontières entre l’Est et l’Ouest, environ cent cinquante mille Polonais du nord de la France sont retournés dans leur patrie d’origine. Beaucoup ne parlaient que le français ou n’avaient jamais vu la Pologne, très peu avaient la nationalité polonaise. Ces mineurs partirent au moment de la bataille du charbon, par convois entiers, pour “reconstruire la Pologne et participer à l’édification du socialisme. »

Voici un documentaire qui a le mérite d’aborder une histoire méconnue des mineurs polonais ayant travaillé en France, surtout dans le bassin minier Nord Pas-de-Calais, et rapatriés volontaires en Pologne (en Silésie plus précisément) au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le réalisateur fait le choix d’évoquer l’histoire de ces mineurs et de leurs familles retournés en Pologne dans les dix années d’après guerre, mais on peut également apprendre des choses sur la situation en Silésie.

La Silésie est fortement perturbée, comme d’autres zones de cette partie de l’Europe, par les conflits territoriaux. Alors que la Pologne n’existe plus depuis la fin du XVIII ème siècle, la Silésie était devenue en majeure partie une possession prussienne; la Haute Silésie, grand bassin houiller, constitue un grand enjeu disputé dans le cadre du Traité de Versailles d’après 1ère guerre mondiale, et se voit partagée entre Allemagne et Pologne, engendrant un découpage artificiel comprenant cependant des closes importantes sur la protection des minorités (juives notamment). L’Allemagne reprend toute la Haute-Silésie (et au-delà) en 1939. En 1945, la Pologne récupère la Silésie en quasi totalité, engendrant des conséquences pour les habitants allemands. Une histoire bien complexe, qui concerne d’autres régions de Pologne, telle la Galicie qui devient polonaise après le conflit polono-ukrainien de 1918, puis annexée par l’URSS dans le cadre du pacte germano-soviétique de 1939, avant d’être découpée par l’entérinement de la fameuse ligne Curzon (1919), bien que modifiée en partie par les accords de Yalta; nous comprenons mieux la confusion ukrainiens-polonais de l’entre deux-guerres, par exemple, pour les personnes originaires de cette région (c’est ainsi que l’immigration de mineurs ukrainiens en France est souvent décrite comme de l’immigration polonaise dans les administrations françaises).

Le documentaire aborde donc  la complexité locale de la Silésie d’après guerre, mais il est juste dommage que ce soit survolé. C’est d’ailleurs le reproche général que je ferai ici au film : un survol préféré à l’approfondissement. Pourtant le réalisateur décline des aspects prometteurs : usage d’archives (notamment des extraits du terrible film La grande lutte des mineurs, ou encore le discours de Gomulka en 1956 à Varsovie) et témoins directs en tête.

Le parallèle bataille du charbon entre France et Pologne est également fort pertinent. L’héroïsme de la production est décrété des deux côtés. Nous comprenons d’ailleurs que c’est plus ou moins dans ce cadre que les rapatriés polonais de France sont sollicités : accord avec l’effort productif (avec la construction du socialisme en parallèle) et orientations de ces « ouvriers de gauche » vers les filières armées et de surveillance (la police politique UB notamment). Je retiens ces fameux propos d’un témoin relayant les réactions des ouvriers restés à l’Est: « vous cassez les normes », et la réponse du polonais revenu de France justifiant son stakhanovisme non pour le Parti et conviction idéologique mais pour l’argent et le mieux vivre Lorsqu’il conclue « Et ça n’a pas marché, on a mal vécu », il y aurait d’une certaine façon à penser ici aux propos de certains mineurs de Morts à cent pour cent et déplorant la Bataille du charbon imposée idéologiquement en France dans l’après guerre.

Comme précisé plus haut, les chamboulements territoriaux de la région , et ses déplacements de population sont assez terribles. Le documentaire, à ce sujet, donne des éléments forts intéressants quant aux rapports entre rapatriés polonais de l’Ouest, rapatriés polonais de l’Est et allemands (bien qu’une grande partie de ces derniers est en fait déportés dans les camps de travail de Sibérie). Par ailleurs, le contexte français est là aussi peu creusé, même si des éléments sont bien mis en avant, telles ces expulsions de polonais grévistes, tandis que les départs volontaires sont relativement nombreux. C’est ainsi que ce contexte de départ relativement massif occasionne du point de vue de l’Etat français la nécessité de recruter d’autres main d’oeuvre. C’est ainsi que l’après guerre verra une succession de recrutements et d’accords inter-Etats, sollicitant la venue d’italiens, de marocains, d’algériens… et des « populations déplacées (DP) » d’Europe centrale déportées en Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale et conçues comme une main d’oeuvre d’appoint facile, parmi laquelle de nombreux polonais…

Pour conclure, je dirais que ce documentaire a donc le mérite de donner une vision d’ensemble d’une histoire très méconnue, avec ce défaut de survol qui tend à frustrer. Néanmoins, il ouvre une brèche dans cette histoire (ou plutôt ces histoires) où finalement les polonais rapatriés de France révèlent des trajectoires fort complexes et douloureuses, tendant à rappeler que les immigrations polonaises (comme d’autres)  ne peuvent être englobées dans des visions simplifiées.

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