Mine de Mémoires – Florent Le Demazel, Cie Quidam (2012)

Mine de Mémoires – Florent Le Demazel, Cie Quidam (2012)

EN ENTIER

Synopsis officiel : « Mine de Mémoires retrace la vie des ouvriers mineurs de la ville de Méricourt (62) de leur arrivée dans le Pas-de-Calais, durant les années 50-60, à la fermeture des mines de charbon dans les années 80.
A travers leurs récits se profile un pan de notre histoire récente : du manque de main d’oeuvre de l’après-guerre à la fin des grandes industries, ce sont autant de vies particulières qui témoignent du passage de l’Histoire. »

Voici un documentaire réalisé tout récemment autour de la mémoire minière, dans le secteur de Méricourt, à proximité de Lens, dans le Pas-de-Calais. La période privilégiée se déroule de la fin des années 40 à la fermeture des mines. Ce film se distingue par une densité des témoignages d’anciens mineurs et de leurs épouses de cette période, ainsi que certains de leurs enfants. Une richesse de témoignages qui est amplifiée par la prise en compte de diverses immigrations liées aux mines, tout particulièrement de cette période (en l’occurrence,  ici dans le film, principalement italienne et marocaine). A noter que lors des dernières élections législatives, Méricourt fut divisée en deux, dont une partie fut rattachée à la circonscription d’Hénin-Beaumont…

Je n’ai encore, malheureusement, jamais pu découvrir le documentaire en trois parties Mémoires de la mine (1981) de Jacques Renard dont un résumé est accessible ICI et des extraits disponibles sur le site de l’INA ICI. Mais je serais curieux, à l’avenir, de voir comment ces deux documentaires s’articulent, à 30 ans d’intervalle. Car bien que le film de J. Renard ne porte pas que sur la même période abordée par Mine de Mémoires, des rapprochements semblent pouvoir se faire. Du moins ce que je suppose être des rapprochements, étant donné que je n’ai vu que des extraits de Mémoires de la mine (et lu une partie du livre retranscrivant les propos des témoins). Premièrement,  par la primeur donnée aux témoignages dans la forme documentaire employée; paroles dont la richesse est sans aucun doute dûe à des entretiens approfondis ne se contentant pas d’interviews express survolant les vécus des personnes (ce qui indique également un gros travail en amont avant le montage final). Deuxièmement les thématiques sont très diverses, et ne se limitent pas au seul travail, bien qu’il reste l’axe privilégié. Troisièmement, les deux documentaires sont réalisés avec des témoins « ultimes » de la mémoire minière, c’est-à-dire les derniers directement concernés par les périodes évoquées.

Des thématiques du présent documentaire m’ont particulièrement intéressées. Ainsi les parcours esquissés d’immigrations et plus précisément le contexte de l’émigration et de leur arrivée en France (avec notamment ce mineur marocain qui rappelle comment il est arrivé dans des baraquements à Harnes et comment les polonais déjà présents dans la région ont apporté leur solidarité pour l’adaptation). Ça n’est pas très approfondi, le choix ayant été vraisemblablement d’axer sur les ponts entre immigrations elles-mêmes et avec les français, soit ce qui forgeait l’unité du point de vue de la classe sociale, et donc avant tout au niveau du travail en tant quel (ainsi les manifestations du racisme quasi absentes pour les uns au fond de la mine, périodiques pour d’autres un peu partout), bien que quelques aspects de la cohabitation dans les cités minières soient abordés (depuis ses angles positifs : entraide etc). A ce niveau là, nous sommes proches de « tous gueules noires« , point de vue largement relayé par les témoins, au niveau des hiérarchies (porions, ingénieurs, abatteurs…), et surtout au niveau des origines géographiques. Aspect que le Centre Minier de Lewarde favorise, par exemple, dans son travail historique et de mémoire autour des immigrations. Est donc mis en avant, surtout, ce qui a rassemblé, plus que ce qui a pu être vécu différemment en raison même des barrières hiérarchiques et/ou d’origines introduites par le fonctionnement même des Houillères, dans le travail mais aussi hors travail. Le documentaire reste fidèle aux paroles des mineurs rencontrés, tandis que la fin des mines rappelle l’explosion du chômage dans la région, soit une des ruptures du lien social par le travail entre immigrés et français – voire à ce sujet la fin du documentaire qui porte des réflexions intéressantes à ce sujet. Une manière aussi, sans doute, de faire le choix des valeurs positives de cette histoire ouvrière : une certaine solidarité qui a existé, bien qu’à modérer ici et là (les témoignages, là-dessus, ne sont pas toujours unanimes). Solidarité qui tend à se perdre dans notre présent, et la culture populaire avec. Une autre thématique, rarement traitée, est la place des femmes, qui ne sont pas ici confinées dans de la figuration. Vers la moitié du film, en effet, celles-ci prennent la parole et reviennent également sur leur vécu en lien avec la condition minière. J’ai beaucoup apprécié le retour sur Sainte Barbe, en revenant aux sources de la culture populaire qui en a découlé; il est rare je trouve d’aborder la culture populaire minière, sans la réduire à du folklore ou à de l’abêtissement populaire qui serait issu de la mainmise patronale absolue sur toutes les dimensions de sa vie. Soit un aperçu qui tend souvent à opposer de manière binaire la résistance militante pure et dure, et la soumission totale. De manière générale, l’approche porte surtout sur le travail de la mine et les thématiques annexes abordées le sont surtout dans ce cadre, articulées AVEC le travail, et la condition ouvrière. Ce qui explique en partie, du moins c’est ma perception, l’aspect non approfondi du vécu mineur autrement perçu que sous cet angle purement travail.

Bien entendu, le travail de la mine reste un point essentiel, et là-dessus le documentaire relaie une vision fort intéressante à partir des témoignages. J’ai trouvé qu’il donne une dimension assez équilibrée entre apologie du travail de mineur et mépris de l’exploitation. Quelques échos à Morts à cent pour cent (1981) me sont venus, notamment quand l’un des anciens mineurs rappelle à quel point il y avait volonté de se donner à fond, qu’ « on a fait n’importe quoi« . Des résonances à la bataille du charbon aussi, bien que peu de témoins semblent  l’avoir vécu. Mais les mécanisation/modernisation du fond ont eu un impact considérable sur leur santé et leur souffrance au travail, tant elles ont affecté l’exigence de productivité: ce qui était affiché comme un progrès, était pour les mineurs et leur condition… comme un recul, ce dont témoignent les milliers de morts par silicose. Quant aux « accidents » (avec cet intéressant retour sur la sécurité), ils n’étaient pas des exceptions, tel le rappelle ce mineur à propos des « bras et jambes cassées » régulières durant une certaine période dans son secteur. La difficulté du travail en lui-même n’est pas oublié, et les souffrances qui vont de pair non plus. C’est bien ancré parmi les personnes, et la silicose reste un fardeau qui n’est pas prêt de constituer, pour eux, un détail de l’histoire minière. Parallèlement, une certaine fierté est vivace à l’égard de ce travail, y compris parmi des mineurs marocains, malgré l’usage de leurs corps à titre de main d’oeuvre d’appoint arrangeant bien la rentabilité voulue par les Houillères (comme le resitue très bien un passage du film, en expliquant notamment la fin des galibots qui n’ont plus à être formés puisque la fin du charbon dans la région est plus ou moins calculée – une transmission du travail de mineur qui passe autrement). Cette fierté est intéressante, car elle échappe aux attitudes potentiellement méprisables qui peuvent découler de la vision réductrice de leur vécu à la seule exploitation que constituait la masse des mineurs, quels qu’ils soient. Or l’exploitation est rejetée ici par les témoins, ce n’est pas ce qui fait leur fierté. Mais un certain savoir faire. Celui-là même que Jean Pierre Thorn soulevait à l’occasion d’une discussion post-projection dans la métropole lilloise, où il exprimait un certain attachement au travail manuel, qui en soi n’est pas une tare, bien au contraire. Les mineurs, ici, ne regrettent pas CE savoir faire. Ils ne méprisent pas non plus leur histoire, malgré l’exploitation. Un mineur affirme même qu’il y retournerait si c’était possible. Une certaine fierté aussi découle d’une sensation d’utilité à la collectivité. Sur ce dernier point, c’est une instrumentalisation de la part des Houillères et des gouvernements successifs (par exemple De Gaulle mais y compris aussi le PCF de la bataille du charbon) qui ont beaucoup mis en avant cette France portée par les mineurs, les mineurs qui relèvent la France, en flattant le mythe du « mineur-soldat » et son « sens du sacrifice« . Bref, tout le passage consacré à la fois à l’exploitation mais aussi à la fierté du mineur m’a bien interpellé – un équilibre intéressant, qui est à articuler à d’autres documentaires sur la question. Surtout qu’on sent bien, ici, que les questions des réalisateurs sont posées à plusieurs reprises sur l’exploitation etc, et que l’un d’eux, notamment, insiste sur la vision d’un travail, en général, qui se passait bien.

De fait, je pourrais m’attarder sur d’autres passages du documentaire, mais je poursuivrais dans la paraphrase de propos des témoins. Je souhaite juste maintenant toucher un mot à propos des passages de la voix off. Cette dernière met en place certaines réflexions, à partir de celui qui va vers ces mineurs, interpellé au passage par un lieu minier où il vit, mais sans avoir en avoir vécu le passé minier. J’ai beaucoup apprécié ce moment où il s’interroge sur les traces… et les ruines. Il situe même le documentaire entre une histoire récente passée (les cités minières) et le « devenir » illustré par cet éco-quartier en train de naître de l’autre côté du rond-point de Méricourt (dans le cadre d’un plan de rénovation urbaine labellisée en partie par la société Euralens). Une position « mentale » très bien mise en scène par rapport au lieu où il se situe, géographiquement. Et que dire de ce moment où il gravit le sommet du terril ? Cette nouvelle manière d’apercevoir le lieu, par la transmission VIVANTE du passé. Un changement de vue opéré par le documentaire, depuis le point de départ jusqu’à ce sommet de terril. Terril qu’on voit par ailleurs à multiples reprises, élément fragmentaire du paysage (souvent « cliché » de la mémoire et de l’histoire locale), qui prend maintenant un nouveau sens, semble-t-il. Il est nullement réduit à une icône sans fond, et dont la superficialité entretenue par LA mémoire officielle (aussi floue que vide) arrange bien les « affaires » mémorielles tendant d’une part à une muséification (très bon passage du film sur la fossilisation !) et d’autre part à une forme mythifiée du passé minier (que pour ma part, le « tous gueules noires » favorise en partie du point de vue des histoires et vécus des immigrations des mines – c’est semble t il un « choix » qui l’emporte dans « la » mémoire, sans recul critique, y compris ici parmi les premiers concernés). Ce qui est donc vraiment intéressant, aussi, dans ce documentaire, est  je trouve la place accordée à la mise en abîme de la mémoire minière. La voix off le fait à certains moments, avec une mise en scène minimale mais porteuse (sans attardement narcissique), en laissant toujours la priorité aux paroles des témoins, sans tenter de la récupérer dans son « dogme » (même si, de fait, il y a bien sûr un choix de montage des propos). Un bon passage consacré, par exemple, aux morts de Courrières de 1906 dont la « célébration » se déroule quasi dans l’indifférence, sans lien avec les générations présentes, à vase clos, soit un épisode sanglant de l’histoire ouvrière locale tendant à disparaître dans sa transmission, quand bien même les monuments fleuriraient. Un autre instant est consacré à l’exploitation et des images de Ben Hur renvoient d’ailleurs, avec humour, à sa propre vision (le narrateur), d’avant la rencontre de ces paroles des mineurs. Et cette importance aussi, de la mémoire des mineurs rencontrés qui ne s’apparente pas à un passe-temps, loisir ou réflexion (temporaire) : c’est quelque chose qui est en eux, qui a pénétré leurs corps, la mine. Ce mineur qui interpelle face caméra en disant (grossomodo – je renvoie au film !) « toi, ça va passer, dans 3-4 ans tu n’y penseras peut-être plus, tu seras passé à autre chose« , est un sommet de ce documentaire en ce qui me concerne.

Pour conclure cette note écrite immédiatement après avoir vu Mine de Mémoire, d’où mon « compte-rendu » haché et brouillon, je dirais que ce documentaire est une agréable surprise, où la parole « d’en bas » est l’élément de base. Plusieurs fois, on y sent le rapport approfondi à la personne par rapport au sujet (LA MINE et son travail) , sans survol et tentative de diriger le propos dans une vision préconçue qui devrait en sortir dominante.  Malgré quelques aspects qui me dérangent, du moins l’articulation principalement tournée autour du travail et de ce qui ferait consensus plus que ce qui fâcherait le slogan « tous gueules noires » tout en comprenant bien l’angle de vue sollicité, au regard d’un contexte local où le FN affiche des records de vote; des résonances se font dans le présent et l’héritage d’une certaine solidarité parmi les nouvelles générations issus de ces mineurs, notamment ce syndicaliste interviewé sur la fin, expression opposée d’une certaine histoire ouvrière que les « valeurs » véhiculées par le FN et certains partis qualifiés, pourtant, d’opposants au FN. Aussi, le documentaire s’achève sur une très riche réflexion, sur la mémoire elle-même, à partir de ce film situé dans un LIEU (Méricourt), qui d’une certaine manière rejaillit depuis les entrailles de ses mémoires, redonnant des sens aux ruines et traces qu’il en reste dans le paysage. La mémoire devrait y perdre son « la » au profit d’un pluriel riche en échanges et transmission vivante, où la multiplicité des regards a son rôle, au-delà des chantiers superficiels de « réhabilitation du passé ». Des choix sont évoqués… Nulle mémoire n’est innocente. Toujours est-il que ce documentaire donne une large place à l’expression plurielle des mineurs, soit les premiers concernés, sans viser à produire un discours prédéfini qu’illustrerait les mineurs. Les interventions des réalisateurs ne sont d’ailleurs pas « cachées » dans les échanges, et ça donne un peu de transparence au procédé.

Et la bonne nouvelle ? Ce film s’inscrit dans la préparation d’un spectacle vivant entrepris par des habitants de Méricourt. Ce qui donne une continuité vivante au documentaire, déjà projeté dans la salle municipale de la ville, ne le cantonnant pas à un simple produit audiovisuel passager. De quoi apprécier un peu plus cette 1 heure 30 passées (ah, nous quittons le format télévisuel et ses 52 mn, qui aurait brisé ici la teneur et la richesse des témoignages en les réduisant considérablement). A faire circuler sans modération, puisque le film est visible en entier sur you tube !

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