Prigionieri della guerra – Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi (1995)

EN ENTIER – 61 mn

Brève introduction 

Les cinéastes Gianikian et Lucchi ont cette particularité de réaliser des films à partir d’archives filmiques tombées dans l’oubli et qu’ils re-filment, notamment en apportant de nouvelles colorisations par exemple : Nous voyageons en cataloguant, nous cataloguons en voyageant à travers le cinéma que nous allons re-filmer.  Notre caméra analytique (1995)Leur démarche est souvent comparée à de l’archéologie, tant elle creuse dans les négatifs en voie de disparition, en retrouvant de vieux films qui ne sont pas projetables (qu’ils restaurent alors) et en y photographiant et retouchant chaque photogramme dont ils extraient un regard différent modelé par le re-filmage, correspondant à une réinterprétation. Ainsi, par exemple, ce qui les a mené à leur premier film ayant suscité un impact certain, au moins dans quelques festivals : Du pôle à l’Equateur (1986). Travail effectué à partir des archives restantes du documentariste Luca Comerio de l’Italie fasciste. Voici des extraits d’une (excellente) interview réalisée par A. de Baecque pour Libération et qui rend bien compte de leur démarche :  » Et c’est par hasard que nous avons déniché ce trésor, en 1982 : plusieurs dizaines de films signés Comerio, dans son ancien laboratoire, qui allaient partir à la décharge. Beaucoup ont été détruits, car ce sont des films au nitrate, très inflammables, dangereux, récupérés pendant la Seconde Guerre pour être transformés en bombes. Cette parentèle physique, explosive, entre la guerre et le cinéma nous a paru très parlante. Tout cela était en voie de décomposition. Nous l’avons sauvé, restauré, et vu.(…) Ces morceaux de films, souvent, célébraient la guerre, le fascisme, le culte de la race, le colonialisme. (…) Nous avons donc décidé de ne pas les projeter directement, mais de réaliser des films à partir de ces films : les re-filmer, enlever les intertitres pour retrouver l’objectivité de l’image, ôter le commentaire, et travailler sur une autre cadence, plus analytique, ralentissant souvent, accélérant parfois, le défilement originel. Rendre visible la dégradation de la pellicule, cette image abîmée, ce cinéma en train d’être perdu. Pour nous, c’est une manière d’expliciter la violence rentrée de ce matériau. C’est ce que nous nommons notre «machine analytique». « 

Du pôle à l’Equateur, qui revisite le colonialisme, est accessible ICI en permanence sur l’excellent site Ubuweb (que je recommande donc vivement au passage, notamment pour les films accessibles en intégralité), avec un petit résumé sous le lien video.

L’aspect « archéologique » de la démarche est explicité dans la même interview : « Le passé pour nous n’existe pas. Nous sommes toujours au présent, et ces images aussi. L’histoire n’est qu’une répétition, ainsi que le disait Vico : «Les guerres reviennent, le colonialisme se poursuit.» Quand nous faisons nos films, nous ne percevons pas ces répétitions. En revanche, une fois achevés, nous prenons conscience de l’histoire. Nous avons une perception de notre travail dans le temps même où l’histoire se fait. C’est pour cela que nous ne sommes pas des historiens, mais des témoins. Ou des archéologues : nous mettons à nu des couches d’histoire. Mais il est primordial que ces archives donnent la sensation du présent qu’elles recèlent. »

Leurs films ne sont malheureusement pas diffusés en salle de cinéma à part quelques festivals, et ne connaissent quasiment pas de diffusion télé. Les projections se font davantage dans le cadre d’expositions ou lors de rétrospectives (telle celle au Jeu de Paume en 2006). Sur internet, la diffusion de leurs films reste rare et les liens video ont tendance à disparaître rapidement quand ils existent. Je me « risque » cependant à poster ci-dessous le lien YT de Prigionieri della guerra (Prisonniers de la guerre), en espérant qu’il ne disparaisse pas trop rapidement. Ce film est le premier opus d’une trilogie consacrée à la guerre 14-18, constituée également de Sur les cimes tout est calme (1998) – combats sur les montagnes italiennes (Alpes) et autrichiennes -et de Oh Uomo (2004) – victimes civiles et militaires au sortir de la guerre. 

 

Prigionieri della guerra – Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi – 1995 – Italie

Prisonniers de la guerre est constitué principalement d’archives filmiques des empires tsariste et austro-hongrois, de nature propagandiste. Dans une (encore excellente) interview donnée en Italie, pour le présent film, Yervant Gianikian évoque une « relecture, un décodage de l’histoire« , tandis qu’Angela Ricci Luchi précise « [qu’] aujourd’hui aussi, avec les guerres contemporaines, tout continue à se répéter de manière inexorable, de la même façon, avec les mêmes dynamiques ».  Bien que les lieux filmés soient signalés par des intertitres, les éléments contextuels sont sommaires (de manière volontaire sans doute). Toute l’attention est portée sur les images, au-delà de nos grilles historiques apprises dans les bouquins. Un usage d’archives qui casse l’emploi régulièrement réservé à celles-ci, souvent réduites à de l’illustration de commentaires et/ou propos historiques (avec dérives manipulatrices possibles). C’est bien d’un nouveau regard dont il est question ici, en contact avec des films sortis des poussières et dont il surgit autre chose que le « code » initial, lié à la propagande.

Quant à l’accompagnement musical, nullement décoratif et hasardeux, il est composé et interprété par Giovanna Marini à laquelle un documentaire a été consacré et relayé ICI sur le blog. Au départ, ce sont des lettres de captivité qui ont inspiré Prigioneri della guerra et le duo cinéaste a sollicité Marini pour les interpréter. Après un premier jet catastrophique de l’aveu même de la chanteuse-musicienne, elle se décida à composer un « chant de douleur. » Une bande image et une bande sonore qui travaillent ensemble.

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6 réflexions sur “Prigionieri della guerra – Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi (1995)

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