Soviets (Hello, do you hear us ?) – Juris Podnieks (1989)

Soviets (Hello, do you hear us ?) – Juris Podnieks – 1989 – URSS (Lettonie)

Lors de la dernière édition de Lussas en 2012 (voir ICI sur le blog), j’eus l’occasion de découvrir quelques films lettons dans le cadre d’une fort intéressante rétrospective des cinémas des pays baltes (Lettonie, Lituanie, Estonie). Bien que j’avais raté plusieurs films, j’en avais vu suffisamment (dont le superbe film collectif Letton 235 000 000) pour ne pas manquer de m’intéresser à ces cinémas et donc d’en visionner de temps à autre des réalisations.

Juris Podniek, cinéaste et producteur letton (décédé en 1992) qui nous intéresse ici, étudia à la VGIK à Moscou (où sont passés notamment Eisenstein, Sorkurov ou encore Paradjanov) avant de travailler à la société de production Riga Film Studio. Il débute la réalisation dans les années 80, avec entre autres le documentaire qui a eu un écho international et reste l’un de ses plus connus (diffusé d’ailleurs lors de la rétrospective de Lussas 2012 évoquée plus haut ): Est-il facile d’être jeune  ? (1986), où nous retrouvons dans le titre une forme interrogative et qui aborde la jeunesse soviétique, dont de futurs condamnés pour criminalité. Parmi ses derniers films, se signale Homeland (1990) qui porte sur les luttes d’indépendance des pays Baltes via des récits de trajectoire personnelle, tout en abordant parallèlement les folklores baltes dont les festivals de chant traditionnels ont repris beaucoup d’importance dans les années 80, en lien avec les luttes pour l’autonomie.  Ce documentaire Homeland, qui fait partie de mes gros ratés de la rétrospective de Lussas 2012 (et introuvable sur le net), a la particularité de débuter sur un mémorial dédié à deux cinéastes-opérateurs dudit film, tués par l’armée soviétique à Riga le 20 janvier 1990 : Andris Slapins et Gvido Zvaignze. Andris Slapins avait notamment réalisé, en 1983, le court documentaire Le folklore letton (Latvian folklore), dont l’intégralité est visible sur you tube (ou vimeo); malgré l’absence de sous titres, j’ai été ravi de découvrir ce film. Il est à rappeler que les chansons populaires lettones et hymnes nationaux furent interdits durant plusieurs décennies et le bilinguisme letton/russe rendu obligatoire sous Khrouchtchev. Un mouvement national se développe progressivement où le folklore occupe une place importante, comme en Estonie et Lituanie. La révolution des pays baltes (grossomodo 1985-1990) porte aussi le nom de « révolution chantante ».

Andris Slapins – Latvian folklore – 1983 – 20 mn :

Hello, do you hear us ? (ou Soviets) a été entrepris dès 1988 et coproduit avec la télévision britannique Channel four, tandis que la musique du film est composée par le russe Alexey Rybnikov. Celui-ci intervient dès le début du film et sa musique opère une forte présence tandis que le musicien constitue comme un fil directeur régulier et trait d’union entre les différents épisodes (il prépare alors un opéra rock). Composée de 5 volets de 50 mn (que je poste ci-dessous, en doublage et sous-titres anglais), et tournée sur 3 ans, la série documentaire aborde différents aspects de la glasnost (programme de transparence de Gorbatchev) et nombreux événements de cette fin des années 80, emblématiques de la période Perestroïka, concernant l’ensemble des pays soviétiques. Différents problèmes de l’URSS sont donc ainsi traités. Après un temps de contrôle, la chaîne de télé britannique donne finalement carte blanche au cinéaste. Ce dernier effectue un périple qui se composera au final de 100 heures d’images et 200 heures de son. Le KGB fait obstacle à un certain moment, mais le cinéaste utilise alors des microphones cachés. Nous sommes plus de vingt ans après le splendide film collectif letton 235 000 000 d’Uldis Braun, Laima Zurgina et Biruta Veldre (à voir absolument en salle obscure bien que rarement projeté, malheureusement !), là aussi grand périple, où le « tout va bien » plane ici dans toute l’URSS. En revanche, si un certain travail sur l’image s’exprime dans le film de Podnieks, comme un écho à « l’école » du documentaire poétique de Riga, ici « la fin de l’empire » est imminente, dans une atmosphère chaotique généralisée. Tout un système soviétique se fissure en cette fin de décennie et révèle ses horreurs – les premières minutes de la série, après l’intro du musicien Rybnikov, renvoient en partie à plusieurs des drames et violences qui éclatent dans « l’empire » et approchés tout au long des 5 volets; une forme d’introduction qui se répète dans le générique de début de chaque épisode, renvoyant à des phases du précédent. La pérestroïka de Gorbatchev déchante totalement. Le cinéaste n’est cependant pas dans une pratique documentariste « tape à l’oeil » sous des airs de « réalisme » forcené et spectacle, ce qui donne davantage de force à ces 5 volets. Bien que largué parfois sur les contextes de l’époque et par ma compréhension toute relative de l’anglais, la série ne m’a pas laissé impassible face à ce tableau de fin de siècle, après un démarrage remontant à des archives de la Révolution d’octobre 1917. Nous ne sommes pas que dans le présent de ces années 80 et de la Glasnost, c’est toute une histoire qui revient également, d’où un usage d’archives par moments, qui en rend encore plus fort le présent. Et Podnieks insère également des bouts de films tournés par des cinéastes amateurs, tel pour le terrible épisode du 2ème volet consacré à l’Arménie (une pratique nettement amplifiée dans Le fond de l’air est rouge de Chris Marker). Certains plans sans paroles où la caméra chemine sur des visages ou des lieux, ou lors de l’emploi d’images d’archives, avec un accompagnement musical particulier (de Rybnikov), me font penser à certains documentaires de Chris Marker.

A noter aussi la présence de Gvido Zvaignze comme opérateur (un des opérateurs-cinéastes assassinés en 1990 évoqués plus haut). Dommage que Hello, do you hear us ? ne semble pas avoir été édité en DVD, et surtout pas dans une édition avec sous titres français. La diffusion en France a sans doute été limitée, mais elle a dû avoir lieu puisqu’il existe une version française de la série et dont le montage est quelque peu différent sur certaines partites (au titre général de Cris et gémissements. L’union soviétique 1987-1990). L’occasion en tout cas, ci-dessous, de découvrir la version originale sur YT. D’autres versions des différentes parties existent (We par exemple), avec un montage sans commentaires semble-t-il (quelques interviews) et davantage porté par ses expressions visuelles et musicale, soit ôté, sans doute, des quelques exigences formelles télévisuelles. Il me plairait de découvrir ces montages alternatifs…

 

1er volet : Red hot

Introduction / 1ère partie : émeutes et massacres en Ouzbékistan (1989) – séisme en Arménie (1988) / 2ème partie : les conditions de travail des ouvrières et revendications ouvrières générales à Yaroslavl (Russie centrale), grève – explosion nucléaire de Tchernobyl et retour dans la zone en 1988.

 

2ème volet : Le réveil

1ère partie : Église Orthodoxe russe et sa résurgence, avec une introduction par le musicien Rybnikov –  Andreï Sakharov (inventeur de la bombe atomique en URSS) revient à Moscou après une longue assignation à résidence à Gorki, et encourage les mouvements d’indépendance nationale  – la Lettonie (mouvement de contestation d’août 87) / 2ème partie : Lettonie (quelques mois après) – Début de conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabakh.

 

3ème volet : Do you hear us ?

1ère partie : guerre d’Afghanistan (manifestations de vétérans à Leningrad en 1988, blessés en Afghanistan, bombardements soviétiques et les conséquences humaines de la guerre…) / 2ème partie : résurgence du religieux (Rybnikov) – groupes et mouvements socio-politiques : rassemblement de fans de l’écrivain Mikhaïl Boulgakov – camp hippie en Lettonie – extrême droite (mouvement patriotique et antisémite « Memory ») – Front démocratique (ou « front populaire ») et ses revendications – émergence d’une scène rock (groupe « Alice » à Leningrad)

 

4ème volet : Le mur

1ère partie : droits des femmes en Ouzbekistan / 2ème partie : pollution causée par les chimiques et conséquences sanitaires (Kirishi, à proximité de Leningrad) – émergence de Boris Elstsine

 

5ème volet : Face à face

1ère partie : revendications d’indépendance des pays baltes (« Révolution chantante »…) / 2ème partie : conflit entre Arméniens et Azéris à propos du Haut-Karabakh : massacres de Soumgaït…

Dans la foulée de l’obtention de quelques prix internationaux pour Soviets, je précise qu’une version plus courte a été réalisée un peu plus tard par Juris Podnieks. Intitulée End of empire (1991), elle comporte également des ajouts, liés notamment aux événements intervenus en Lituanie en 1990 et au coup d’Etat contre Gorbatchev. Fort d’une certaine fluidité, sans commentaires, cet opus peut donner une idée des autres montages alternatifs aux volets de la série documentaire Soviets (Hello, do you hear us ?)

End of empire – 1991 – 50 mn – VO sous titrée anglais

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