Du temps pour être heureux – Frans Buyens (1982)

Du temps pour être heureux – Frans Buyens – 1982 – Belgique – EXTRAITS

Voici une première occasion, sur le blog, d’évoquer la filmographie de Frans Buyens. Ce cinéaste belge, autodidacte, est décédé en 2004. Il a surtout réalisé des documentaires, souvent engagés (tel l’incontournable Combattre pour nos droits). Du temps pour être heureux constitue donc une des quelques fictions réalisées par le cinéaste, assisté, comme dans de nombreux de ses films, de sa compagne actrice, réalisatrice, écrivaine et danseuse Lydia Chagoll. Le duo s’est par ailleurs consacré à un cycle documentaire portant sur le nazisme. Une rétrospective de  l’ensemble des oeuvres des deux réalisateurs a été éditée en DVD par les Films du Paradoxe.

Je n’ai pas vu de nombreux films de Frans Buyens, mais Du temps pour être heureux a été pour moi une grande découverte et c’est assez jouissif de revoir ce film. Un film pétri d’humour (très savoureux !) et chargé en réflexions quant à la condition de chômeur-se, au-delà du traitement chiffré que nous occasionnent les politiques et médias. Surtout un regard assez original se développe, tant ici il n’est pas vraiment question d’une recherche absolue d’un travail et d’un vécu uniquement perçu par ce biais – comme si « LE chômeur » n’était (ou ne devrait être) que cet individu à la recherche d’un emploi. Il s’agit d’interroger la société à travers le chômage, de considérer les personnes au chômage autrement que sous l’impératif de retour immédiat au salariat, et ce faisant de traiter du chômage à travers ses aspects humains, plutôt relégués dans le non-droit dans nos sociétés. Plus que l’absence d’activité salariée, c’est le poids social de cette « anomalie » qui est aussi évoqué. J’y vois quelques articulations possibles avec la comédie savoureuse de Luc Moullet intitulée La comédie du travail (ICI sur le blog). Buyens ne vise pas tant une critique du travail salarié et d’un certain dogme (et une certaine conception du travail associé au capitalisme), mais c’est du point de vue du vécu du chômeur et de son « statut » à part qu’il rejoint en partie, je trouve, le film de Luc Moullet (nous retrouvons dans les deux films des éléments burlesques). Cette réalisation de Frans Buyens est notamment fort intéressante par l’angle de vue sollicité, à travers son personnage principal – chômeur. C’est ainsi que par exemple le rythme même du film est décliné à travers le rythme de vie du personnage – qui diffère totalement de celui des personnes travaillant. Une réflexion sur le temps – comme pour La comédie du travail – et qui est perceptible ici à travers la forme même employée par Buyens. Nous en apprécierons par exemple ces espèces de temps mort, signalées dès les premières minutes du film dans ces plans où le personnage observe le dehors depuis sa fenêtre. Il est également photographe, ce qui renforce cette position d’ « arrêt », d’observation. Comme si le chômage permettait aussi un certain recul, une prise de distance, un pas de côté par rapport à l’activité salariale.

 

La critique que je formulerais sur ce film, comme pour celui de Luc Moullet, est l’approche insuffisamment développée du chômage comme synonyme d’état de misère, et face auquel le travail est une nécessité, malgré tout ce qu’il véhicule comme exploitation et de mise à disposition de son corps et de son temps. Le chômage est largement traité ici, je trouve, depuis un angle idéologique. Il est à ce propos intéressant de visionner ICI sur le formidable site Sonuma (archives audiovisuelles belges) les propos de Frans Buyens à la sortie de sa réalisation. Soit des propos qui suggèrent une volonté d’ironie très large plutôt que de jouer la carte d’un certain misérabilisme. Nous ne manquerons pas non plus de remarquer les allusions à des résistances collectives de chômeur-ses, et à leur répression. Une constante répressive bien présente de nos jours, tant les institutions et les politiques continuent d’ôter le droit à la revendication des chômeurs qui ne devraient, semble-t-il, n’avoir que le droit de faire profil bas et de se taire; on pourrait même dénoter l’absence d’un espace revendicatif des personnes au chômage dans le champ syndical, à moins d’être étroitement associé et articulé (pour ne pas dire contrôlé) aux revendications et vues des salariés, sans possibilité d’une émergence qui se construirait en relative autonomie au regard de vécus subis quotidiennement. Car le film de Buyens a ce mérite, à travers notamment un temps traité particulièrement dans la forme même du film, de dégager des réflexions sur la société à travers la situation en chômage. Soit une vue critique qui n’appartient pas qu’au seul monde salarié, et une société à construire aussi avec les chômeurs-ses, depuis leurs angles de vue privilégiés (ou différents) que favoriserait ici un espace temps particulier. Le film ne tape pas dans le mépris et la satire des gens qui travaillent, en présentant la figure du chômeur comme le parfait petit contestataire (ou visionnaire),  mais s’attaque à une société et son fonctionnement en suivant son personnage principal. Une position de chômage qui occasionne un chamboulement de perception (que le film nous rend palpable par sa forme employée) et par conséquent des vues différentes et, qui sait, prometteuses ?

 

Dans le film le chômage est subi également, et il influe grandement sur la vie privée (ainsi la relation amoureuse, par exemple). Le chômeur a la sensation, notamment dans sa manière de vivre le temps autrement, de se métamorphoser, de devenir autre. Une position sociale qui n’est pas anecdotique et a son lot négatif. De fil en aiguille, ce nouveau « statut » donne lieu à une déclinaison quelque peu métaphysique, et le personnage principal conçoit différemment la vie. Sa rencontre avec une adolescente révoltée face à une certaine société et du rôle social qu’on veut lui faire occuper, rejoint ce changement de vue. Une rencontre qui fortifie ce regard du chômeur quant à la société dans laquelle il évolue, qui a tendance à renverser le regard : ce n’est plus la société qui travaille qui a le privilège d’une certain regard (et jugement) mais au contraire celui de la personne sans travail. Une remise en cause se développe à partir de ce nouveau regard, non dénué de potentielles inventivité/créativité auxquelles, auxquelles renvoient peut-être des notes burlesques et imaginaires que met en avant  Du temps pour être heureux, tel un grain de folie à teneur contestataire de par le refus qu’il porte en germe.

 

Il est à signaler que ce film a été réalisé dans un contexte de chômage important en Belgique, où le pointage comme chômeur était quotidien. Argh, déjà que nos convocations mensuelles (puis un peu moins régulières depuis quelques temps) à Police Emploi sont particulièrement pénibles et relevant du flicage, je n’ose concevoir comme cela devait être dur de vivre cet acharnement quotidien ! Il reste que le contrôle-flicage est toujours aussi vorace et pernicieux, avec un temps, entre deux convocations, toujours aussi sujet aux justifications et pour lequel il faut faire patte blanche. L’aspect criminalisation des personnes au chômage est également abordé et il est toujours très présent de nos jours. Frans Buyens a par ailleurs été amené à travailler de l’autre côté du guichet du chômage, en tant que personne tamponnant le pointage, tandis qu’il est reparti aux guichets de pointage dans une optique d’observation. C’est ainsi que son film témoigne d’une portée documentée, même s’il a préféré nettement une fiction au documentaire, tandis que le scénario a été écrit durant plus de six mois : « Je n’ai même pas pensé à un documentaire. Ça devait être un film. Parce que la fiction donne souvent plus de force à la réalité« , dit-il dans un bonus du DVD.

 

Les interrogations-réflexions amenées par ce film sont toujours très pertinentes, en cette période d’ « austérité ». Les critiques à l’égard d’une société basée sur le profit et l’exploitation ne manquent pas, tandis que l’ironie, l’humour noir sont réguliers. Les dialogues sont ainsi savoureux. Et que dire de ce final si génial ? Après une longue panne de lecteur DVD, c’est avec un certain délice que j’ai pu redécouvrir ce film et surtout me repasser encore et encore cette scène finale où le rire est une jubilation dont je ne me lasse pas, tant il renvoie à une espèce de farce sociétale, et quelque part renvoyant à une folie/hérésie de l’individu chômeur face au sort qui lui est destiné. Ce rire est d’un superbe éclat contestataire, et il résume bien le film je trouve : à la fois expression d’un refus (joyeux) et d’une douleur. Un rire qui se prolonge longtemps dans le générique de fin, et entendu dès l’entame du film, d’abord marquée d’une sirène (la sirène de sortie d’usine ?). C’est à un autre film que j’ai pensé aussi : ce petit bijou de F comme Fairbanks de Dugowson  (ICI sur le blog) qui se déroule dans la décennie 70 sur fond de « crise » où le chômage explose également, tandis que la sirène (ambulancière) couvre la séquence finale, entérinant la mise en asile (?) d’un individu qui se refuse aux logiques « rationnelles » de sa société cauchemardesque, dont l’échappatoire à la Fairbanks (et toute une dimension imaginaire) est un formidable pendant. Du temps pour être heureux interroge le vécu du chômage, notamment sur ses aspects fortement intériorisés. Il n’analyse pas tant la volonté de retrouver un travail (et les revendications qui vont de pair) que l’existence au jour le jour d’une catégorie d’individus, plus ou moins importante selon les périodes. Des chômeurs-ses qu’il est bon ton de percevoir, dans les médias et les discours (et pratiques) institutionnels, à travers des statistiques et des normes qu’il conviendrait d’imposer. La société, tout en excluant des individus du travail, leur administre une manière de devoir être, touchant l’individu jusqu’à son intimité. Un contrôle social et un déséquilibre qui découlent directement d’une société qui se revendique du travail salarié. Bien qu’en situation de non emploi, la personne au chômage est enchaînée au regard du travail et son temps, bien que vécu différemment que les gens qui travaillent, constitue un poids.

 

Il est à croire que certains films permettent de jeter des regards différents sur ces périodes de « crise » (ce vocable qui revient régulièrement et ordonne et justifie de nombreuses logiques sociétales d’exclusion, de mise à l’écart, de sanction, de précarisation, de marginalisation, de contrôle social, de moralisation …) et dont la pertinence ne vieillit pas, bien au contraire. Du temps pour être heureux fait assurément partie de ces films. Et vaut la découverte autant pour les réflexions dégagées, que pour ses développements humoristiques vraiment appréciables. Une petite bouffée d’oxygène en ces temps de mise à l’index des chômeur-ses et de traitements institutionnels-médiatiques-politiques toujours aussi nauséabonds. Quoi ?! Un film où la personne au chômage a une présence qui dépasse les seules obligations et délimitations que lui assignent la société et son labeur exemplaire (au nom de son intégration et de ses « valeurs ») ? Un film où une critique de notre société s’établit depuis le vécu du chômeur, sans présenter l’obtention d’un emploi comme unique recours ? Ne faut-il pas criminaliser cette forme de remise en cause et la transférer dans la catégorie « malfaiteur » qui sied mieux à son « statut » d’être parasite ? Allez, je me repasse cet éclat de rire.

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Une réflexion sur “Du temps pour être heureux – Frans Buyens (1982)

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