L’honneur des gueules noires – Jean Luc Raynaud (2012)

L’honneur des gueules noires – Jean-Luc Raynaud – 2012 – 52 mn

« En 1948, plus de 3000 mineurs de fond sont réprimés, emprisonnés, licenciés, expulsés et dégradés parce qu’ils étaient grévistes, syndicalistes et sympathisants communistes. 60 ans plus tard, après un long combat contre l’injustice et le déshonneur , 17 d’entre eux obtiennent réparation. Ce film est une véritable odyssée à travers le témoignage des survivants, de leurs enfants, et de leurs avocats qui ont vécu parallèlement une aventure juridique sans précédent. »

Bien qu’ayant raté la dernière édition du Festival régional Nord Pas de Calais L’acharnière, j’ai tout de même eu l’occasion d’y découvrir UN film, et pas des moindres : L’honneur des gueules noires. Ce dernier a même obtenu le Prix René Vautier de cette édition 2013.

La thématique est tout à fait exceptionnelle, rarement traitée au cinéma. Bien que le documentaire n’est pas vraiment un retour approfondi sur la grande grève de 1948, et privilégie avant tout le parcours du réquisitoire en justice au regard des discriminations, il constitue un sacré pavé dans la mare, plus de 60 ans après cet épisode fort important de l’histoire minière et ouvrière.

Des archives conséquentes, des témoignages percutants des premiers concernés encore vivants, autant sur les motifs et répressions de la grève en elle-même que sur les discriminations qui ont suivi (parfois d’une génération à l’autre !). Surtout la « justice » d’Etat fait bien pâle figure dans le réquisitoire, autant par les complications données par Charbonnages de France, que par Christine Lagarde en personne qui est bien plus enclin à rembourser des millions à Tapie que donner quelques milliers d’euros aux mineurs réprimés exerçant leur droit élémentaire à la grève. Ce qui est en jeu, finalement, c’est bel et bien la reconnaissance du crime d’Etat, et la représentante de l’Etat ne veut aucunement assumer cette histoire… méconnue. Un grand bravo au réalisateur pour cette initiative de relayer le combat des 17 mineurs qui ont refusé de céder, malgré le poids des années et les murs des adversaires. Cela n’est pas sans rappeler le combat des mineurs marocains, dont l’opposant ANGDM a également toujours utilisé les recours possibles, même quand les décisions de justice jugaient qu’il y a manifestation de discrimination d’Etat. Je renvoie à Sur le carreau évoqué ICI sur le blog. Dans les deux histoires, il est question d' »honneur » ou de « dignité », et d’un combat étalé sur le temps, révélant la justice à deux vitesses, et surtout les obstacles républicains aux personnes mineurs qui ont fait le choix de se battre.

Il est question de mémoire aussi dans ce documentaire. Celle de faits « oubliés », d’aspects de la mine bien curieusement à l’écart des « bons » souvenirs de la mine. Le contexte de 1948, et plus généralement de l’après guerre, est très dur. Ainsi ces hiérarchies du travail à la mine, issues en grande partie de la période d’occupation allemande, où elles ont pour une grande partie très bien appliquer les exigences nazies. En effet, le Nord Pas de Calais constituait avec la Belgique une zone de commandement militaire à part du reste de la France (dépendant de Bruxelles) et, dans ce cadre, était une région vouée au pillage ardue des ressources. L’exploitation des mineurs fut particulièrement vorace, et je recommande un petit tour dans des archives départementales, par exemple, où un incroyable rapport établit la hausse des maladies (telles des poumons) depuis que les allemands sont les receveurs de la production. Une étude fort intéressante a par ailleurs été réalisée par une chercheuse allemande, unique, qui a comparé la production belge et celle du Nord Pas de Calais pendant l’occupation, sachant que le même commandement militaire les dirigeait; son étude, basée en partie sur des archives, a permis de déceler un zèle très particulier en zone Nord Pas de Calais, à la différence de la Belgique où les hiérarchies (porions, ingénieurs, etc) étaient beaucoup plus « soft » et beaucoup moins tyranniques et dénonciateurs des obstacles des bases ouvrières de la mine. Ce fut très différent dans le Nord, et c’est à juste titre que la grève de 1941, assez méconnue et quasiment pas traitée dans l’audiovisuel (et peu explorée dans les travaux mémoriels et historiques de la région), est évoquée par les anciens mineurs ayant participé à cet épisode (assez bref mais très violent), comme celui de 1948. Les comités d’épuration d’après guerre auront plus vite fait de sanctionner les collabos de base et de soupçonner avec beaucoup d’aisance et souvent injustement les « volksdeutsches » polonais et autres italiens, ces traîtres étrangers auxquels on oppose la grande résistance, soudaine et mythologique, des français. Les syndicats et organisations d’extrême gauche, en particulier communiste, d’après guerre auront bon revendiquer au niveau des mines le retrait des responsables hiérarchiques, « formés » au zèle productif plus efficace sous l’ère nazie, ceux-ci restent en place. C’est dans un tel climat qu’éclatent des grèves dans l’après guerre, où émergent également des revendications des immigrés, regroupés dans des camps de baraquements (en partie issus d’anciens camps de prisonniers !) et soumis à des contrats de 18 mois, parfois sans allocations familiales. C’est dans ce contexte qu’un zèle se manifeste à pousser la production, à « relever la France », toute cette tension mythologique du « héros mineur », avec le concours du parti communiste au pouvoir… avant 1948. Il est dommage que le présent documentaire n’explore pas davantage ce contexte d’après guerre, notamment les conflits de 1947, et ne remette pas en cause la vision « patriotique » à laquelle il donne largement place. Ça aurait été une manière aussi, peut être, d’aborder les mineurs de 1948 également réprimés et expulsés dans leurs pays, pour faits de grève. Ainsi par exemple des Italiens d’Italia Libera, organisation de résistance à tendance communiste, qui fut dissoute par Jules Moch. Sans oublier ces mineurs polonais à qui la grève était interdite et que les CRS venaient chercher dans les cités et corons pour les emprisonner, avec la menace d’expulsion.

Mais comme dit plus haut, le film retrace avant tout le combat de ces 17 mineurs. Parmi les quelques uns présents dans le documentaire, il y a notamment les quelques savoureuses interventions de Daniel Amigo (au « père libre penseur ») et Norbert Gilmez. Quant aux avocats, ils permettent de révéler l’étau étatique sur cet événement et la répression qui a suivi… des décennies durant. Un sujet encore tabou, et finalement un traitement documentaire qui en souligne toute la pertinence dans notre époque. Il est rare de revenir sur certains épisodes et aspects de l’histoire minière, surtout quand les mémoires et histoires sont surtout les produits des institutions et que peu de choses peuvent se faire en indépendance de ces colosses régionaux.  Un des meilleurs passages de ce film, pour moi, est sans conteste le retour sur le film La grande lutte des mineurs (qui n’est pas de Daquin en revanche – qui prêta son nom pour en assumer la réalisation-, mais une réalisation collective). Un film projeté aux anciens mineurs en lutte, avec leurs familles, et c’est ainsi qu’un gréviste rappelle quelle fut alors la diffusion de ce film militant : censuré, ce film coup de poing, proche des événements vécus par les mineurs, a suscité des interventions de CRS lors de certaines diffusions ! Le silence autour de ce film dans les décennies suivantes, assez peu connu, et plus globalement autour de cet après guerre rend bien palpable le tabou de cette période, surtout quand il y a une remise en cause des visions officielles de l’histoire minière. Au silence des réalisations audiovisuelles (ou de leurs diffusions) répond la justice à deux vitesses de l’Etat. Il y a des choses qui ne doivent pas figurer dans l’histoire de ce pays, et ne surtout pas flatter l’esprit de la lutte sociale.

Je n’ai pas dit grand chose de la réalisation, qui est assez sobre, avec une voix off discrète et davantage réflexive que moyen de communication informatif. Certains plans situés dans le présent sont intéressants, notamment quand il est question de revenir sur le lieu d’un château situé dans le Béthunois, ancien habitat de la Direction des Mines. Il y a des choses qui ne disparaissent pas : l’opulence des « grands » de ce monde. Enfin, des archives intéressantes, rarement projetées, et issues en partie d’un patrimoine audiovisuel non télévisé : La grande lutte des mineurs, Peau neuve pour le pays noir de Yves Jeanneau, La tragédie de la mine de Pabst…

Une bonne surprise que ce film. Et ça donnera peut être des idées d’investigations.

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Une réflexion sur “L’honneur des gueules noires – Jean Luc Raynaud (2012)

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