L’emploi (Il posto) – Ermanno Olmi (1961)

Il posto (L’emploi) – Ermanno Olmi – 1961 – Italie – 93 mn – EN ENTIER et EXTRAITS 

Parmi les grands cinéastes italiens d’après néo-réalisme italien, Ermanno Olmi est un des grands oubliés, souvent « réduit » à son magnifique L’arbre aux sabots qui fut récompensé de la palme d’or au Festival de Cannes 1978. Pourtant ce cinéaste italien, qui affirme un certain héritage néoréaliste, a réalisé bien d’autres films, malheureusement peu diffusés, y compris dans les rétrospectives consacrées au cinéma transalpin. Soit un cinéaste qui reste dans l’ombre des Fellini, Antonioni, Scola, Risi et autres Visconti. C’est bien dommage tant il y a à découvrir dans sa filmographie de petits bijoux. Un manque qui a été corrigé par Carlotta qui a édité un coffret DVD réunissant L’emploi (1961), L’arbre aux sabots (1978) et Le temps s’est arrêté (1959) – coffret aisément trouvable (ou à faire commander illico presto) dans toute bonne médiathèque municipale. L’occasion, ainsi, de (re)découvrir cet excellent Il posto.

« Le jeune Domenico, 16 ans, rêve d’obtenir un emploi dans une grande société milanaise. Il fait une demande et on l’invite à passer un examen, des tests psychotechniques, qu’il réussit. Au milieu des autres candidats, le hasard le rapproche d’une jeune fille, Antonietta, dans la même situation que lui et avec laquelle il partage les premières heures passées dans ce nouvel univers : celui des employés de bureaux. »

Ci-dessous, le film EN ENTIER en VO sous titrée anglais, mais le lien ne risque pas de faire long feu sur la toile :

L’emploi décline trois thèmes principaux : chronique familiale (on pourrait songer par exemple, sans exagérer, à Rocco et ses frères de Visconti), accès à la condition salariée et sentiment amoureux dans une société déshumanisante. Un certain réalisme prévaut, et tel que le définit Gilles Deleuze, nous sommes dans « l’image temps » et non dans l’événementiel. Le cinéma d’Olmi est en effet étroitement lié au néoréalisme italien. Or le temps, ici, dégage une importance primordiale : il donne à sentir tout particulièrement la condition du travail salarié (en entreprise ici) et le poids qu’il constitue. Une occasion ici de renvoyer à Du temps pour être heureux de Frans Buyens et La comédie du travail de Luc Moullet, où le temps est traité d’une manière formelle en s’associant à des réflexions de fond, à la fois sur le travail et non travail, mais aussi plus métaphysiques.

La déshumanisation est un des leitmotiv du film, où les rapports entre personnes sont liés au travail – sans détachement possible – tandis que les bassesses liées au chacun pour soi dans la progression individuelle au sein de l’entreprise sont régulièrement signalées. Olmi développe beaucoup d’ironie dans Il posto. Ainsi l’ennui au travail, où les gestes d’une séquence au bureau, chacun à son poste, témoignent d’un temps pesant et emprunté de faits anodins pour remplir ce vide

Je pense aussi, par exemple, à cette « promotion » sociale qui se signifie par une avancée de bureau, à la mort d’un collègue. Soit une incroyable séquence, où la vie d’une personne se résume à un bureau – rien d’autre ne « définit » sa disparition, si ce n’est que sa place est désormais prise. La position dans la société se réduit à cette portion de bureau, si dérisoire. Et le temps qui défile, avec cette horloge si présente et la répartition des âges en fonction de la position géographique du bureau dans la pièce. Domenico est rempli d’illusions au départ du film quant à la condition salariale, et il souhaite réussir ses examens pour atteindre cette « émancipation », depuis son origine modeste, soit l’Italie d’en bas. L’ouverture du film précise aussi l’origine familial du jeune homme (banlieue, père ouvrier) et la « réussite » est revendiquée pour ne pas vivre dans la misère. Or la désillusion sanctionnera sa réussite, et son regard désabusé sur son monde et sur les personnes qui l’entourent, voyant ce qu’il est désormais et sera à l’avenir jusqu’à la retraite, est rempli d’horreur. La déshumanisation de L’emploi trouve quelques pendants dans d’autres films, tels Playtime de Jacques Tati ou La garçonnière de Billy Wilder où le traitement spatial du bureau, par exemple, conserve d’étroites parentés.

L’idée d’obstacles est permanente également. Le monde de l’entreprise tient en laisse  les sentiments, les socialisations… et il est impossible, semble-t-il, de construire socialement en indépendance. Ainsi ce sentiment amoureux de Domenico, barré par la position salariée d’Antonietta. Ce qui était de l’ordre du possible en période d’examen, avant d’atteindre le statut de quasi salarié (soit stagiaire) puis de salarié à part entière, est définitivement à enterrer. Une certaine rupture avec l’enfance / adolescence est aussi entérinée par le réalisme de la société du travail. Travail perçu comme nécessaire (notamment quand on sort d’un milieu modeste) mais aliénant jusqu’à la vie privée et ses possibles. La fête du Nouvel An, où Domenico est abandonné de son amour naissant, garde un air ironique des plus terribles :

La portée documentaire du film, en bon héritage du néoréalisme italien, tandis qu’Olmi fut à ses débuts documentariste, témoigne d’une mutation de la société italienne, ce fameux boom économique amorcé depuis les années 60 d’où émerge une société de consommation. Une norme se met en place, différente des valeurs morales de la tradition catholique des puissants. La norme de la « moyenne » se met en place, et Domenico, dans son parcours, se transforme progressivement, telle une séquence de changement vestimentaire, adapté à son nouveau rôle dans la société, qui n’a plus rien à voir avec son origine social. La pression du recrutement, par exemple, et ses requis lors des examens, est une fameuse indication de cette norme. Les quelques passages splendides avec Antonietta sont tout à fait savoureux : à la fois très sensibles, où se démarque toute une manifestation hésitante de l’attirance amoureuse, et funèbres car cette relation commence à peine qu’Olmi en préfigure la fin. Ainsi la ballade à deux, charmante, et cette soirée qui se conclue par un plan où Antonietta rejoint l’anonyme du transport collectif, Domenico ne pouvant plus que désormais la distinguer difficilement de son cadre.

L’acteur principal, non professionnel, est remarquable. Ses expressions de visage, par exemple, rendent palpable la découverte désabusée de tout un monde. Celui qui dort au début de film, tandis que son père part au travail, se retrouve bientôt dans une position où le rêve n’aura plus de place. Le traitement formel d’Olmi n’échappe pas non plus au réalisme, et comme pour le film de Buyens évoqué plus haut, l’approche du temps est signifiée dans la forme même du film, sans passer par des dialogues explicites là-dessus.

Un film très sombre d’Ermanno Olmi, ciblé sur une certaine évolution de la société italienne, et, comme souvent chez lui, où l’Italie d’en bas occupe une place importante. Un personnage principal qui dégage également des aspects plus sensibles et détachés d’une seule approche « documentaire ». Une sensibilité du cinéaste, régulière, qui contribue sans doute à ne pas succomber totalement au tableau désespérant de cette Italie, bien que la séquence finale soit d’une redoutable horreur. Reste à savoir si la particularité de Domenico, si difficilement « normalisé » – et dont une certaine maladresse, par exemple, laisse espérer une marge d’écart vis à vis de la norme imposée, y compris dans les relations interpersonnelles – échappera en partie à ce destin funèbre.

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