Les premiers Européens – Axel Clevenot (2010)

Les premiers Européens – Axel Clévenot – 2010 – 86 mn – EN ENTIER

Ce documentaire est composé de deux volets :

– « Le premier film couvre la période qui s’étend de – 1,8 million d’années (date la plus reculée où la présence d’une espèce humaine en Europe est attestée) à – 20 000 ans (date à laquelle l’homme moderne – Homo sapiens – reste seul en Europe). Cet épisode relate l’histoire des différentes espèces humaines qui se sont succédées sur le continent. 
Il étudie notamment le destin de Neanderthal qui, apparu en Europe très longtemps avant Sapiens, a cohabité 12 000 ans avec lui avant de disparaître. 

– Le second film, de – 20 000 à – 2 500 ans avant notre ère, montre comment l’Europe est progressivement passée d’un monde de chasseurs-cueilleurs nomades à un monde sédentarisé d’agriculteurs et de pasteurs. Il s’attache à suivre les mutations technologiques, les transformations économiques et politiques, les évolutions culturelles, symboliques, religieuses et artistiques qui ont façonné les sociétés dont les populations européennes actuelles sont les héritières directes. »

Ce film d’Axel Clévenot constitue une référence dans le domaine du film archéologique grand public, multi-récompensé en festivals : Grand prix du Jury et du Festival au Festival du film d’Archéologie d’Amiens 2012, Prix de la médiation scientifique au Festival « Objectif Préhistoire » de Pech Merle 2012, 3ème Prix du Jury au Festival international du film archéologique de Split 2012, Médaille de bronze du film scientifique et archéologique de Pékin 2011, Prix Spécial du Jury au Festival Icronos de Bordeaux 2011, Prix Archéologia au Festival international du film archéologique de Besançon 2011, Dragon de bronze dans la catégorie Archéologie au Festival du film scientifique de Suzhou 2010 …

Un très bon dossier a été consacré au documentaire, ICI sur Hominidés.

Au niveau formel, ce documentaire a sans aucun doute le mérite de donner à la « reconstitution » des hommes préhistoriques, toutes espèces d’hominidés confondues, une approche beaucoup plus nuancée que la norme de traitement dans le domaine audiovisuel mais aussi dans les illustrations des livres, décors de musées etc. Il ne s’agit pas, en effet, de donner une interprétation représentative de ces hominidés séparés de nous par des centaines ou dizaines de milliers d’années. La « solution » préconisée est à la hauteur des avancées scientifiques : un aperçu et des hypothèses qui n’auront jamais le poids d’une connaissance absolue de ces hommes du passé, et que toute représentation aura davantage de lien avec notre présent (et les conceptions sociétales en vogue) qu’avec ce passé difficilement approchable. Et oui, la Préhistoire est une discipline fort particulière étant donné le laps de temps qui nous sépare des périodes étudiées. Il y a davantage de questions que de réponses… Le film de Clevenot a fait ce très bon choix de ne pas oeuvrer dans le spectaculaire et la facilité en donnant lieu à des représentations fantasmées des hominidés préhistoriques.

Le documentaire a également à faire face à une complexité énorme : 2 millions d’années ! Pour cela, le réalisateur a choisi une forme de récit assez pédagogique, destinée au grand public, où un certain « panorama » s’axe autour de quelques suppositions de brassages de populations. Un aspect qui est de plus en plus évident dans les résultats des recherches, où par exemple l’Homme de Neandertal est de moins en moins perçu comme un hominidé remplacé de manière guerrière par l’Homo sapiens, notamment avec les apports de la génétique mais aussi et toujours par le biais des apports des fouilles archéologiques, non limités aux seuls ossements ! A ce propos, je renvoie à la fin d’un petit reportage (ICI) portant sur la technique de la taille en Afrique du sud remontant à moins 50 000 ans où Vincent Mourre s’exprime ainsi : « Peut-être ça fera bondir certains collègues paléo-anthropologues, mais un crâne ça n’est jamais qu’une boîte vide, et en fait la seule façon d’approcher, d’appréhender la façon de penser et la façon d’élaborer des concepts des hommes préhistoriques, c’est finalement d’étudier leur production matérielle et de mettre en évidence la complexité de ces productions« ; dans le domaine on pourra également se rapporter à la fin (musicale) du documentaire amateur Caune de l’Arago – Carnet de fouilles (ICI)  où l’émergence du crâne de Tautavel « Arago 21 » est en lien avec l’ensemble des disciplines et données de terrain permettant de remplir « [cette] boîte vide » (site archéologique dont il est question dans le début du premier volet des Premiers Européens).

C’est ainsi que la portée culturelle d’une espèce d’hominidé (et notamment ses expressions traduites par la culture matérielle), son rapport à l’environnement, les éventuelles expressions symboliques… gagnent en complexité au fur et à mesure des recherches, et que l’on ne peut définitivement pas réduire d’anciennes espèces hominidés à des « arriérés » remplacés par un Homo Sapiens « raffiné » et colonisateur, qui plus est du jour au lendemain. C’est en cela que les choix du documentaire sont intéressants, car il a bien fallu faire des choix dans cette longue odyssée… résumée en 1H30 ! Il permet de mettre an avant les nuances et de ne pas tomber dans les pièges des catégorisations scientifiques hâtives, par l’opposition schématique de groupes humains, perçus en terme d’évolution « qualitative » et de remplacement stricto sensu à d’autres groupes humains, sans échanges et sans croisements. Des oppositions qui simplifieraient aussi nos approches des groupes humains, en les réduisant à des définitions caricaturales et donnant au terme « évolution » un aspect linéaire et qualitatif, avec une espèce de jugement de valeur. Les actuels « rebondissements » de la recherche autour de l’Homme de Neandertal, par exemple, tendent à le percevoir comme beaucoup plus complexe et « humain » que ne le faisaient les vulgarisations (et la science elle-même) par le passé. Il est ainsi question d’hypothétiques « hybridations », avec la portée croissante des travaux génétiques mais qui ne doivent pas être monopolisateurs – l’archéologie (et le concours de différentes disciplines) garde son importance !

Mais il est aussi question de spécificités culturelles de l’Homme de Neandertal (au-delà des critères biologiques et anatomiques), qui semble-t-il était également créateur de formes artistiques, tout comme l’Homo Sapiens (CF cet article en anglais à propos de mains peintes dans une grotte en Espagne appartenant peut-être à des Néandertaliens). Erik Trinkaus, à cet égard, grand spécialiste de l’Homme de Neandertal, est totalement fasciné par ce groupe humain et, finalement, ne le perçoit pas comme un objet dont l’importance serait surtout de le situer dans  l’évolution (génétique et anatomique) de l’Homme; il travaille sur l’Homme de Neandertal notamment pour ses expressions culturelles : modes de pensée, articulation avec l’environnement, socialisation… Voici ce qu’il exprime, d’ailleurs, dans une interview :

« – Outre les affrontements sur son image, Neandertal fait l’objet de vifs débats sur sa place dans l’arbre de l’évolution. Alors, avons-nous du Neandertal en nous?

– Est-ce si intéressant que ça? Je me pose la question. Je préfère les voir et les étudier comme un groupe d’humains particuliers, parmi les plus fascinants. Les inclure dans notre espèce Homo sapiens ou dans une espèce éteinte Homo neanderthalensis est en grande partie une affaire de «style» scientifique et non de fond. »

Le réalisateur Clevenot revient d’ailleurs sur les différents hominidés et leur approche dans le film, qui nécessite nuances (étant donné les différentes débats scientifiques, évoqués par ailleurs ICI, parmi d’autres interviews, sur un site franco-lituanien) :

Le documentaire a cet aspect positif également de s’appuyer sur différents sites archéologiques – tel un « road-archéologique » fort sympathique – croisant aussi multiples chercheurs et disciplines scientifiques. Un aspect qu’a privilégié un autre documentaire, évoqué sur le blog : L’aventure des premiers hommes. Axel Clévenot fait aussi le choix de « raconter une histoire » et les raccourcis (surtout pour 2 millions d’années !) sont de mise. Il ne faut donc pas oublier ce côté assumé d’une histoire racontée, destinée au grand public, et qui concoure à l’impression d’étapes rapides, alors que tout se déroule sur plusieurs milliers d’années, dont nous n’avons, finalement, que des bribes.

Bien que le réalisateur fasse l’effort de nuances, je reste assez mitigé dans son approche du néolithique, davantage perçu depuis une vision déterministe matériellement (l’environnement) quant à la création du néolithique. Il n’y est pas évoqué, par exemple, l’hypothèse de Jacques Cauvin quant à une domestication de leur environnement par différentes sociétés humaines depuis une conception « symbolique » différente, précédant les nécessités matérielles. C’est en tout cas son hypothèse pour le Proche Orient, dans le Croissant Fertile, là où sont attestées les plus anciennes traces du Néolithique : ce n’est pas la nécessité environnementale, permis par de meilleures conditions, qui auraient déterminé l’invention néolithique (et tous les bouleversements sociétaux que cela a impliqué). Une approche qu’est fortement développée par Marshall Sahlins dont je recommande le formidable livre Age de pierre, âge d’abondance, où il décline des sociétés de chasseurs-cueilleurs non pas dénuées d’abondance, soit une situation économique de « manque » à laquelle répondrait l’émergence du Néolithique dans nombreuses approches scientifiques. C’est tout à fait passionnant et intéressant, et je renvoie en guise de présentation à cet article Wikipedia. Une fois de plus, les données culturelles des sociétés humaines sont primordiales, dans divers aspects, et la réduction de l’Homme à ses données purement anatomiques et génétiques risque de faire abstraction de complexités et de nuances fort importantes. Il est question aussi d’échapper au critère « qualitatif » des sociétés humaines et où le terme « évolution » n’est pas sans glissements théoriques dangereux, surtout quand elles peuvent se connoter politiquement, de manière instrumentalisée, dans nos présents.

Enfin, une interview video où l’archéologue Ludovic Slimak fait part d’une découverte récente où les « schémas évolutionnistes » habituels sont mis à mal et donnant donc beaucoup plus de complexité à l’histoire des Hominidés :

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Une réflexion sur “Les premiers Européens – Axel Clevenot (2010)

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