Body memory – Ulu Pikkov (Estonie)

EN ENTIER –

Body memory – Ulo Pikkov – 9 mn – 2011 – Estonie 

« Notre corps se souvient de plus de choses que ce que nous imaginons, notre corps se souvient également des peines et tristesses de nos ascendances. Notre corps garde en lui la mémoire et les histoires de nos parents, grands-parents et de leurs ancêtres. Mais jusqu’où peut aller la mémoire de nos corps ? »

Grand prix au Festival Anim’Est de Bucarest de 2011, mention spéciale au festival Tous courts d’Aix en Provence 2011, meilleur film d’animation  au Festival international de Clermont-Ferrand 2012…

Voilà un court métrage d’animation particulièrement saisissant. En général, la réception de ce film se tourne vers une métaphore du génocide des juifs. Mais il peut également se comprendre comme toute forme de déportation, d’univers concentrationnaire… et la mémoire corporelle qui se perpétue parmi les descendants.  C’est ainsi que l’auteur – estonien – aurait élaboré ce film en partant de la déportation des milliers d’estoniens de juin 41 par la Russie de Staline et qui arrivèrent  en partie dans des camps de Sibérie (hommes, femmes et enfants de moins de 16 ans); environ 4000 estoniens reviendront vivant de cette déportation de masse. La Lituanie et la Lettonie furent également concernés. Une Histoire de départ, donc, pour Pikkov mais dont la réalisation dépasse une lecture régionale; que ce soit le nazisme, l’esclavage et la colonisation, ou le totalitarisme soviétique, ce film peut y renvoyer. Le point essentiel du film est la question de la mémoire collective.

Le traitement formel – mélangeant animation et prises de vue réelles -, contribue à une atmosphère des plus glauques. Les personnages (marionnettes) évoluent dans un univers concentrationnaire de déportation (le train) et sont réduits à des bêtes; conditions notamment traduites par la bande sonore.

Toute une métaphore autour du fil de laine conduit à différentes perceptions possibles. Un ennemi invisible tire en effet sur la ficelle, et efface les personnages, y compris une femme enceinte. Un certain univers kafkaien est tangible par cette invisibilité de l’ennemi tandis que la vie des êtres ne tient plus qu’à un fil, matérialisant la fragilité de leurs existences. La ficelle renvoie également au souvenir – fragile – qui compose physiquement les humains. L’ouverture et le final du court métrage indiquent cette importance de la pérennisation de la trace, dans le corps individuel, de la mémoire collective. Cela constitue en partie un fardeau. Ne pas oublier à quel point l’univers concentrationnaire peut conduire à une certaine « honte » (tel l’exprime par exemple Primo Levi dans Si c’est un homme et Les naufragés et les rescapés), tandis que des aspects sont amenés parfois à être tus dans la mémoire officielle et l’Histoire qu’elle met en oeuvre; soit un silence (ou une falsification) plus ou moins imposé qui porte en lui-même les traces de la tragédie collective. Même le silence et l’opacité d’une mémoire collective portent en soi un héritage dans le présent.

C’est en cela que ce film est percutant : il universalise la mémoire collective et sa pérennisation dans le corps face aux univers concentrationnaires, quel que soient les peuples ayant subi les atrocités. La déportation laisse derrière elle une simple trace, ainsi l’incarne le train transformé en ver, qui a par ailleurs avalé des masses d’individus. La juxtaposition de ce ver à la branche d’arbre qui écrit sur une feuille de papier est assez déconcertante. Peut être l’indication d’un corps individuel qui découle d’une dimension collective, celle-là même qui a été avalée par l’horreur du passé ? On peut également y voir la métaphore de l’artiste qui s’attache à dessiner/écrire autour d’un passé en guise de transmission, passant outre l’oubli.

Davantage qu’un passé matérialisé par une patrimonialisation, c’est le fait d’être marqué qui occupe la préoccupation du film. Pas tant le résultat d’un processus mémoriel, que la mémorisation en tant que telle, même quand elle se traduit par le silence et la disparition qui en soi expriment un passé. L’horreur explique la douleur et la mémorisation n’est pas forcément un acte volontaire. L’héritage est présent, mais comment et jusqu’à quel point ? C’est sans doute là qu’intervient la place de l’individu face à cet héritage. Un film qui questionne beaucoup le rapport de l’individu quant à l’Histoire collective qui le constitue en partie. La tragédie, nettement palpable, renvoie aux difficultés mémorielles parmi les descendants.

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