Jean Renoir parle de son art – 1961

EN ENTIER – Jean Renoir parle de son art – Entretien avec Jacques Rivette – 1961 – 15 mn

 

En regardant Mouton 2.0 – La puce à l’oreille (évoqué ICI sur le blog), j’ai pensé à Jean Renoir, et à cet excellent entretien avec Jacques Rivette que je viens de revoir. Il s’étale sur le « progrès » technique dans l’art, notamment au cinéma, et son incidence par exemple sur la volonté d' »imiter la nature« . Dommage que ça ne figure pas dans cet entretien, et je ne sais plus où j’avais entendu Renoir s’exprimer ainsi, mais il proposait à un moment de lancer des « concours » où les cinéastes auraient tous et toutes le même scénario/thématique à réaliser et où finalement c’est la démarche/style qui les distinguerait. Je mentionne cela car c’était là aussi une manière de rappeler le rapport à la création (pas dans son sens prétentieux et « élitiste ») exempté d’une certaine forme de standardisation, cachée en partie par la diversité des histoires.

Les propos de Renoir, ici, sans forcément être toujours originaux, sont d’une grande pertinence, en ces heures d’Avatar and co. On sent aussi un rapport à la peinture et à la sculpture quand il évoque « l’imitation de la nature« ; soit un « débat » qui a beaucoup existé dans les théories de l’art depuis l’Antiquité. Je renvoie, à ce propos, à l’un des formidables livres d’Erwin Panofsky, intitulé Idea (1924) et dont on trouve ICI un résumé de la démarche. Et ce débat a bien entendu beaucoup concerné le cinéma lui-même, ainsi en témoignent par exemple, certains écrits de Germaine Dulac dans les années 30. Je renvoie ainsi à la note consacrée ICI au cinéma scientifique de Painlevé, où il est question entre autres du rapport qu’entretient Painlevé avec la notion de « vérité » au cinéma (dans le sens d’une imitation de la nature); c’est d’autant plus intéressant qu’il postule ses critiques … dans le cadre du cinéma scientifique, en principe outil-médium révélateur de la nature ! Painlevé, à la fois dans ce cinéma scientifique mais aussi en général, positionne la créativité cinématographique sans la soumettre à une forme de stérilité technologique; soit sans contradiction avec le fait que que lui-même ait œuvré ou se soit intéressé pour les progrès techniques pour le cinéma, tel l’invention du scaphandrier permettant de filmer le monde sous-marin.

Bien entendu Renoir s’exprime dans cet entretien, avant tout, sur l’apport technologique à l’art et les « avancées » que cela est censé amener. Sa vision est assez terrifiante quant à la fin d’un art. Après tout, n’affirme t il  pas que « nous n’irons plus au cinéma » ? Un entretien qui pose bien le débat et amène réflexion quant à l’usage technologique dans la démarche cinématographique. Car Renoir n’y affirme surtout pas un postulat anti-technique (sans quoi de toute façon le cinéma n’existerait pas), tout en précisant le caractère théorique de l’échange filmé. Ce qu’il interroge et critique c’est l’usage de la technologie et sa mise à mort de la création, y compris dans ses dimensions poétiques. Ce qui est certain, c’est qu’il pressent une normalisation de la création, où la technique occupe un rôle de premier plan dans son rôle d’imitation du réel. La démarche cinématographique meurt ainsi, par exemple, par la disparition de sa diversité et de sa poésie, dans son acte d’illusion du réel porté dans le cinéma.

La technologie et ses usages ont d’autres conséquences, notamment avec l’arrivée du numérique et sa généralisation. Cette dernière, suis-je tenté d’écrire, au-delà de son caractère pratique (et qui sert bien ce blog par exemple), ne va t elle pas jusqu’à effacer toute mémoire de la pellicule dans l’entreprise de sauvegarde des patrimoines cinématographiques ? En effet, la pellicule, dans certains cas, est amenée à la non conservation au profit du numérique, plus côté et plus « fiable ». Mais cela suggère, avais-je lu dans un article d’un numéro très intéressant de la revue Positif (voir ICI), que le numérique ne conserve la mémoire du film-pellicule que dans une certaine interprétation; en effet, la sauvegarde numérique nécessiterait en soi une démarche interprétative (et de rendu) de l’oeuvre originale établie sur un support différent. N’y a t-il pas l’annonce ici, dans le fait même de regarder les anciens films, d’un rapport amené à être changé de manière IRRÉMÉDIABLE, sans nul retour possible à l’oeuvre d’origine et à sa réception plus en phase avec le temps de sa conception, qui nous échappe peut-être (déjà?) en partie ? Bill Morrison (et bien d’autres) ont une réflexion et esthétique très portée sur la pellicule elle-même et son aspect voué à la mort, face à la dégradation du temps par exemple (je renvoie ICI au génial Footprints de Morrison, bien que j’attende le retour du film… euh sur la toile !). Or le numérique constitue sans doute une mise à mort de la pellicule, puisqu’en opposant à cette dernière une vaine tentative contre la destruction du temps, cette technologie en détruit déjà la diffusion en se supplantant au support original et en transformant le regard, avec ce goût illusoire du « devant le film comme si vous étiez devant l’oeuvre originale diffusée à son époque de réalisation ». Finalement, on peut penser que le numérique tue, avant le temps, des films passés.

Toute cette parenthèse sur le numérique pour dire que l’appréhension elle-même des films est touchée par le technologique, et que sans doute nous ne voyons plus « comme avant ». Il ne s’agit pas que de sensibilité créative mais aussi de réception. Et l’art concerne bien évidemment son public autant que son artisan. C’est en cela, je trouve, que cet entretien avec Renoir est très riche et percutant, nullement vieilli par les cinquante ans qui nous en séparent… bien au contraire ! Car il positionne à la fois la création, ET le public, dans le rapport au cinéma et sa soumission à la technologie.

Au-delà de ce débat autour de l’art, Renoir a réalisé le superbe Déjeuner sur l’herbe (là encore la peinture n’est pas loin !), où il élargit le champ d’implication de sa critique du technologique associé aux sciences et leur entremise dans notre rapport au monde sensible, au vivant et nos comportements qui en découlent. Ainsi par exemple ces scientifiques « spécialistes » à qui il faut confier la responsabilité de la reproduction humaine… si l’on en croit une grosse dose de satire dans des propos du personnage interprété par l’excellent Paul Meurisse. C’est en tout cas également à ce film de Renoir que j’ai pensé, en écoutant certains propos de bergers de Mouton 2.0 – La puce à l’oreille.

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Une réflexion sur “Jean Renoir parle de son art – 1961

  1. Pingback: Le cinéma scientifique de Jean Painlevé | citylightscinema

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