Parpaillon – Luc Moullet

« La montagne m’intéresse, aussi, beaucoup. Pour moi, le cinéma est un certain art de la surprise. J’identifie le cinéma à la rupture de pente, à la surprise qu’on a quand on marche sur une pente et qu’on en trouve une autre, toute différente. » Luc Moullet, Entretien avec Gérard Courant, publié dans Cinéma 80, N°255, 1980. 

EN ENTIER – Parpaillon – Luc Moullet – 1992 – 83 mn

Une kyrielle de cyclistes en tous genres participe une fois l’an dans les Alpes à l’ascension du Mont Parpaillon (2 632 m). Les uns se connaissent déjà, d’autres vont se rencontrer. Les uns font une course pour voir, comme l’équipe de télé, d’autres pour être vus comme le député ou l’animateur. Tandis que certains trichent, d’autres tombent amoureux, s’installent pour manger, discutent des marchés financiers, etc.

C’est au cours d’une récente randonnée pédestre itinérante, à travers notamment une partie des Alpes du Sud si chères à Luc Moullet et son cinéma, que j’ai régulièrement pensé à Parpaillon (et revu avec grand plaisir depuis mon retour de la marche). Luc Moullet adapte ici A la recherche de l’homme à la pompe Ursus d’Alfred Jarry (pas lu…), et transposé dans le col du Parpaillon dans les Alpes du sud (frontière Haute Provence / Hautes Alpes).

Les critiques « officielles » insistent en général sur l’aspect du film revue d’une certaine société humaine et ses tics contemporains. Il est certain que Parpaillon donne en effet dans le tableau et que les très nombreux croquis esquissés à travers de courtes saynètes ne manquent pas de piquant et de drôlerie : machisme, souci de la performance, rôle de l’image dans la carrière politique, adeptes des marchés financiers, technologie absurde et jusqu’au boutiste, attitude touristique de masse face à la vie rurale montagnarde etc. La forme quelque peu minimaliste du film et le gros travail sonore vont jusqu’à faire comparer ce film à l’art de Jacques Tati.

Mais ce ne sont pas ces aspects, les plus souvent « assommés » par les critiques, qui m’ont le plus marqué et séduit. Moullet est un amoureux de la montagne, des Alpes du sud plus précisément, et de vélo. C’est cela qui ressort également de ce film. Et ça n’est pas pour me déplaire, bien au contraire ! Le col du Parpaillon n’a jamais été goudronné, bien qu’ouvert (en général) à la circulation automobile. Il reste un témoin de ce qu’ont pu être les cols alpins avant leur modernisation et leur devenir « autoroute », en quelque sorte.  Je pense ainsi, par exemple, au col Agnel du Queyras (Alpes du sud) où il fut un temps, encore dans les années 80, où le franchir n’était pas très éloigné du col de Parpaillon et où on pouvait par ailleurs se retrouver à zigzaguer entre les vaches « égarées » d’un troupeau. Concernant la mise au bitume, Parpaillon (2700 m !) fut vraisemblablement mis en balance, avant d’être refusé, avec le col de Vars voisin (qui fait aussi la transition entre les vallées de l’Ubaye et de la Durance.

Moullet a choisi de situer son film au Parpaillon par rapport aux souvenirs liés à un vécu : les rallyes du col qui se tinrent jusqu’aux années 70-80, avant de disparaître. C’est ainsi que nombreuses saynètes sont tirées d’anecdotes réelles qui s’y sont déroulées (mais pas exclusivement, précise par ailleurs le cinéaste). Et c’est certain que le film garde un côté très documenté en plus d’en retenir le tableau d’une certaine humanité. Comment ne pas sourire devant le réflexe du gars qui accuse l’autre de frimer en faisant de la vitesse, mais dont on devine aussi le changement d’état d’esprit, plus contemplatif du parcours, en lien avec sa condition physique quelque peu sur la pente descendante ? Ou encore, l’espèce de moments décalés associés à une folie-passion teintée de comportement routinier qui gagne les cyclistes. C’est à Parpaillon que j’ai pensé, lors d’un épisode de randonnée vécu cette année : ma rencontre, au tout début de la descente du sommet d’un pic (1000 m d’altitude) qui m’a bien surpris par son côté abrupt, avec une randonneuse montant en sens inverse et, dans des positions alors vraiment burlesques (en y repensant), nous entamions une discussion de quelques minutes à propos de nos parcours respectifs. Après coup, je donnais à ce moment un aspect assez drôle et décalé, tout en étant « normal », qui m’a fait pensé au film de Moullet. Au niveau documenté, je trouve que le film épingle bien, par exemple, la manie de garder des réflexes de notre vie quotidienne dans les endroits les plus à la « marge » de nos habitudes. Après tout, une certaine société ne s’exprime t elle pas, y compris dans ces 2600 m d’ascension du Parpaillon ? Je dirais même que la sauvegarde certains réflexes de vie dans un tel décor en dit beaucoup plus qu’une enquête sociologique basée en ville. Et tiens, justement, Luc Moullet, reprend souvent une formule d’Ernst Lubitsch (« la meilleure chose pour apprendre à filmer des acteurs, c’est de filmer des montagnes« ); de là à ce qu’il considère l’espace montagnard comme un potentiel révélateur de l’homme qui y évolue et soit idéal pour la démarche cinématographique (« Qui dit montagnes dit relief, et l’on dit d’un film raté qu’il est sans relief ! « ), il n’y a pas très loin …

L’amour de Moullet pour la montagne se révèle aussi par exemple, dans La comédie du travail (évoqué ICI sur le blog) où un des premiers plans nous montre un chômeur-randonneur effectuant sa nuit sur un sentier de randonnée dans une tenue alpiniste et sorti du sommeil par un réveil réglé au rythme urbain et ses devoirs : la réaction du randonneur est alors sans équivoque et révèle un tout autre rapport au monde… et surtout au TEMPS. Or c’est bel et bien de cela qu’il s’agit aussi dans Parpaillon : un glissement progressif qui nous éloigne peu à peu, grossomodo parallèlement à la montée du col (mais dont on ne doit pas oublier la descente, hein), du terre à terre, tendant à gagner en folie et, d’une certaine manière, en surréalisme. Un autre rapport au temps et à l’espace est entamé, malgré la permanence d’habitudes sociétales qui nous composent.

Plus que de s’attarder à commenter ce film, je laisse soin aux personnes de s’en faire une idée et d’apprécier (ou non) son enchaînement de saynètes. En guise de complément, je renvoie ICI à un compte-rendu d’un cyclotouriste où quelques photos (superbes) montrent l’état présent du col tout en partageant une impression de dépaysement par rapport aux cols plus « classiques ». Le Parpaillon existe toujours et pas très éloigné, sans doute, de son état de 1992 (mis à part, peut être, la société de maintenant qui le grimpe ? N’y verrait on pas, par exemple, davantage de tenues hi-tech de spécialistes du vélo ?).

A propos de Luc Moullet, et notamment ses liens à la montagne, je ne peux que renvoyer à quelques réalisations de Gérard Courant. Ce dernier est évoqué, entre autres, ICI et LA sur le blog, et pour lequel je renvoie non seulement à son site internet (ICI) mais aussi et surtout au blog du Dr Orlof qui a entamé depuis un certain temps une revue de TOUS ses cinématons (!) et de nombreux carnets filmés (ICI par exemple). Dans le cadre de ces carnets filmés, où « il faut donc savoir gré à Gérard Courant de persister dans cette obsession qu’il a de conserver des traces de la vie culturelle de la fin du 20ème et du début de ce 21ème siècle… » (Dr Orlof), quelques uns portent sur Luc Moullet, et un nous intéresse particulièrement ici. Ainsi, Luc Moullet (Eric Pauwels et Jeon Soo-Il) à Manosque I (2011) où face au public le cinéaste parle de Parpaillon qui vient de lui être projeté. On y apprend notamment quelques anecdotes de tournage (on comprend mieux, par exemple, les conditions climatiques assez différentes dans le film) et comment ne pas apprécier, au passage, son joli mot pour l’Ubaye, cette magnifique vallée où peut être, en effet, vit-on en meilleure forme plus longtemps.

 

Courant revient sur la film aussi dans ce court métrage : L’équipe de tournage de Parpaillon (série « Portrait de groupe »)

 

Enfin, Courant a réalisé un documentaire autour de Moullet, intitulé L’homme des Roubines. Construit en clins d’oeil à une ascension, le film nous permet là encore de mesurer les liens très forts entre Moullet et la montagne, et sans pour autant être de droite, hein (voir le film permettra de comprendre cette précision)! Les liens Gérard Courant et Moullet sont assez réguliers, et on voit d’ailleurs ce dernier dans d’autres carnets filmés, ayant trait notamment au cyclisme ou dans une comparaison L’équipe et Aujourd’hui sport. Une rencontre entre deux fous passionnés qui ne manquent pas, donc, de rapprochements cinématographiques, notamment dans l’importance accordée au lieu.

En guise de conclusion, je renvoie à l’excellente interview d’où est extrait la citation ouvrant cette note : elle est en intégralité sur le site de Gérard Courant : (cliquer ICI). Nous y mesurons combien Luc Moullet est distant d’un cinéma de dénonciation, engagé, de type militant et que nous retrouvons régulièrement sur citylightscinema. Sa position, là-dessus, est très intéressante à lire. Et c’est par ailleurs une excellente entrée en matière pour découvrir Genèse d’un repas, son documentaire traitant du Tiers monde et du rapport qu’y entretien l’occident, y compris dans ses secteurs les plus à gauche. Soit un certain aveuglement/silence sur une complexité du monde, et je dirais surtout , un manque de prise en compte de réalités autres qu’occidentales. Un film très percutant, réalisé bien avant les discours anti-mondialisation actuels, et qui rappelle comment Moullet peut s’avérer être un de plus fins observateurs de notre présent, depuis les roubines où il a grandi.

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