Ambridge, Pensylvannie. La liberté et l’ordre – Actualité Pathé (1937)

La liberté et l’ordre – Actualité Pathé (1937)

Tout commence avec cette vidéo, que j’ai découvert par hasard il y a plusieurs mois.

Si la chanson « There is power a in union »composée en 1913 par Joe Hill, interprétée ici par le grand Woody Guthrie, est assez célèbre, les images gardent une provenance mystérieuse, malgré un drapeau américain et une banderole syndicale, en plus de la notice de la video, permettant d’en avoir une petite idée. En y regardant bien, on se dit aussi que le choix de la chanson peut prêter à la confusion, étant donné la présence aussi des groupes de miliciens soudés, briseurs de grève, qu’affrontent des groupes de grévistes et que l’on pourrait parfois « confondre » (est-ce voulu par le montage initial ??!!). En fouinant sur la toile, je tombe sur une video comportant les mêmes images, mais avec avec accompagnement musical différent, soit la chanson « Vigilante man » composée, cette fois-ci, par Woody Guthrie en personne :

Le « vigilante man » c’est en quelque sorte cette prolifération d’hommes armés et regroupés, défendant les intérêts non seulement des patrons et des propriétaires, mais aussi, pourrait-on dire, de la domination blanche. Toujours ets-il que de véritables milices privées peuvent constituer les bras armés des industriels, notamment dans les années 30 et leurs contextes sociaux explosifs, ainsi lors des luttes syndicales et des grèves dans les industries (automobile, sidérurgie…). A propos du « vigilante » man, un site de musique folk a juxtaposé à la fois les paroles écrites par Guthrie et un extrait du roman Les raisins de la colère (1939) de John Steinbeck – tandis que pour approfondir, voici une longue étude (en anglais) consacrée ICI au Vigilante man (euh, je l’ai juste survolée…)  :

« Vigilante man » – Woody Guthrie :

« Have you seen that vigilante man?
Have you seen that vigilante man?
Have you seen that vigilante man?
I been hearin’ his name all over the land. 

Well, what is a vigilante man?
Tell me, what is a vigilante man?
Has he got a gun and a club in his hand?
Is that is a vigilante man? 

Rainy night down in the engine house,
Sleepin’ just as still as a mouse,
Man come along an’ he chased us out in the rain.
Was that a vigilante man? 

Stormy days we passed the time away,
Sleepin’ in some good warm place.
Man come along an’ we give him a little race.
Was that a vigilante man? 

Preacher Casey was just a workin’ man,
And he said, « Unite all you working men. »
Killed him in the river some strange man.
Was that a vigilante man? 

Oh, why does a vigilante man,
Why does a vigilante man
Carry that sawed-off shot-gun in his hand?
Would he shoot his brother and sister down? 

I rambled ’round from town to town,
I rambled ’round from town to town,
And they herded us around like a wild herd of cattle.
Was that the vigilante men? 

Have you seen that vigilante man?
Have you seen that vigilante man?
I’ve heard his name all over this land. »

Extrait des Raisins de la colère :

« The moving, questing people were migrants now…. And the hostility changed them, welded them, united them — hostility that made the little towns group and arm as though to repel an invader, squads with pick handles, clerks and storekeepers with shotguns, guarding the world against their own people.

In the West there was panic when the migrants multiplied on the highways. Men of property were terrified for their property. Men who had never been hungry saw the eyes of the hungry. Men who had never wanted anything very much saw the flare of want in the eyes of the migrants. And the men of the towns and of the soft suburban country gathered to defend themselves; and they reassured themselves that they were good and the invaders bad, as a man must do before he fights. They said, These goddamned Okies are dirty and ignorant. They’re degenerate, sexual maniacs. These goddamned Okies are thieves. They’ll steal anything. They’ve got no sense of property rights.

And the latter was true, for how can a man without property know the ache of ownership? And the defending people said, They bring disease, they’re filthy. We can’t have them in the schools. They’re strangers. How’d you like to have your sister go out with one of ’em ?

The local people whipped themselves into a mold of cruelty. Then they formed units, squads, and armed them — armed them with clubs, with gas, with guns. We own the country. We can’t get these Okies get out of hand. »

Pour en revenir aux images, tout cela ne m’en dit toujours pas l’origine… Je cherche et je finis par trouver de quel film elles proviennent : Brother, can you spare a dime ? (titre français : T’as pas 100 balles ?), soit un montage documentaire britannique réalisé par Philippe Mora en 1975. Un temps disponible sur la toile, le film ne l’est plus, mais cette séquence reste reprise ici et là, parfois dans sa version originale, à savoir avec la chanson « vigilante man » de Guthrie. le documentaire de Mora se veut un retour sur les années de la Grande Dépression via un montage d’archives et surtout sans commentaires off, sans narration. je n’avais que survolé le film, mais je rejoins une large critique qui lui est tombée dessus, accessible ICI, lorsqu’il est écrit : « Unionization, especially the rise of the C.I.O. in response to workers’ demands for organization, is barely treated. There is an exciting newsclip of police and vigilantes battling and pickets fighting strikebreakers, but it must be confusing to people who don’t know the history of the thirties. » Je partage le point de vue en ce que cet aspect soit assez confiné dans l’image au préjudice de la part historique/mémorielle. Plus objet qu’autre chose, au contenu effarant, elle n’amène pas grand chose pour la compréhension de ce qu’il se passe, excepté la formidable chanson de Guthrie qui peut aider dans ce sens. Je ne connais pas l’intention de l’auteur avec ce montage qui se veut artistique et non didactique, mais la critique ici relayée est assez sévère quant au résultat …

J’ai cherché la source initiale de ces images, or c’est extrêmement difficile (je n’y sois pas parvenu). J’ai découvert néanmoins leur contexte historique : grandes grèves et occupation d’usines General Motors de 1937 (Flint et Michigan), grève de la Republic steel (usine d’acier) … La confédération syndicale CIO (Congrès des Organisations Industrielles), scissionnée de l’AFL (American Federation of Labour), est alors assez récente et en pleine montée, composée notamment de l’United Mine Workers of America (UMWA), de l’United Auto Workers (UAW) et du Steel Workers Organizing Committee, soit des organisations syndicales présentes dans les mines, l’automobile et la sidérurgie. Or dès les premières images de la séquence de montage, nous pouvons reconnaître une banderole « Steel Metal Workers Industrial Union », qui nous permet de situer avec certitude une partie des images en lien avec les luttes métallos (et la répression) de la décennie 1930; or de nombreux commentaires (et titres) accompagnant la video sur YT nous présentent les images comme relevant des luttes et répressions en lien avec General Motors (effectives en 1937).

Je ne sais pas dans quelle mesure ces images se déroulent en partie autour de la GM, mais concernant l’entreprise sidérurgique américaine Republic Steel il existe d’autres images, à ne pas confondre avec les présentes, issues d’un documentaire de 1937 intitulé Republic steel strike riots newsreel footage. Il s’agit là de la fameuse répression policière d’une grande manifestation (hommes, femmes, adolescents) qui tentait de rejoindre l’usine Steel de Chicago alors qu’elle était une des rares usines à fonctionner en période de grève généralisée. Les images ont été prises par un photographe de la Paramount, qui a refusé d’en diffuser le film d’actualités monté, sous prétexte que ça pouvait inciter à la révolte (historique en anglais ICI de l’événement et du film d’actualités original).

MAIS ALORS A QUOI CORRESPONDENT LES IMAGES DONT J’INTERROGE ICI LE CONTEXTE ET L’ORIGINE, au-delà de leur reprise dans un film de montage, elle-même reprise sous forme de clip réaménagé d’un point de vue sonore, le tout accompagné de confusions  ? Est-ce à une autre période que 1937, finalement ? Et bien voici la réponse : il s’agit d’images d’une grève de métallurgistes, et en effet de la société Steel (acier), mais pas à Chicago; elles sont tournées à Ambridge en Pensylvannie, à l’occasion d’une grève réprimée où une personne est assassinée. Elles viennent d’un film d’actualités Pathé avec un titre français sur fond de statue de la Liberté : « Ambridge, PensylvannieLa liberté et l’ordre », suivi de « Au cours d’une grève d’ouvriers métallurgistes l’un des manifestants est tue« . C’est le site internet de Britsh Pathé qui en relaie ICI un passage d’origine (avec le son !) tout en le contextualisant très rapidement.

Maintenant que le « mystère »d’une partie des images-source est éclairé, c’est avec une certaine curiosité que je compte approfondir, via documentaires et fictions, la période et l’histoire syndicale des USA, qui a déjà été approchée par deux films relayés sur la blog : ICI avec The wobblies (histoire de l’IWW à travers quelques anciens adhérents) et LA avec Harlan county. De quoi en effet prolonger ce que de rares images isolées peuvent véhiculer comme slogans mais sans véritable retour sur ces images en soi et leurs contextes, et les mémoires qu’elles portent. Or un film comme Harlan County, par exemple, porte en lui la dimension de référence, filiation à une histoire et mémoire (syndicale, ouvrière…) sans en être « esclave »- comme Which side are you on de Ken Loach pourrait-on dire,- en dépassant le simple slogan et image toute faite, au contraire de que peuvent véhiculer parfois des videos-montages rapides sans revenir aux sources et à une optique plus approfondie de la mémoire/histoire des luttes. Il est important de dépasser les raccourcis et les slogans, et plutôt de se confronter à des passés, souvent oubliés (volontairement), mais aussi trop souvent réduits à de la consommation d’image et mots d’ordre. L’usage d’archives, à ce titre, pose aussi problème parfois avec une instrumentalisation formelle, où elles sont réduites à une illustration, sans travail et articulation avec ce qui compose l’image. Là dessus, je renvoie notamment aux réflexions et pratiques du duo Gianikian-Lucchi (ICI par exemple), qui pour le coup se refusent à un souci de contextualisation des images de leurs films. Encore une fois, par exemple, Harlan County étonne aussi par la force de réappropriation des chants, et notamment de « No nos moveran » par les femmes, chant qui vraisemblablement trouve un écho dans l’histoire avec la condition noire, ouvrière, féminine ou encore avec le chômage (les récents « Indignados » en Espagne). N’est-il pas au demeurant capital de maintenir contact avec le passé et ses histoires de luttes et d’émancipation, avec tout ce qu’il peut générer en nous sans que nous nous y arrêtions sous ses formes slogans-ordres dont les pouvoirs (et leurs complices), quels qu’ils soient, se servent parfois pour maintenir les inégalités et la non liberté ? Mieux revenir au passé et s’y confronter, tant dans ses parties enfouies que celles instrumentalisées et/ou raccourcies, pour mieux également se libérer dans le présent ? Raymundo Gleyzer, lorsqu’il réalisait Mexico, la Révolution congelée (relayé ICI sur le blog, posait la problématique, par exemple, du rapport à la Révolution, dans notre présent, alors même que ses termes étaient en apparence un acquis du peuple… et de ses représentants !

En attendant, un clin d’oeil à Charlie Chaplin :

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4 réflexions sur “Ambridge, Pensylvannie. La liberté et l’ordre – Actualité Pathé (1937)

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