The inheritance – Harold Mayer (1964)

EN ENTIER – The inheritance – Harold Mayer – VO – 1964 – 59 mn – USA

« Ce documentaire, patronné par The Amalgamated Clothing Workers of America, fait la chronique de l’histoire des travailleurs du textile de 1900 à 1964. S’ouvrant sur le flot des immigrants qui sont arrivés par Ellis Island au début des années 1900, le film poursuit  en évoquant les ateliers clandestins du Lower East Side, les mines de charbon et les usines textiles remplies d’enfants, les champs de bataille de la Première Guerre mondiale puis les années incertaines de la Dépression. Avec cette structuration, nous voyons la lutte des immigrants pour devenir une partie de leur nouveau pays et la lutte brutale de la main-d’œuvre pour s’organiser dans un mouvement uni pendant les années 1930. 

La séquence réelle du Massacre du Memorial Day à Republic Steel apporte la puissance d’authenticité à ces événements. Puis le film évoque la Deuxième Guerre mondiale et la lutte pour les droits civiques des années 1960, comme  le combat de chaque génération pour préserver et étendre sa liberté. » Harold Meyer

Extrait de L’émigrant, de Charles Chaplin (1917) :

Inheritance :

Le documentaire est commandé par un grand syndicat du textile des USA, The Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA), créé en 1914 contre la tendance conservatrice de l’United Garment Workers (UGW), affilié alors à l’AFL (American Federation of Labour) qui domine le paysage syndical américain. L’ACWA célèbre en 1964 ses 50 ans de création, d’où cette commande. Que ce soit dans « l’enquête » menée ICI autour d’images de répression et de défense des grévistes en 1937, ou ICI avec Matewan de John Sayles, ou encore LA avec The wobblies, il a déjà été question sur le blog de films abordant des tendances syndicales industrielles aux USA se démarquant du majoritaire AFL, aux élans grossomodo corporatistes et réformistes  (des nuances sont de mises), se revendiquant d’un apolitisme certain. Il y a d’une part l’IWW (syndicat INTERNATIONAL !) dès 1905, soit un anarcho-syndicalisme aux tendances nettement révolutionnaires tandis que noirs et immigrés y sont organisés dans de nombreux syndicats; d’autre par le CIO (Congress of Industrial Organizations) , découlant d’une scission avec l’AFL en 1935. Tandis que les noirs sont rarement impliqués dans les syndicats de l’AFL, dont nombreux syndicats comportent des clauses raciales, le CIO  est davantage ouvert et animé par des syndicats composés de noirs. Après guerre, une loi interdit aux dirigeants syndicaux l’adhésion au PC, ce qui touche beaucoup le CIO et le rapproche de l’apolitique AFL. Une réunification est opérée en 1955 entre AFL et CIO, devenus l’AFL-CIO…

L’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA) a également contribué activement aux luttes de 1937 qui s’éloignent des corporatisme et apolitisme de l’AFL et de sa relative passivité y compris dans ses formes de mobilisations; ainsi les grèves à la General Motors et la reconnaissance du syndicat United Auto Workers (UAW) qui met en place des occupations d’usine (les fameuses grèves sit-down); ou encore la grande grève des métallurgistes de la Republic Steel. Ces grèves apparaissent notamment dans des images dont il est question dans la note consacrée à Ambridge, Pensylvannia. Si le « vigilante man » y apparaît comme très imposant dans les dynamiques de répression des grèves, la riposte des ouvriers n’est pas exempte d’unité et de solidarité (mais pour laquelle le montage du documentaire Can you spare a dime brother ?  peut prêter à confusion – euh…volontaire ?!); plutôt que de s’arrêter à la violence des ouvriers en lutte, comme le ferait n’importe quel média dominant aujourd’hui, un film comme Matewan de John Sayles a ce grand mérite de resituer la violence des mineurs par rapport à celle, initiale et permanente, des compagnies minières, s’exerçant tant dans la vie quotidienne et le travail, que par la répression des rebellions. A ce propos, sur cette question de violence des ouvriers quand ils se défendent et mettent en place des moyens pour changer la donne, je relaie ci-dessous l’appel à souscription de Gilles Balbastre pour son dernier documentaire en projet : « Nous avons des armes« . La video de présentation du projet donne à mesurer le conditionnement médiatique sur « la violence des ouvriers » qui luttent (de PSA notamment), tandis que des syndicalistes le critiquent depuis leur vécu. Le principe est de remonter aux exégèses médiatiques de la violence du début de ce siècle – la barbare d’en bas, et la noble d’en haut (ainsi par exemple le retour sur la répression de Fourmies, que le socialaud Harlem Desir est venu commémorer en 2013 !). Ça rappelle que le principe n’est pas nouveau, et que d’anciennes luttes syndicales, ouvrières, d’émancipation, etc ont eu ce traitement médiatique, ses propres chiens de garde.

Nous avons des armes Appel à souscription pour le nouveau film de Gilles Balbastre :

On pourrait tout autant songer, bien sûr, aux conditionnements médiatiques vis à vis des précaires et des chômeurs, des immigrés, des personnes des quartiers populaires, des musulmans, des Rroms etc quand ils et elles s’osent s’organiser : les médias dominants (et parfois de gauche, voire certains « alternatifs » sur certaines dimensions de ces résistances populaires) les criminalisent tout aussi fortement dans le prisme opposé à leurs revendications, en ignorant (ou en fermant les yeux sur) la violence, réelle et non « fantasmée » ou « instrumentalisée », qui s’abat sur ces personnes. Ainsi l’exemple des Rroms qui osent survivre en faisant la manche ou récupérant de la ferraille, et par ailleurs voleurs et agresseurs. Ou comment retourner la violence et également « essentialiser » les personnes. On peut penser également aux musulmans par nature terroristes, intolérants et contrôlant les femmes (à moins de les éduquer et les civiliser par la « laïcité » à la française, générant il est vrai quelques résistances des barbares, si caractéristiques d’une violence intolérante et communautariste et envahissante). Les pauvres sont souvent sales, fainéants et des « cas sociaux ». Dans divers secteurs et pour diverses populations, les oppressions sont justifiées par les médias qui traitent les résistances comme les manifestations d’un comportement  anti-social et, ontologiquement, la marque d’une décadence barbare qu’il convient de maîtriser par l’ordre, la loi… et la matraque si besoin. Cet ordre peut être capitaliste, mais aussi (post)colonial etc. C’est là aussi que la répression basique (celle qui fait l’événementiel) est à considérer depuis ses sources et d’un certain existant qui prolifère de violences, celles si peu relayées par les médias, entre autres larbins (coucou le cinéma !).

Je poste ci-dessous, pour conclure cette longue parenthèse, Les barbares de Jean-Gabriel Periot (5 mn) :

Bon, revenons-en à The inheritance.

Ce dernier a été autorisé par son auteur à circuler librement sur le net (et ailleurs) notamment parce que « We are making it available in its entirety to the public now because we are concerned about the current attacks on Unions and workers. (…) We retain the copyright to the film, but give permission for the film to be used for educational purposes, in support of the right to collective bargaining. » (texte de Harold Mayer disponible sous les vidéos You Tube). Il est donc question du droit et de la nécessité de se défendre collectivement pour obtenir des droits et de meilleures conditions de vie. Un principe qui par ailleurs ne déplairait peut-être pas à un Guédiguian qui dans son récent Les neiges du Kilimandjaro pose un regard critique sur les jeunes générations peu soucieuses des luttes passées (de leurs parents, grands-parents), et ignorant par exemple ce qui a généré leurs acquis du présent, et dont une certaine forme de « privilège » les tiennent éloignées d’autres réalités, tout en méprisant les valeurs ayant généré leurs propres acquis… telle que la solidarité.

Le film a le parti pris de rappeler la réelle syndicalisation des immigrations (surtout européennes) ayant eu cours parmi l’ACWA. L’aspect des droits civiques, en revanche, reste discutable, du moins pour l’ensemble de l’AFL-CIO : en 1964 c’est la loi des droits civiques qui est votée, et  parmi l’AFL-CIO ça ne fait pas l’unanimité. On peut donc aussi voir dans cette commande documentaire une espèce de sollicitation de l’ACWA à cet égard (?). Bref, là-dessus sans doute que des films approchent plus profondément le syndicalisme du point de vue des afro-américains ? Toujours est-il que dans le présent film, la lutte pour les droits civiques est mise en filiation des précédentes, et qu’elle fait partie de ces luttes à mener « pour chaque génération« . La répression des noirs et leurs soutiens défilant dans la rue y fait écho à celle du Memorial day Massacre de 1937 à Chicago.

Le film de Mayer privilégie un certain syndicalisme , et l’angle général reste très patriote, et finalement complètement dépourvu d’angles internationalistes et émancipateurs larges qui ont pu exister ailleurs dans l’histoire syndicale des USA (impasse par exemple sur IWW). En contraste avec les passages de guerres mondiales d’Inhéritance, IWW s’est par exemple distinguée en refusant le chantage lors de la 1ère guerre mondiale qui voulait faire renoncer au droit de grève durant tout le conflit, par patriotisme (ce qui favorisa une grande répression, amoindrissant ses effectifs – Peut-être que lorsqu’un personnage de Matewan dit « C’était un grand syndicat » en 1920, il se réfère à cette répression-représailles… ). Le film reste au moins instructif par rapport aux immigrations génératrices de luttes syndicales et d’acquis, qui est l’idée forte. C’est globalement une réalisation intéressante aussi par rapport à l’ACWA et la vision qui en est donnée par le message véhiculé.

Le montage associe photos, brefs témoignages off, et extraits de films divers; certaines images sont assez rares et il est certain que le passage de la répression des métallos de la Republic Steel en 1937 à Chicago (Massacre du Memorial Day) – issu d’un film initial de 20 mn – est très percutant et donne une idée de la violence répressive. La bande originale est  soignée, avec par exemple la contribution du chanteur-compositeur folk Pete Seeger.  Premier documentaire important de Mayer pour la télévision, ça marque le lancement de sa carrière dans le domaine.

Post scriptum : un article très intéressant de Mathieu Bonzom intitulé « Syndicats et immigrés aux Etats-Unis » a été publié ICI sur le site du GISTI.

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3 réflexions sur “The inheritance – Harold Mayer (1964)

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