Men with guns – John Sayles (1997)

EXTRAITS – Men with guns – John Sayles – 1997 – 128 mn – USA

« L’ensemble se situe dans un pays d’Amérique latine anonyme. C’est l’histoire de la découverte par un homme de ce qui est vraiment arrivé dans l’histoire politique de sa nation aussi bien qu’à ses étudiants. Il a été filmé au Mexique et la plupart de l’équipe était mexicaine« .

J’insère quelques extraits videos (très) laborieusement établis par mes soins, mais étant donné que les droits du film sont à Sony Pictures, je ne pronostique pas une longue vie à la chaîne YT mise en place pour le blog …

Ouverture du film :

 

Ce film de Sayles a la particularité de se dérouler dans un lieu pas vraiment défini et contextualisé, hormis dans ses grandes lignes. Nous y avons bien entendu l’allusion nette à des contextes latino-américains, mais nous sentons également le dépassement voulu d’un ancrage géographique et la volonté d’aborder ici, de la part de Sayles, certaines de ses thématiques qui lui sont chères à travers un traitement  allégorique. Le particulier, le spécifique du lieu tel que cela a pu se développer dans Lone star ou Sunshine state, est ici mis de côté et une véritable errance est privilégiée en guise de parcours, d’une certaine manière, initiatique et révélateur. C’est ainsi également que les personnages, sauf les principaux, sont en quelque sorte davantage « fonctionnels » (tels les touristes américains dont le positionnement dans le film, à rythme régulier, est fort intéressant et mérite, je pense, un retour spécifique là dessus lors d’une éventuelle prochaine vision). Men with guns se veut une réflexion, une fois de plus, sur les rapports entre les cultures et, surtout, quant à l’Histoire. Plus que de la violence qui s’exprime dans ce contexte latino-américain, il pose l’enjeu du regard et de la compréhension (l’ouverture est assez claire là dessus en posant une ambivalence entre le magique et la science, le mythe et le « rationnel », pas tant pour caricaturer que pour faire émerger l’idée de conceptions différentes). il ne s’agit pas vraiment de pointer, ainsi, une réalité latino-américaine (qui resterait de toute façon bien trop évasive si telle était l’intention de Sayles, qui précise par ailleurs qu’il a réfléchi aussi à des éléments inspirés d’autres coins du monde, notamment en Asie ou en Europe). Un air de constat (très) désenchanté où même les plus « instruits » paraissent ignorants du monde dans lequel ils vivent, où le savoir en fin de compte (d’ordre scientifique, culturel, politique, médiatique etc) est relativisé. Le personnage principal, à ce titre, apprend donc à ouvrir les yeux en se libérant de la position depuis laquelle il vivait le monde, cloisonnante, aveuglante et, il faut le dire, confortable.

Ci-dessous une nouvelle interview de John Sayles que j’ai traduite. Il y évoque notamment, comme pour les interviews autour de ses autres films relayés sur le blog (Matewan, Lone star, Sunshine state), ses intentions de départ lors de la genèse du projet. L’interview, ici, est également un peu plus poussée que les précédentes, mais je met d’ores et déjà en garde vis à vis des spoils qui y traînent. Comme pour les précédents films que j’ai vu, Sayles finit assez fort…

Originale an anglais ICI.

« David L. Ulin : Il y a un certain risque pour un cinéaste américain de faire un film en espagnol avec des sous-titres anglais. Comment l’idée de réaliser Men with guns de cette façon s’est développée ?

John Sayles : L’idée du film a toujours été qu’il serait dans n’importe quelle langue parlée par les gens à l’endroit où nous étions. Ce qui est construit avec cette histoire c’est l’idée qu’un homme, le docteur Fuentes, qui est ignorant de son propre monde, est progressivement étonné quand il sort de la ville que des gens en fait ne parlent pas sa langue, qu’ils en parlent une demi-douzaine d’autres – et il ne peut pas communiquer. L’histoire a toujours été en partie à propos de sa frustration. La moitié du temps, il doit faire interpréter pour lui un petit garçon.

Il n’est jamais sûr s’il obtient la véritable réponse, ou les bonnes informations. Sa frustration n’est pas juste à cause d’une différence de culture ou de classe, mais à cause d’une autre langue, et peut-être même d’une façon différente de voir le monde. Ainsi, l’histoire est basée sur des choses qui se passent dans le monde entier, pas seulement en Amérique latine. Certainement que je pourrais avoir fait une histoire très semblable en Yougoslavie, en Afrique, en Union soviétique ou même aux États-Unis, dans une période différente. Mais pour le moment, ça prenait de sens en se passer en Amérique latine. Il n’est jamais dit vraiment dans le film où il est exactement, juste qu’il est quelque part où les blancs se regroupent dans les villes et les indigènes vivent dans la campagne, et ils n’ont pas beaucoup à faire les uns avec les autres d’une façon positive.

DLU : Vous mettez en évidence cette idée du couple américain réapparaissant partout dans le film. Leur relation avec le docteur Fuentes est parallèle à ses interactions avec les Indiens.

C’est un peu de la réfraction. Jusqu’à un certain degré, les Américains font un voyage parallèle. Ils se montrent géographiquement aux mêmes endroits que docteur Fuentes. La première fois qu’ils le rencontrent, il est sur la défensive par rapport à son pays. Il est toujours positif. Et à chaque fois que nous les rencontrons, il est une personne très différente, mais eux sont exactement les mêmes. Ce sont les touristes américains « téflon ».

DLU : Ils ne voient  jamais ce qui se passe vraiment.

Parce qu’il ne se passe rien pour eux. Ils peuvent avoir lu à propos des atrocités, d’un point de vue factuel ils pourraient vraiment en savoir plus du pays que le docteur Fuentes, mais cela ne signifie pas qu’ils vont le ressentir. Tandis que le docteur ne peut pas s’empêcher de le ressentir. C’est son pays, ses étudiants.

DLU : Vous dites que cette histoire pourrait avoir eu lieu n’importe où, en Amérique latine ou en Yougoslavie. Qu’est-ce qui vous a attiré à l’origine ?

L’idée de base était sur quelqu’un pensant qu’il avait fait quelque chose avec ses meilleures intentions, quelque chose qui était supposé être bon pour les gens dans le monde, mais ça s’est révélé être un désastre, quelque chose qui a tué les gens. Comment traitez-vous ça? Qu’arrive-t-il quand une personne ou une culture commence à examiner sa propre vie, sa politique étrangère ? Supposons que vous êtes un chrétien et que vous avez grandi en entendant parler des merveilleux missionnaires. Mais ensuite vous commencez à réfléchir, peut-être que ce n’était pas une si grande idée que d’aller au Mexique et brûler tous leurs temples et détruire leur histoire écrite, et  torturer les peuples s’ils ne se convertissaient pas au Christianisme. Peut-être, vous pourriez penser, que c’était un peu oppressif; peut-être il qu’il y avait une autre manière d’intervenir. L’idée pour ce film est venue de quelque chose j’ai entendu pendant la Guerre du Golfe. Un journal a fait un sondage où plus de 65 pour cent des personnes interrogées ont dit qu’elles ne voulaient pas vraiment de plus d’informations des médias sur la Guerre du Golfe. Elles aimaient bien ça qu’elles aient été censurés, que l’armée fut responsable de ce qu’elles entendaient. Elles ont voulu entendre les bonnes nouvelles, que nous étions en train de gagner. Elles ne voulaient rien entendre de négatif, de mauvais qui pouvait leur faire se demander en premier lieu pourquoi nous nous sommes engagés dans le conflit. Non pas qu’ils n’aient pas pensé que quelque chose de négatif se déroulait. Ils ont juste dit, nous ne voulons pas savoir. J’ai été intéressé par cette sorte d’ignorance volontaire. Quand d’abord nous avons parlé du film aux Américains, qui avaient du mal avec cela, nous avons utilisé l’analogie de Kathie Lee : oui, je suis sûr qu’elle n’a pas su que ces entreprises utilisaient les travailleurs immigrés et leur payaient des salaires minimaux, mais elle devrait l’avoir su. Elle n’a juste pas posé de questions quand elle le pouvait. Et c’est beaucoup de ce que le personnage principal du film est : un libéral vivant dans une société conservatrice. Il peut avoir le cœur tendre comparé à beaucoup de monde, mais c’est tout de même le médecin civil du chef de l’armée. 

DLU :  Sans doute qu’il ressemble plus à quelqu’un qui se considère lui-même comme un homme bon, quelqu’un qui fonctionne de ses meilleures intentions à bien des égards.

Oui. Mais il est médecin. Et un des stéréotypes négatifs du médecin, qui est souvent réel, est que c’est quelqu’un de très sûr de sa connaissance et de très sûr que sa spécialité est le remède. Le docteur Fuentes dans une certaine mesure vient de là. Il a l’impression qu’il fait une bonne chose pour cette petite culture pauvre, mais ça ne vient pas d’une compréhension de leur culture, ça vient d’une estime pour la sienne propre.

DLU  Bravo lui dit : « Vous êtes l’homme le plus instruit que j’ ai rencontré, mais aussi le plus ignorant. »

Et il l’est. Les deux. Ignorant n’est pas pareil que stupide.

DLU Dans un sens, le film est sur l’évolution du docteur depuis l’ignorance politique, ou la naïveté, à une sorte de conscience politique.

Oui, et il ne peut pas en revenir une fois qu’il l’a. Il ne peut plus être ce médecin civil désormais. 

DLU À la fin, cependant il a vraiment son héritage.

Il en obtient une une partie, mais très, très petite partie. Cerca del Cielo n’est aucunement un paradis quand finalement vous le voyez. C’est une bande d’Indiens pauvres à la limite de la subsistance, et son héritage dure seulement aussi longtemps qu’il y a des trucs dans son sac médical. Donc c’est un très petit héritage. Mais cela vaut quelque chose.

DLU Beaucoup de vos films ont, au cœur, l’idée qu’une fois que vous apprenez quelque chose, vous ne pouvez plus en revenir. Certainement, c’est vrai du docteur Fuentes. Est-ce que ceci est fondamental de comment vous regardez les histoires, ou juste une heureuse coïncidence ?

Eh bien, c’est un joli classique. Dans la mythologie nordique, Odin obtient la connaissance, mais Raven prend un de ses yeux comme paiement. Ainsi, oui, il connaît beaucoup, mais il peut seulement voir d’un oeil, donc sa vision du monde est biaisée. Une fois que vous connaissez quelque chose, je pense vraiment que c’est très, très difficile d’agir de la façon que vous faisiez auparavant. Probablement que le film le plus intéressant que j’ai vu traitant de ceci est Short cuts de Robert Altman. J’avais lu la plupart de ces histoires de Raymond Carver à un moment ou un autre, mais c’est seulement quand elles ont été toutes réunies que je me rends compte que chacune de ces histoires est à propos du fardeau de la connaissance. Ce n’est pas inhabituel, mais je pense que c’est intéressant pour les Américains qui vivent dans une culture des médias. Le divertissement moderne, et j’inclus les informations dans le divertissement, permet l’opportunité de connaître énormément, mais il banalise aussi le truc, et il fait que ça donne l’impression de se qui se passe pour quelqu’un d’autre, l’impression de quelque chose qui n’est pas réel.

DLU Si les informations sont le divertissement, pensez-vous que c’est encore plus essentiel pour l’art, le cinéma et la littérature d’aborder la réalité de ce qui se passe ?

Je pense, parfois, que oui. Par exemple, Steven Spielberg a fait une chose vraiment intéressante dans La liste de Schindler, où il y avait cette petite fille en rouge tandis que tous les autres étaient en noir et blanc. Tout à coup vous vous rendez compte qu’il y a une personne, un personnage que je veux suivre. Vous pouvez l’isoler et alors, soudainement, l’horrible atrocité semble plus personnelle.

Je pense que ce que la fiction peut souvent faire est d’obtenir plus émotionnellement la vérité en rendant quelque chose plus dramatique, donc vous ne pouvez pas zapper, donc vous devenez vraiment impliqué personnellement dans un ou des personnages, et vous commencez à sentir que ce sont des personnes que vous connaissez, au lieu de penser que ce que vous voyez est arrivé à des gens d’un pays lointain, il y a longtemps, où vous n’irez jamais.

DLU Vous a écrit le premier projet du scénario pour Men with guns en espagnol.

En très mauvais espagnol.

DLU Quel effet cela fait-il d’écrire dans une langue qui n’est pas la votre ?

Ce film va être sous-titré partout dans le monde, parce qu’il y a cinq ou six langues très différentes. Même au Mexique, où il a été tourné, il sera sous-titré. Ayant vu beaucoup de films sous-titrés, la chose qui me dérange le plus est quand je sens rater ce que les personnages disent vraiment, quand les sous-titres ont été résumés en quelque chose de très simple. Ainsi plus qu’avoir écrit le premier projet en espagnol, j’ai écrit tous les projets en sous-titres. J’étais très conscient de la brièveté de ce que les personnes ont dit, de la simplicité de ce qu’elles ont dit, de ne pas avoir la conversation des personnes en même temps que nous puissions avoir les sous-titres corrects.

DLU Ainsi pas vraiment de longs propos.

Eh bien, s’il y a de longues paroles, il y a assez de pauses et elles sont composées au plus court, de phrases non-complexes. Vraiment, par rapport à ça mes dialogues habituels sont un peu plus indirects, beaucoup plus baroques et complexes, et un peu plus métaphoriques. Très souvent, je pense, la parole est utilisée comme la musique; ça n’est pas important ce qu’ils racontent, mais comment ils le disent, ou même ils parlent de tout ça. Mais dans ce film, c’est très direct. C’est presque comme un catéchisme catholique. Le docteur Fuentes pose les questions et très souvent il a une réponse – en général pas celle qu’il veut entendre. Il doit travailler dur pour avoir la réponse, parce qu’il ne comprend pas comme une personne locale. 

DLU Comment avez-vous procédé avec les dialectes indiens ?

Pour les dialectes indiens, nous leur avons donné le dialogue en espagnol et leur avons demandé de traduire, et ensuite de les pratiquer par leurs amis et parents, oralement. Damian Delgado parle le Nahuatl- qui est une langue aztèque – mais pas souvent; c’est vraiment la langue de ses parents. Ainsi quand il a traduit les lignes de Domingo en Nahuatl, nous lui avons demandé de les présenter à ses parents et je devais juste prendre leur parole pour cela. Émotionnellement, ça a certainement été joué de la manière que j’ai voulu. Comme quand les types de San Cristobal font la scène à propos de s’ils vont se sacrifier pour leur village, toute l’émotion était là.

DLU c’est une des scènes les plus puissantes dans le film. Vous ne vous rendez pas compte qu’ils parlent en réalité de leur propre sacrifice jusqu’à …

Le type finalement dit : « Et moi, Moisés Ibarra » et vous réalisez, »Attend une minute.« 

DLU Donc vous avez tourné cette scène sans savoir, exactement, ce qui était dit ?

Je disais aux acteurs, vous devez me dire si vous faites une erreur. Et de temps en temps ils le faisaient. Mais en général, c’était excellent. Par exemple, au début du film, la femme parle à la petite fille en Kuna, qui est une langue indienne Panaméenne d’une petite île qui n’a jamais été conformément sous l’autorité espagnole. Elle semble presque comme une langue polynésienne. Mais la petite fille a dû apprendre le Kuna phonétiquement de la femme qui joue sa mère. Alors la femme, qui était un très bon professeur, a dit « Maintenant commence à te rappeler ce que tu dis. Ne prononce pas juste les mots après moi ! » Donc la petite fille avait en réalité peu de ressenti et d’inflexion dans ce qu’elle disait, mais elle parlait une langue étrangère.

DLU S’il n’y a rien d’autre, toutes ces langues font de Men with guns un effort plus collaboratif que nombreux autres de vos projets. Comment cela se différenciait de votre manière habituelle de travailler ?

J’avais juste une paire de personnes en plus pour discuter après chaque prise, celles qui se concentraient sur les accents et les erreurs. Parfois je corrigeais si quelqu’un loupait une ligne, mais parfois pas. Je regardais l’émotion et si les personnages accrochaient l’un à l’autre. Cela, vraiment, était une bonne manière de fonctionner, avec quelqu’un d’autre observant les autres détails. Si quelqu’un saute une ligne, d’habitude je l’entends tout de suite parce que je l’ai écrit. C’est dans ma tête. S’ils oublient un mot ou transposent quelque chose, ou la paraphrase un peu, je dis d’habitude : « Il y a une raison à ce que ce soit écrit de cette façon.« 

DLU Etait-ce un défi particulier de diriger dans une langue que vous ne parlez pas principalement ? En termes de communication avec les acteurs ou d’explication d’idées ?

Non. j’ai à peu près travaillé  en espagnol avec tout le monde, à part pour le directeur de la photographie, qui est polonais. L’anglais est peut-être sa cinquième langue. Il ne parle pas même l’espagnol, donc je parlais l’anglais avec lui.

DLU Une des choses les plus agréables, en terme de texture, du film c’est la langue kaléidoscopique. Ça me dérangeait toujours, enfant, de regarder des films où les Nazis parlaient en anglais avec des accents allemands.

Gorky Park était un de mes favoris, où tous les russes étaient britanniques à part William Hurt. Il devait être un Américain. Mais c’est une chose dure à faire. Les sous-titres sont très ardus à lire pour quelques personnes. Ainsi économiquement, c’est une décision difficile pour un film à gros budget. Voici un film qui coûte 2,5 millions de dollars et nous le pensons comme un film mondial. Les États-Unis sont seulement un des marchés – un bon marché, mais seulement un des marchés pour ce film. Je dirais que le seul moment où la langue nous a vraiment nécessité de prendre du temps supplémentaire c’était quand nous travaillions dans une zone où la plupart des figurants ne parlaient pas l’espagnol. Je fournissais des informations à l’interprète tandis que nous regardions les dépenses supplémentaires, leur racontant l’histoire, leur disant ce que nous voulions qu’ils fassent, pour l’action de fond ou quoi que ce soit d’autre. L’interprète l’interprétait dans n’importe quelle langue qu’ils parlaient. 

(…)

DLU Dans Men with guns, il semble que sont non seulement vous assumez le politique sur une culture, mais sa langue artistique, aussi. Il y a un élément dans ce film de réalisme magique – certainement au niveau de la femme indienne et sa fille, qui sont dans et hors du film, comme une sorte de chœur. Dans quelle mesure c’était intentionnel et quel était votre but en mêlant la fantaisie et la réalité de cette façon ?

J’étais intéressé par des cultures différentes et des façons différentes de regarder le monde, et quand elles se rencontrent, les difficultés extrêmes pour les comprendre et avoir une interaction positive. Comme l’histoire de l’aumônier Portillo et le village qui se sacrifie lui-même. Il part en fuyant et cela le hante, mais il manque l’essentiel sur un certain point, qui est qu’il n’est pas un lâche par la fuite, mais que sa foi est une sorte de foi très différente de la leur. Bien que les villageois aient pris les attributs extérieurs du Christianisme, ils ont encore l’ancienne religion du temps qu’ils avaient avant que les Chrétiens ne soient venus, et cette religion est liée à la terre. Ce n’est pas transportable. Et la religion de l’Aumônier Portillo, d’autre part – il pourrait être un bon Catholique dans une cabine téléphonique, dans un avion, au Guatemala, en France, à Madrid. S’il fait ce qu’un bon Catholique est censé faire, il est un bon Catholique. Mais eux, leur lien religieux est à la terre. Ils ne peuvent pas être des bonnes personnes de leur religion s’ils sont loin de leur terre. Ces éléments physiques composent leurs croyances religieuses, leurs dieux et leurs ancêtres sont liés à cette terre, ils sont enterrés dans cette terre. Et s’ils la perdaient, ils auront perdu leur passé et leur avenir. Si l’Aumônier Portillo s’éloigne de ce village, c’est juste parce qu’il n’est pas supposé se faire tuer et être un martyr si ce n’est pour rien. La terre n’est pas importante : Dieu est important. Mais Dieu et la terre sont inséparables à ces gens. Ainsi avec le réalisme magique de la mère et de la fille au début du film, une des choses que j’ai voulu avoir là est que c’est une façon différente de voir le monde – ce n’est pas nécessairement pratique. Voici une femme qui peut dire qu’il y a un docteur qui arrive, qui peut dire qu’il va rester, mais elle ne peut pas prévoir une mine à trois pieds devant elle.

DLU Ou prévoit même la raison qui fait que le docteur va rester …

C’est parce qu’il est sur le point de mourir. Mais oui, il y a une vie spirituelle qu’elle a que les autres personnes n’ont pas vraiment ; que les occidentaux n’ont pas, que l’homme de science – comme il s’appelle lui-même – qui croit au progrès n’a pas. J’ai voulu ainsi avoir les deux faces de cette équation. Oui, le docteur est volontairement ignorant. Mais les personnes dans ces villages sont aussi volontairement ignorantes. Il y a ce prix que vous payez pour garder votre culture intacte, pour l’empêcher d’être diluée. Il y a des villages dans le Chiapas où vous ne pouvez pas prendre une photo, où s’ils vous voient avec un appareil photo, vous êtes chassés de là. Où oui, ils font entrer le prêtre catholique deux fois par an, mais alors ils le sortent avant les couchers de soleil. Les prêtres peuvent faire deux ou trois mariages et naissances, et bien que les gens soient catholiques, ils n’aiment pas trop les prêtres traînant autour. Ils gardent leur culture très, très pure. Ils ne tolèrent pas les gens qui parlent l’anglais, ou les gens qui s’habillent dans des vêtements Occidentaux. Regardez les Amish. Regardez les Juifs Hassidiques. Mais le prix que vous payez pour cet isolement est que vous n’avez pas de puissance dans le monde plus global. Quand ils viennent et disent : « Nous avons un morceau de papier ici qui dit que nous possédons la terre » vous ne pouvez pas lire leur langue. Et si vous apprenez vraiment la langue, alors vous êtes frappé d’ostracisme de votre propre groupe et ils n’ont plus confiance.

DLU Vous faites remarquer dans le film que l’expérience initiale du docteur sur les personnes indiennes c’est comme sur les personnes militaires et comme sur les personnes dans la rue.

La première séquence du film c’est un blanc qui est à totalement chez lui dans une ville moderne en verre et plastique, et ensuite il y a ces Indiens assis sur un trottoir faisant la manche qui sont totalement perdus.

DLU La section de la ville où ils habitent est appelée Los Perdidos.

Ouais. Les gens perdus. Mais dans le dernier plan du film le docteur est assis sur le sol dans un lieu où il est totalement perdu et où il ne pourrait jamais survivre, où les Indiens sont ceux qui sont à l’aise et à la maison.

DLU Il y a un élément allégorique dans les personnages que vous rassemblez dans ce film. Vous avez le docteur, le soldat, le prêtre.

Au début du film la femme indienne raconte une histoire. C’est une histoire mystique aussi bien qu’une histoire pragmatique. Et oui, elle devient un personnage dans l’histoire et sa fille devient un personnage aussi. Mais c’est une histoire qui  comme elle la raconte est presque magique : Il était une fois un docteur.

DLU C’est presque comme Le magicien d’Oz. Le docteur prend des personnes en chemin. Comme Tin man, l’Epouvantail …

Mais eux n’obtiennent pas tous ce qu’ils veulent.

DLU Peut-être. Cependant, il y a un mécanisme par lequel ils sont tous rachetés. Le prêtre est racheté en sauvant les autres, ce qui l’absout d’avoir abandonné le village. Et le docteur, il est racheté aussi, même c’est d’une petite manière, provisoire.

Il ne le sait pas, cependant.

DLU Non.

Je pense le petit garçon, même si à la prochaine chose qui crame, même si … Si les guérilleros viennent, il va dire, puis-je venir avec vous ? Si l’armée passe, il va dire, puis-je venir avec vous ? Si quelqu’un dit je vais à la civilisation parce que j’ai faim, il dit : je viens  avec vous. Il aime que Cerca de Cielo existe. C’est un enfant avec une histoire – mais il ne va pas traîner là s’il ne peut pas manger. Une personne pour qui Cerca de Cielo est vraiment un paradis est Graciela. Parce qu’elle a probablement vécu dans un lieu qui n’était pas beaucoup plus riche ou mieux loti que celui-ci et son village a été détruit.

DLU Au moins elle est loin de l’armée.

C’est ça. Tout ce qu’elle voulait vraiment c’était un endroit où il n’y a aucun homme avec des armes à feu, et elle l’a trouvé. Et elle est celle qui sourit à la fin. Domingo est méprisant : « Il doit avoir un autre endroit plus haut qui est meilleur » et le petit garçon continue à dire, « C’est là où les hommes mangent le ciel et chient des nuages ! » Mais elle, c’est la seule qui peut vraiment respirer et son mal de ventre est parti.

DLU Au cours de votre carrière, depuis Pride of the bimbos jusqu’à Men with guns, vous avez écrit à propos de choses au-delà votre propre expérience. Pourquoi ?

C’est une chose philosophique de base, qui est que, pour moi, la communication devrait relever de la compréhension, pas de la territorialité. Dès l’instant que vous dites je suis d’une région ou d’un quartier, et que je vais connaître des choses qu’un étranger ne va jamais pouvoir connaître et comprendre, ensuite à quoi ça sert ? Si vous n’êtes pas qualifiés pour écrire de ça, qu’est ce qui vous fait penser que vous êtes qualifiés pour l’observer et le comprendre ? Si vous êtes qualifiés pour l’observer et le comprendre, vous êtes capables d’écrire sur ça. Ce n’est pas un grand saut de regarder vers une autre culture et dire « Voici ce que je comprends, voici les choses qui sont communes à tout le monde ».

DLU Un appel universel.

Ouais. Je ne dis pas qu’il est facile de faire ce genre de chose, vous devez vraiment prêter attention. Mais nous allons dire qu’aucune sorte de compréhension n’est possible, alors que quelqu’un écrivant sur une culture qui n’est pas nécessairement la sienne est possible. Dans le cas contraire, vous commencez à confiner et à dire les noirs ne peuvent pas écrire des blancs et les blancs ne peuvent pas écrire des noirs, et les hommes ne peuvent pas écrire des  femmes et les femmes ne peuvent pas écrire des hommes. Bien, pourquoi un vieux de 30 ans pourrait écrire d’un vieux de 40 ans ? Ou d’un vieux de 20 ans juste parce qu’il les a eu une fois ? Certainement, il y a l’impérialisme culturel parmi les auteurs, ce n’est pas juste les entreprises. Vous devez toujours en être conscients. À travers quels yeux suis-je en train de voir ? Et qui est mon public ? J’estime que j’ai une responsabilité de ne pas être juste un auteur de fiction, mais aussi un journaliste. Et un bon journaliste cite bien les gens. Nous mettons toujours en route le dernier projet par le biais de la population locale et disons « Dites-nous les détails. Nous pouvons avoir des choses générales, mais comment attrapez-vous un poisson-chat ? » Et ils disent, « Eh bien, vous ne pouvez pas attraper un poisson-chat par ici en août ! » Donc vous changez le fait du poisson-chat, ou vous changez le mois où vous les attrapez. Vous changez ces détails autant que vous pouvez pour essayer d’être au plus proche de la réalité, et ça pourrait être quelque chose qui semble très petit, mais quelqu’un dit «  Dans notre culture, vous ne diriez juste pas ça ! « 

DLU Votre travail n’a jamais été commercial, exactement, mais avec Men with guns vous prenez vraiment un risque. Qu’en est-il des aspects sans but lucratif de ce film ? Vous attendez-vous à ce que ce soit une vente difficile ?

Tous nos films ont eu une vente difficile, en un sens. Généralement, nos films marchent par le bouche à oreille. La statistique est quelque chose comme un pour cent d’américains allant au cinéma regarde des films sous-titrés chaque année, et je dirais probablement qu’entre cinq et dix pour cent allant au cinéma voient des films indépendants. Donc je ne pense pas que nous avons fait quelque chose que notre public principal, qui continue à être des gens enclins à aller regarder quelque chose qu’ils ont entendu être un film intéressant, n’achètera pas.  Les gens pourraient le rattraper par la vidéo; cela a été vrai de tous nos films. Je pense que celui-ci a probablement moins de chances de franchir la diffusion que Lone Star avait atteint, où il avait en réalité commencé à obtenir quelques dates de diffusion dans des centres commerciaux et des grandes salles. Mais encore une fois Men with guns est un film à 2,5 millions de dollars et si vous pensez aux États-Unis comme un des marchés pour ça, tant que vous ne commencez pas à acheter à la grande T.V des publicités, vous avez une bonne chance en fait d’avoir votre remboursement. Et de pouvoir le distribuer dans le monde. »

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Une réflexion sur “Men with guns – John Sayles (1997)

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