Blue collar – Paul Schrader (1978)

EN ENTIER / EXTRAITS – Blue collar – Paul Schrader – 1978 – 108 mn – USA

« Zeke, Smokey et Jerry, trois amis qui travaillent dans une usine d’automobiles à Détroit, volent 600 dollars dans la caisse syndicale, ainsi qu’un carnet contenant des documents sur des emprunts illégaux. Jerry préconise de dénoncer la corruption, mais Smokey suggère le chantage. Leur plan est découvert. »

Bande annonce (VO) :

Film entier en VO non sous titrée (sans garantir ici de la longévité du lien…) :

 

Paul Schrader est un scénariste américain phare d’Hollywood, et il a notamment contribué à Taxi Driver (1976) et Raging bull (1980) de Martin Scorsese ou encore à Obsession (1976) de Brian de Palma. Il s’est également essayé à la réalisation et Blue Collar constitue son premier long métrage dans ce rôle, souvent considéré comme son meilleur film en tant que réalisateur … de la part des détracteurs du reste de sa filmographie (Auto focus, La féline…).

En ce qui me concerne je n’ai vu aucun de ses films réalisés excepté, donc, ce très surprenant Blue collar. Soit également un film qui permet, dans le cadre du blog, de prolonger la thématique du syndicalisme industriel aux USA, également abordée sur le blog ICI avec Matewan, LA avec The wobblies (syndicat IWW), ICI avec Inheritance (immigrations et syndicalisme), ou encore LA avec Union maids et With babies and Banners (engagement de femmes dans les luttes et le syndicalisme), LA avec Le sel de la terre, LA avec Ambridge, Pensylvannie. La liberté et l’ordre, et enfin ICI avec Harlan County. Sans oublier le documentaire Finally got the news (1970, relayé ICI) qui a sans doute influencé Blue collar et qui est en tout cas à découvrir en parallèle au film de Schrader !

Blue collar évoque l’évolution d’un certain syndicalisme américain, ici dans l’automobile, gangrené par le carriérisme, la corruption et la mise au ban de ses bases ouvrières. Je précise un « certain » syndicalisme, car nulle autre conception du syndicalisme n’est ici abordée (tout comme dans le documentaire Inheritance par exemple), telle celle qui ne se « limite » pas à la seule défense des travailleurs en terme de conditions de travail, d’égalités, de salaires etc – certes importante et nécessaire -, et qui évolue également en perspective de transformation révolutionnaire de la société, en lien aussi avec d’autres secteurs sociaux et axes d’émancipation. Mais il serait dommage de passer « sectairement » outre ce film pour cette raison, car dans le même temps la réduction du syndicalisme à une espèce de syndicalisme de service (grossomodo le syndicat règle tes problèmes) rend bien évidement compte de cette évolution du syndicalisme américain dominant (tout comme ailleurs dans le monde), l’IWW ayant été très diminué par exemple (y compris pour conflits internes) et le CIO ayant fusionné avec l’AFL en 1955, après des précédents de luttes très marquantes, telles les grandes grèves dans l’automobile en 1937. Par ailleurs c’est un syndicalisme qui concerne une majorité de personnes, et le traiter ainsi au cinéma mérite un grand arrêt.

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Le syndicat principal de Blue collar, dit AAW, n’est autre que l’UAW, créé en 1935 par le CIO (en future fusion avec l’AFL), et l’un des premiers syndicats, du moins d’une fédération majoritaire puisque cela a été effectif bien avant à l’IWW, à avoir de nombreux ouvriers noirs syndiqués et à se positionner/lutter pour l’égalité concrète entre afro-américains et blancs (salaires etc). L’UAW est aussi un syndicat qui a beaucoup marqué les grèves de 1937 et de la fin années 1930 autour de la General Motors, Ford etc et notamment dans le Michigan à Détroit… où se déroule Blue collar. 

Image tirée du film : ancrage visuel dans l’UAW (nommé AAW dans le film), depuis l’assistance, avec notamment des portraits de Martin Luther King et John Fitzgerald Kennedy (dont le frère Robert déclare la guerre à la mafia syndicale dans les années 60 dans la foulée du contenu anti-pègre de la campagne présidentielle de JFK). Historiquement l’UAW a des liens importants avec ces deux figures : d’une part en ayant soutenu le mouvement des droits civiques; d’autre part en ayant soutenu ouvertement la campagne de JFK en 1960. Soit deux traits officiels du syndicat UAW : l’égalité noirs/blancs et un ancrage à gauche en faveur d’un certain réformisme démocrate accompagnant les revendications et acquis syndicaux. Soit un idéal officiel, que Schrader ne cherche pas à nuancer, pour mieux aborder la trahison par le fonctionnement syndical.  Un idéal officiel présent aussi dans la sphère privée, puisque le personnage de Jeke dispose de ces mêmes portraits chez lui.

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Le film aborde donc la dégénérescence de l’UAW transformé en instance de pouvoir qui ne remet pas en cause la domination patronale, se fout du sort des ouvriers, et installe quelques uns de ses membres dans le carriérisme et l’enrichissement, et parfois en connexion avec le milieu mafieux. Cet aspect n’est pas nouveau dans le cinéma, il y a eu des précédents, même en esquisse, dans un films tel que Sur les quais d’Elia Kazan (1954) par exemple. Pourtant la réalité ouvrière telle que déclinée dans le film ne va pas dans le sens d’une condition très enviable, avec ses quelques scènes de travail où la hiérarchie et la productivité ne sont pas une mince affaire (scènes de travail rarement filmées et de telle manière, à ma connaissance, dans la fiction hollywoodienne !), ses difficultés à s’en sortir financièrement, sa routine quotidienne et le credo de la consommation (crédits etc), le racisme latent malgré les avancées officielles mises en avant …

Blue collar, surtout, excelle en rendant palpable la puissance du syndicat en tant que rouage essentiel, établi, incontournable dans le monde du travail. La séquence de discussion autour de la table entre le délégué syndical et des petits chefs de l’usine, suite à une engueulade entre un des trois personnages principaux et son chef de secteur, est à cet égard très symptomatique je trouve. On y sent réellement un poids syndical – qui reste dans son rôle officiel et, je dirais, routinier, de défense des salariés syndiqués. En même temps on sent que ça fait partie d’un tout, qui n’est aucunement remis en cause par ces formalités de « conflit » autour de la table.

Il y a comme un équilibre de fonctionnement auquel collabore le syndicat depuis son statut établi au sein de l’usine. Il y a presque comme un jeu dans cette séquence, un théâtre, où le délégué est à son rôle de défenseur intransigeant, où l’adversaire ne peut pas trop en faire car il y a un équilibre à trouver pour ne pas créer de conflit important que marquerait une grève; il y a même du chantage. C’est une scène d’échange où résoudre le petit conflit évite le grand conflit; où le syndicalisme de service obtient sa légitimité de défense des ouvriers tout en confortant en fin de compte l’état général. Et c’est là une des grands axes du film, véritablement présenté comme essentiel, jusqu’au dernier plan : le syndicalisme tel que traité par le film est un rouage œuvrant pour le NON-changement. Toucher à l’équilibre général ainsi établi c’est mettre en danger l’existence même du syndicat et ses individus privilégiés, sa raison d’être etc. Le syndicat est une institution de régulation du système d’exploitation, et rien d’autre. A partir de là, on peut en déduire également que changer le système n’est pas une orientation préconisée par un tel syndicalisme et,surtout, il s’efforcera forcément de l’entretenir, au-delà du théâtre de la confrontation. Et ce plan régulier où l’on voit le bilan chiffré des voitures produites à l’année, c’est lourd de sens sur la pérennité de l’exploitation et du système. Je ne pense pas que Schrader a une visée très militante de type anticapitaliste (et voir plus bas un extrait d’interview) et il s’agit ici d’un plan qui tend à donner du poids à l’idée d’imposture syndicale et du pouvoir de co-gestion, admis DANS et POUR le système. D’autant plus qu’ici changer les têtes (les responsables) ne résous pas le fond. La subtilité – effrayante – du film est également de ne pas personnaliser l’alliance syndicale au statu-quo du système : c’est bel et bien d’un type de pouvoir, de rouage qui s’est mis en place au-delà des profits et autres intérêts personnels.

Pour ce qui est du syndicalisme américain et ses dérives, je renvoie à une interview très intéressante de Robert Fitch qui a écrit Solidarity for sale – How corruption destroyed the labor movment and undermined america’s promise (2006). Un historique très intéressant (et sombre) y est développé, dont voici un extrait qui fait part de la pertinence du film de Schrader au regard d’aujourd’hui (extrait traduit par mes soins, l’interview originale se trouvant ICI) :

« Ainsi quand Blue collar est sorti en 1978 (…), beaucoup qui l’ont acclamé comme le meilleur film jamais réalisé sur les syndicats et la corruption de syndicat pensait toujours que la description légèrement déguisée de l’UAW était injuste. À la fin du film, le personnage joué par Yaphet Kotto dit de la direction syndicale : « Tout ce qu’ils font – monter le vieux contre le jeune, le noir contre le blanc – c’est de nous garder à notre place. » Avec les années 1990, Blue collar s’était métamorphosé en prophétie. L’UAW se désagrégeait. Le sommet négociant avait été détruit. Les locaux négociaient tous seuls, en compétition l’un avec l’autre pour des emplois sur la base des règles de travail et de productivité. Le syndicat avait clairement maîtrisé l’art du jeu des ouvriers actifs contre les retraités; le malade contre celui en bonne santé; les ouvriers sur pièces contre les ouvriers d’unité centrale; et les ouvriers plus vieux contre les jeunes qui portent maintenant le fardeau de l’austérité. En échange des accords de « card-check » » – avec lesquels la direction ne défie pas les réclamations du syndicat de représenter des ouvriers – le syndicat a accordé des concessions de salaires énormes. Aux Johnsons Controls, les ouvriers débutant ont gagné moins de 8.00 $ par heure. L’UAW renonçait au niveau de vie de ses futurs membres en échange de l’étaiement de sa base de droits.

Comme l’UAW a rétréci de 1.5 millions à moins 700,000 à la fin des années 90, le Big Three a aidé à atténuer la douleur financière en donnant au leadership plus d’un milliard pour se débrouiller dans les fonds « éducatif et formation ». (…) Apparemment, beaucoup va pour les fêtes et les voyages. Et il y en a une abondance pour sponsoriser les conducteurs et courses NASCAR. Une course seule coûte environ 1 million de $. Les frais accessoires coûtent plus. La presse The Detroit free a rapporté que l’UAW-DAIMLER finance des responsables syndicaux et leurs invités transportés en hélicoptère NASCAR à un coût de 1,250 $ la course. Les bus et les limousines coûtent des milliers de dollars supplémentaires.

Mais les formes de corruption les plus manifestes et sinistres ont fait surface l’année dernière. En 2005 (…) un collège de trois juges a rétabli des montants d’extorsion qui ont montré un degré de corruption allant bien au-delà de l’imagination du scénario de Blue collar de Paul Schrader. Présumément, les 594 leaders du Pontiac-based UAW Local avaient prolongé une grève de 87 jours en 1997 pour obtenir des dessous-de-table pour eux et des emplois  pour les parents qui autrement manquaient des qualifications appropriées. » Robert Fitch

Blue collar soulève également la permanence du racisme, y compris dans la sphère syndicale. J’ai trouvé en fait intéressant le fait de sentir un racisme permanent, du moins des rapports raciaux très tendus, sans que cela n’occupe le devant de la scène. Comme si le racisme, réel, était relayé au second plan dans la vie de tous les jours, comme s’il restait peu ou pas abordé, notamment dans la sphère syndicale. A ce titre, ce n’est pas anodin je pense que Schrader ait opté pour deux personnages afro-américains parmi le trio principal. Le racisme revient sur le devant de la scène, parfois, depuis ces deux personnages principaux, et particulièrement Zeke. Il y a notamment cette séquence avec le leader syndical qui dit en gros que les noirs ont pu avoir accès au syndicat grâce aux blancs (on a là une idée de l’émancipation et égalité des noirs très paternaliste !); ou encore cette incompréhension du blanc (Jerry) à l’égard du noir que pose Zeke puisqu’il ne vit pas la discrimination. Zeke est d’autant plus intéressant que son achat par le leader révèle une dimension – justement – paternaliste où le blanc offre une promotion sociale.

Et cette promotion est d’autant plus effrayante qu’elle vient d’un leader se proclamant comme héritier des années 30 (et de la grande lutte de 1937 notamment) et en bon transmetteur des bonnes adaptations du présent pour mieux gagner ses droits. Selon lui, gagner des avancées, c’est la compromission… On pourrait presque penser aux « appels au calme », aux « soyons raisonnables » ou, encore mieux, au très fréquent « réalisme » de la situation avec lequel il faut composer, tel que des syndicats le formulent régulièrement y compris en France, quand il s’agit de calmer les bases plus radicales. Le syndicalisme n’hésite pas à broyer ses individus électrons contestataires quand ils vont à l’encontre de la stratégie syndicale routinière et surtout de ses intérêts et de son maintien tel qu’il est, dans le monde du travail tel qu’il est. Je crois vraiment que la scène de meurtre, très réussie, entrant dans un registre de genre spécifique, a une grande valeur de terreur, pas vraiment éloignée de réalités syndicales.

Par ailleurs le film témoigne souvent l’individualisme qui gangrène aussi  la classe ouvrière. Au final, outre la corruption et la trahison syndicales, il semblerait que celles-ci puissent aussi se construire grâce à des problèmes annexes, tel que le racisme, l’individualisme, qui rendent la classe ouvrière perméable au détournement syndical des leaders et à la mainmise de ses derniers. Le syndicat reste officiellement un outil de progrès (avec quelques problèmes corrigés) et on sent bien qu’une certaine classe ouvrière garde la cohésion collective apparente, tel que Gerry qui refuse de parler au flic en revendiquant la dernière grève de l’usine. Mais Schrader s’intéresse ici à la façade qui tombe et aux coulisses, à des réalités ouvrières particulièrement sombres comme rarement abordées par Hollywood à ma connaissance.

Outre le sujet, sur lequel je m’arrête beaucoup il  est vrai, mais si bien traité au demeurant, il faut reconnaître également au film un aspect hollywoodien où le genre, ou plutôt les genres, ont leur place. On pourrait y voir un nécessaire credo du divertissement hollywoodien, du moins une accroche pour le public, mais la multiplicité des genres ici œuvrent dans le sens du sujet développé. Ainsi par exemple la déclinaison « thriller »/ »suspens »/ »parano » dans la dernière partie, très réussie, oppressante, et qui tend à traduire l’étau syndical, son poids quand on lui fait front, sans y mettre réellement de visages. La tension est traitée par une atmosphère angoissante, privilégiant la menace invisible, hormis que l’on connaisse plus ou moins les commanditaires du danger de mort. Il y a également un credo comique lors du braquage, avec des déguisements qui sortent de nulle part, en totale rupture de ton, comme pour mieux saisir le côté désinvolte des trois personnages, n’imaginant pas contre quoi ils vont se frotter.

J’aurai prochainement l’occasion, sur le blog, de revenir à un autre film américain de la décennie 1970 évoquant le syndicalisme aux tendances mafieuses, bien que moins réussi mais là encore réalisé pour Hollywood.

Pour conclure, je renvoie ICI à un extrait d’interview de Paul Schrader, réalisée en anglais en 1978, que j’ai eu la flemme de traduire précisément mais qui se comprend aisément dans son sens général.

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4 réflexions sur “Blue collar – Paul Schrader (1978)

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