Le radeau de la méduse (Splav meduze) – Karpo Godina (1980)

EN ENTIER – Le radeau de la méduse (Splav meduze) – Karpo Godina – VO non sous titrée – 103 mn – 1980 -Yougoslavie

« Deux jeunes institutrices, perdues dans une morne province, remplissent des tâches quotidiennes en rêvant de grandes villes et d’aventures. Un jour débarquent de jeunes artistes de Belgrade et l’« homme le plus fort des Balkans » qui arrive de nulle part. Une épidémie de scarlatine entraîne la fermeture provisoire de l’école et permet aux deux jeunes femmes de partager avec les artistes une existence mouvementée qui les mène de ville en ville. Mais un jour, ils se séparent et chacun continue sa vie de son côté. »

Nous retrouvons le slovène Karpo Godina après avoir approché sa filmographie à travers des courts métrages (ICI sur le blog), tandis qu’il a collaboré comme opérateur sur d’autres films, tel que Rani Radovi (ICI sur le blog) de Zelimir Zilnik, autre cinéaste, serbe, ayant débuté dans la Vague noire yougoslave.Ce long métrage est à signaler par l’apport de Branko Vučićević. Issu des années 50, ce scénariste important du cinéma yougoslave a contribué à la génération de la Vague noire, co-auteur par exemple des scénarios de Rani radovi et d’Une affaire de coeur  de Dusan Makavejev (ICI sur le blog).

En guise de mise en bouche pour le présent Radeau de la méduse, réalisé en 1980 (l’année du décès de Tito), voici un petit extrait sous-titré italien :

 

Splav meduze se situe au début des années 1920, en Serbie dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (1918-1929). A travers les deux institutrices, le film revient sur le mouvement d’avant-garde artistique zenithiste (zenithisme) qui s’articula autour de la revue d’art et de culture Zenit. On peut le résumer, au risque de caricaturer ici (je ne connaissais pas ce mouvement avant d’avoir vu ce film), qu’il était proche du dadaïsme (à la source commune de nombreuses avant garde en Europe), tout en étant connoté de marxisme. La portée révolutionnaire du mouvement fut notifiée par André Breton lors d’une réunion de la Nouvelle Révolution Surréaliste en France, à l’occasion d’un conflit entre les deux mouvements (voir ICI un petit compte rendu en français de l’opposition entre Surréalisme en France et Zénithisme).

Un des personnages principaux du film est Ljubomir Micic, figure incontournable de la revue Zenit qu’il a fondé en février 1921. Il travailla avec nombreux artistes et écrivains serbes, croates et slovènes, et entretint des liens avec d’autres basés en Europe de l’Est et Europe de l’Ouest. En juin 1921, le Manifeste du zénithisme est publié par Micic, Yan Goll et Bosko Tokin en serbo-croate à Zagreb et en allemand à Berlin; il proclame des idéaux humanistes et anti-guerre, tout en appelant à la création d’une nouvelle Europe et unie.

Au cours des années 20, dans une dimension anti-traditionaliste et voulant bousculer le confort, son fondateur mit en avant les thématiques, entre autres,  d’un effondrement de l’Ouest et d’une  balkanisation de l’Europe à travers la « Barbarogénie » (programme de décivilisation face à « l’Europe syphilitique« ) …  La revue constituait l’une des expressions les plus importantes des avant-garde l’Europe de la première moitié du siècle regroupant des articles issus de divers mouvements  en Europe (expressionnisme, constructivisme, cubisme, Dadaïsme, Bauhaus, Futurisme …). Parmi les contributeurs à la revue, du moins à ses débuts, figurèrent Kandinsky, Picasso, Chagall, Marinetti… Elle est interdite en 1926 par les autorités suite à la parution d’un article intitulé Le Zénithisme à travers le prisme du Marxisme. Micic est emprisonné la même année pour propagande en faveur de la Révolution russe, et s’exile alors en France

Zenit, Revue internationale 

Zenit revue

Nous sommes dans le film aux origines du mouvement zénithiste et nous y avons quelques références aux liens entretenus, via la mention de correspondances postales, avec d’autres avant-garde artistiques, telles le Dadaïsme en France (Tristan Tzara) et en Allemagne (Kurt Schwitters) ou encore le Futurisme (Marinetti,que les zénithistes du film signalent comme « le bouffon de Mussolini« ). Il faut préciser que le Zenithisme n’était pas recroquevillé sur soi-même, et que tout en comportant des apports issus d’artistes et écrivains de plusieurs pays européens, une Première Exposition Zenithiste Internationale d’Art Nouveau fut organisée en 1924 à Belgrade. Ce mouvement avait une prétention d’art international, et surtout pas nationaliste. C’est ainsi que la revue internationale avait par exemple un rédacteur en chef pour l’Europe occidentale.

A noter que le frère de Micic, Branko Ve Poljanski, a fondé en 1921-22 à Zagreb une revue de cinéma appelée Kinofon. Des liens entre cinéma et Zénithisme ont vraisemblablement été développés, pensés. Mais je ne m’avance pas précisément là dessus. En fait, pour plus de précisions et des approfondissements sur le Zénithisme et la revue Zenit en tant que telle, moins sommaires que ci-dessus, je renvoie aux quelques articles écrits en anglais qui se trouvent  aisément sur la toile (ce livre par exemple).

 

Le film visible EN ENTIER

Malheureusement il n’est pas sous-titré. Cela doit être encore un de ces nombreux films yougoslaves qu’on ne voit pas en France tandis que l’édition DVD me paraît inexistante. Néanmoins, non seulement on peut se faire une première impression ici malgré l’absence de sous-titres, mais en plus, en « trafiquant » il y a moyen de le voir avec des sous titres anglais, juste en bidouillant un peu l’informatique.

 

Tourné dans le secteur de Belgrade, le film rend dans un premier temps hommage au mouvement zénithiste; c’est un de ces rares retours cinématographiques sur artistes et mouvements artistiques où il ne s’agit pas d’étaler une biographie basique à travers du simple factuel plus ou moins émotif. L’esthétique même du film, ici, est en lien avec le sujet. Ainsi la séquence d’ouverture tout à fait particulière, où la rencontre à l’hôtel pour une séance de photographies érotiques se développe sur un ton tout à fait atypique, tandis que nous y apprenons que tardivement le lien unissant les deux personnages.

Sans être un film-documentaire, on a quelques idées de la pratique zénithiste, ainsi par exemple l’annonce de la « Barbarogénie » – le Zenith-man, influencé par le futurisme et le constructivisme – qui fera l’objet d’un livre publié en 1938 en France intitulé Barbarogénie le décivilisateurou encore les collages et autres peintures via les compagnons artistes de Micic, tandis que les connexions avec d’autres manifestations artistiques d’avant-garde sont évoquées, telle l’invitation de Kurt Schiwtters à une exposition en Allemagne, où seront présent également Moholy-Nagy et Karel Teige. Les distances du mouvement naissant avec le confort artistique bourgeois et la volonté de s’en démarquer, est décliné avec humour dans les dialogues, non sans quelques tensions internes du trio dans les orientations prises (ainsi la critique de l’un sur « l’art-machine » de Micic). La place du corps et de l’imaginaire y sont bien présentés, en plus de l’aspect destructeur des coutumes et renommées artistiques.

Les élans décalés du groupe d’artistes, avec un humour certain, en particulier les séquences d’art et leur chorégraphie dans la rue ou à l’usine, sont des passages particulièrement réussis.  Il y a aussi une ironie évidente quant au groupe. Il est touché progressivement par des querelles intestines, le désespoir, se fait acheter  …

Mais il y a pire, les fascisme et nazisme arrivent, et la guerre éclate. Et c’est la fin la guerre une fois finie.

C’est là l’origine du titre, inspiré de la célèbre toile de Géricault représentant le naufrage d’un navire français ayant conduit au cannibalisme de ses membres, tandis que les plus faibles des survivants en furent également éjectés par d’autres. Le générique d’ouverture composé d’un plan fixe sur la toile du peintre accompagné d’une musique sombre fait démarrer le film dans une atmosphère funèbre, avant de céder place à une ambiance autre.

L’écho tissé par Splav meduze se situe dans ce naufrage d’une utopie, à travers le portrait d’une révolution artistique condamnée à la fois de l’intérieur (« Nous attendons tous un acheteur pour nous domestiquer » dit un compagnon de Micic) et de l’extérieur (la guerre). On peut même se demander si finalement cet art était porteur en soi d’un radical changement, et s’il a véritablement constitué une avant-garde. Toujours est-il qu’à la fraternité d’un art international s’est opposé autre chose. La tristesse de début de film dans le village des institutrices reprend son cours une fois que le mouvement a périclité (tandis que l’inclusion d’une étrange séquence d’Actualités avec des enfants aveugles d’après guerre m’a échappé). Il n’y a plus qu’à songer à des désillusions plus proches de nous. La Yougoslavie ?

Le lien est étroit avec Rani radovi de Zelimir Zilnik, tourné en 1969, et auquel Godina contribua comme opérateur. Là aussi il était question d’un changement révolutionnaire de la société, et buté à autre chose. D’ailleurs, Yugoslava y périssait dans les flammes du dernier plan; ici une héroïne meurt dans un incendie qui ravage tout … Onze ans après le film de Zilnik, il est peut-être également question d’une position artistique et de son échec, malgré des déclinaisons franchement « hérétiques ».

Advertisements

2 réflexions sur “Le radeau de la méduse (Splav meduze) – Karpo Godina (1980)

  1. Pingback: Rétrospective Karpo Godina au Filmkollectiv de Francfort (30 novembre au 2 décembre 2013) | citylightscinema

  2. Pingback: Courts métrages documentaires à la Neoplanta Film – Zelimir Zilnik (1967-71) | citylightscinema

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s