Ilo tsy very (Onction éternelle), Mad 47 – Solo Randrasana (1986)

Le film a été tourné dans le but de garder en mémoire les événements qui se sont passés à Madagascar. Les gens oublient vite, et très peu de jeunes connaissent les répressions, les travaux forcés pendant la colonisation, le recrutement des soldats pendant la Première guerre mondiale. Donc, Ilo tsy very est fait pour rafraîchir les mémoires et pour faire comprendre ce qui s’est passé vraiment.

Solo Ignace Randrasana, interview.

 

EN ENTIER – Ilo tsy very (Onction éternelle), Mad 47 – Solo Randrasana – VO sous titrée français – 75 mn – 1986 – Madagascar/Algérie

« Le fascisme défait, la France fête sa victoire et panse ses blessures. Mais les peuples des colonies réclament leur émancipation.Partout c’est l’appel de la liberté. Le peuple malgache se soulève et c’est en 1947 la grande insurrection qui sera noyée dans le sang : répression sauvage, aveugle où l’on dénombre des milliers de victimes.
Un enfant, Koto, à l’âge des rêves et de l’innocence, a survécu au désastre et raconte les souffrances du peuple malgache. »

 

Solo Randrasana est auteur du premier long métrage malgache (en 16 mm) en 1973 et est décédé en 2011. Ilo tsy very  a été relayé sur YT par les Archives Numériques du cinéma Algérien. Non seulement il comporte des parallèles avec l’histoire de l’Algérie, mais il est également coproduit par la société algérienne ENAPROC. L’Algérie apporta ainsi aide financière et une importante équipe technique (dont le générique d’ouverture rend compte). L’autre coproducteur est le Ministère des Arts et de la Culture Révolutionnaire Malgache et cela a eu un impact sur la réalisation du film. En effet Randrasana, en échange de la concrétisation d’un apport financier malgache, dut modifier conséquemment son scénario. Pire, le montage final lui échappa complètement et c’est la nécessité d’être officiellement l’auteur d’un premier long métrage en 35 mm pour prétendre à la qualité de réalisateur qui l’incita à renoncer de retirer sa signature du montage final. Pour tout l’historique de la genèse du film, son déroulement et ses retouches, je renvoie à l’extrait ICI du livre Les cinémas de Madagascar.

Au-delà de l’évidente propagande de fin de film et qui supplante quelques images du début, il en demeure pas moins que le film constitue une grande valeur de témoignage de ce que fut la colonisation française au Madagascar, et tout particulièrement la répression terrible de mars 1947.

Après de premiers plans montrant l’habitat huppé colonial français à l’européenne, toute une première partie revient sur l’histoire du Madagascar depuis la genèse de la colonie française Madagascar (1896) jusqu’en 1939. La documentation est importante, notamment iconographique, et surtout de type archives filmées; le fil documentaire de ces dernières a été cependant revu à la baisse par rapport au projet initial étant donné le refus de la vente d’archives par la France et que peu d’autres ont pu être trouvées pour être insérées dans le film (en l’occurrence en Italie).

D’entrée, le film contrebalance une iconographie peinte principalement coloniale, par une voix off effectuant le contraste; ainsi avec le rappel du mouvement  insurrectionnel des Menalamba, dans la foulée du gouverneur colonial Gallieni représenté en étant porté triomphalement par les indigènes, avec des drapeaux français.  Celui-ci sera l’instigateur d’un massacre humain dans sa « pacification » entreprise sur l’île, tandis qu’il est le premier à y instaurer le travail forcé des indigènes (plus tard il prendra notamment la forme du S.M.O.T.I.G). S’en suivent ainsi des bandes filmées d’archives, datées sans doute de quelques décennies après la proclamation de la colonie française, donnant à voir le régime d’exploitation des indigènes ancré, donc, dans cette période initiale de colonisation. Puis l’enrôlement forcé des malgaches dans l’armée française lors de la guerre 14-18 est évoqué, là encore avec des images d’archives, ainsi que les résistances des indigènes, tandis que les colonialistes excellent dans l’usage du « pittoresque » et de « l’exotisme » malgaches à l’occasion de foires.

Ce préambule historique et contextuel s’achève en 1939, alors départ de la trame « fiction », toujours articulée à des archives, dans une classe où on apprend que « la France est notre patrie« . La fiction prend place dans un village où le père de Koto a été tué au SMOTIG et le grand-père rendu en partie fou par la participation à la 1ère guerre mondiale (et pour laquelle il est tragiquement médaillé).

La célébration de la fin du S.M.O.T.I.G. pour les hommes du village est de courte durée, étant donné l’appel français à la mobilisation de troupes indigènes pour combattre le nazisme, au nom de la liberté. Avec l’arrivée d’un administrateur colonial venu pour l’annonce de la mobilisation militaire, la représentation filmée est proche de l’iconographie coloniale de début de film (drapeau français en tête, il est porté par les indigènes…). La continuité de l’ordre colonial est flagrante. Et les indigènes vont de nouveau être appelés dans la guerre parmi les chairs à canon.

A la fin de la guerre, les colons comptent reprendre la routine coloniale, notamment celle des bénéfices des plantations tel le stipule l’administrateur du village. A l’occasion d’un buffet pour les riches locaux, le film n’évite pas les références aux collaborations locales, en plus de l’enrichissement des colons. Des archives de la victoire de 1945 fêtée à Paris, sur fond de Marseillaise, sont mises en parallèle aux colonies qui revendiquent l’indépendance… et sur lesquelles s’abattent la répression coloniale : ainsi de terribles archives d’Algérie et du massacre de Sétif de 1945.

Dans la foulée de l’évocation des parlementaires du parti MDRM et de l’abolition du SMOTIG, du mouvement d’insurrection de 1947, le film développe des séquences très marquantes de la répression coloniale. Ainsi celle du train et de ses prisonniers massacrés donnant leur sang à boire aux chiens (ces derniers ayant une connotation symbolique négative au Madagascar); cette séquence est à l’origine du sous titre du film « Mad 47 » qui est tiré du massacre de Moramanga déroulé dans un train. Les séquences aussi de la fusillade dans une cour par les miliciens collabos, ou encore celle de la tuerie dans le village de l’enfant Koto, articulée à de brèves mais saisissantes archives rendant le passage encore plus percutant, tandis que le village brûle sur des surimpressions des épisodes sanglants de la colonisation française. Cette succession de séquences m’a rappelé celles du film syrien Kafr Kassem (1975) qui a été également établi sur les faits avérés d’un autre massacre colonial : celui de villageois palestiniens soumis à un couvre feu, mis en place dans le cadre d’une politique d’épuration ethnique.

Le film a une valeur de témoignage et de mémoire au-delà du Madagascar tant il renvoie au sort de populations d’autres pays colonisés, notamment en révolte dans l’immédiat après guerre, tant la liberté face au nazisme fêtée en France devait aussi être celle des indigènes face à la libération du colonialisme. Mais il en était rien. Dans une interview, Randrasana rappelle que le film est parti d’une enquête sur les événements de 1947, et donc de faits avérés. Voilà une précision qui fait comprendre également cet important choix d’incrustation d’archives en articulation au déroulement « fictif » documenté. C’est un certain Paul Meyer qui dans son travail pour La Mémoire aux alouettes, où l’angle mémoriel est fortement prisé, a scénarisé des séquences de fiction auxquelles était articulé un fil d’archives. Dans son projet initial, le cinéaste malgache souhaitait réaliser vraisemblablement, par le biais de la fiction, un film plus complexe à travers trois personnages et deux récits en voix off, sans réduire pour autant la portée anticolonialiste du film. D’ailleurs, il précisa à ce propos : « Il y a un proverbe malgache qui dit « asa manary ilo mby an-doha » (ne jetez pas en vain l’onction qui vous a été consacrée), c’est-à-dire qu’il ne faut pas renier l’héritage historique. Le titre est tiré de ce proverbe également. » Le fil d’archives de Ilo tsy very entretient une continuité évidente depuis la fin du 19ème siècle et les événements d’après guerre, autant dans les manifestations de l’exploitation des indigènes que dans la répression des mouvements de résistance et insurrectionnels.

Randrasana a pu réalisé une deuxième version en 2010. Dans cette perspective de rapport au présent, il a jugé nécessaire non seulement de retravailler des accords du film initial, mais aussi d’en augmenter la durée par des prolongements en lien avec les dernières décennies du Madagascar. Il s’exprime ainsi dans une interview : « La première Ilo tsy very a été commanditée par le ministère de la Culture révolutionnaire. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. À partir de l’assassinat du colonel Ratsimandrava, il y a encore du sang versé et cela n’a pas encore cessé. Malheureusement, nous ne possédons pas d’images pouvant montrer les événements. Dans le film, j’y ai fait allusion en utilisant la couleur rouge pour les années 1991, 2002. J’ai coupé le plan montrant l’avion qui s’envole et je l’ai mis à la fin pour montrer que cet avion qui part est le symbole de l’histoire et de l’espoir pout tout Malgache, et qu’il n’y aura plus de sang versé d’après le discours de Andry Rajoelina à Ambotsirohitra, après le 7 février 2009. » N’ayant vu cette version je ne peux en parler, mais en voici un compte rendu ICI.

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