Oh uomo – Angela Ricci Lucchi, Yervant Gianikian (2004)

EN ENTIER – Oh uomo – Angela Ricci Lucchi, Yervant Gianikian – 71 mn – Italie

« De l’emblème du totalitarisme à la souffrance physique individuelle, les réalisateurs, à travers cette représentation de la violence de l’homme chargée de rage au sortir de la guerre, entreprennent de faire un catalogue anatomique du corps blessé. Ils portent leur attention sur les conséquences du conflit sur l’enfance, de 1919 à 1921. De la déconstruction à la recomposition artificielle du corps humain, ils cherchent à comprendre cette humanité qui se permet d’oublier et de répéter ces horreurs. »

Le duo cinéaste a réalisé là le dernier volet de leur trilogie consacrée à la Guerre 14-18, et qui fut amorcée par Prigionieri della guerra (1995), relayé ICI sur le blog, suivi de Sur les cimes tout est calme (1998).

Comme déjà précisé par le passé, leurs films semblent rarement projetés en dehors de festivals et expositions artistiques (souvent sous forme d’installations). Par ailleurs, bien qu’il faille reconnaître que la vision sur grand écran s’avère nécessaire, les liens internet de leurs films ont tendance à disparaître rapidement.

Comme d’autres réalisations du duo, le film déroule une série d’intertitres sommaires et introductifs des parties. Ainsi dès l’ouverture, dans la foulée d’une citation de Léonard de Vinci, un résumé fait figure d’annonce de ce qui suit : « La victoire ! Depuis les pèlerinages et célébrations sur les lieux de la bataille dans les années 20 et 30, jusqu’à la guerre « humanitaire » coloniale en Ethiopie. Des emblèmes du totalitarisme à la matérialité individuelle  de la souffrance humaine. Représentation de l’homme violenté, chargé de colère, à la sortie de la guerre. Un catalogue anatomique de la construction et recomposition artificielle du corps humain. » Puis chaque partie a son intertitre situant grossomodo les images d’archives : La victoire de l’ItalieLe corps des enfants, 1919, AutricheLe corps des soldats.

Comme pour leurs autres opus, l’archive dépasse une fois de plus son statut d’illustration d’un discours, d’une voix off et de sa fonction de soumission à un propos.

Une première partie décline l’héroïsme de la guerre, et le patriotisme qui lui est lié, et notamment le fascisme amenant la guerre coloniale en Ethiopie. A ce propos, l’Ethiopie coloniale et le fascisme n’occupent pas une place anecdotique dans la filmographie des cinéastes. Dans la foulée d’images en négatifs et aux couleurs inversées, deux grandes parties s’en suivent, et constituant le thème central : le corps humain et la guerre. Tout d’abord celui des enfants. Avec l’accompagnement d’un chant de l’excellentissime Giovanna Marini, déjà mise en contribution pour Prigionieri della guerra, ce sont des corps affamés qui se succèdent. Surtout, contrairement aux images habituelles d’enfants victimes de la guerre, accompagnant les discours, ici ce sont les enfants, pris dans leur individualité, qui semblent nous parler. C’est ainsi que le chant de Marini cesse un temps, laissant place aux regards caméra d’enfants. L’artifice de la représentation s’efface devant la réalité vécue des enfants. La troisième partie et le corps des soldats est un enchaînement de réparations du corps humain. Ce sont les survivants de la guerre, ceux par exemple de la terrible mise en fosse commune qu’on a pu voir dans Prigionieri della guerra. Ces archives à but de propagande sont assez horrifiantes, et en disent long aussi, au-delà de la guerre et ses ravages, quant aux premières manifestations de l’artificialisation du vivant par l’homme. Les images sont surprenantes par les remplacements et prolongements superficiels du corps humain : visages, jambes, mains, œil.

lucchi

L’œil justement, et une séquence chirurgicale digne du fameux plan de Bunuel… Aux massacres du corps et les horreurs de la guerre, que le film montre mieux que n’importe quel discours, où les hommes témoignent de leurs amputations (avec, là aussi, quelques regards caméra), se superpose ainsi la transformation artificielle du vivant, comme une mutation sans précédent. Un avant-goût, sans doute, du futur.

Pour conclure cette note, voici de récentes sorties de Gianikian et Lucchi. Tout d’abord le film Pays barbare (2013). Comme précisé plus haut, l’Ethiopie coloniale italienne revient régulièrement dans l’oeuvre du duo, et ici c’est le thème central. Cela pourrait être le prolongement de la première partie de Oh, uomo.

Nous nous penchons sur des matériaux filmiques sur l’Éthiopie coloniale italienne (Abyssinie), récemment découverts dans des archives de particuliers. Nous étudions à la loupe les photogrammes sur la colonisation, et transcrivons leurs légendes. Ces matériaux devaient être visionnés à la maison, en silence. Dans ces fragments de films, on remarque, en les regardant sans projecteur, les traces de ceux qui les ont possédés, les moments du film qu’ils ont le plus vus. Notre double lecture passe par les images et par la façon dont elles étaient vécues. Une Éthiopienne à genou, le sein à l’air, un soldat barbu qui lui lave symboliquement les cheveux; des termes récurrents (barbare, primitif, pillard, bigamie) reviennent dans les légendes. Nous avons trouvé aussi beaucoup de séquences militaires illustrant la violence des Italiens lors de la conquête de l’Éthiopie et la phrase suivante: «Pour ce pays primitif et barbare, l’heure de la civilisation a sonné.» Voilà des fragments de l’image de Mussolini en Afrique: il fallait communiquer avec les masses à travers les caractéristiques physiques de sa personne, qui doit apparaître comme une icône unique et incomparable. (…) La voix de Giovanna Marini, grande chanteuse italienne engagée, traverse le film et renoue avec la tradition populaire italienne de l‘oralité. Sa voix en écho à celle des réalisateurs. Y résonnent les massacres et les traces de la résistance éthiopienne, consignée dans les rapports militaires mais jamais rendue publique. Y résonnent le racisme et l’entreprise de guerre lancée par Mussolini bien avant 1939 dans les colonies africaines.

Lucchi et Gianikian

 

Enfin, les cinéastes ont participé récemment à une exposition constituée d’installations à Berlin (photos, vidéos, diapositives, films). Intitulée « After year zero », elle porte sur la réorganisation géographique mondiale après 1945 et la colonisation. Présentation de l’exposition sur Vivre à Berlin : « Nous découvrons plusieurs facettes de l’histoire de la colonisation, des missions chrétiennes en Afrique à l’implantation impériale de la « Bank of Italy » en Afrique sous Mussolini, en passant par la prétendue indépendance du Ghana en 1957. Bien que peu nombreux, certains documents issus de l’importante conférence de Bandung (1955), qui a marqué le début du non-alignement des pays décolonisés avec les blocs Est-Ouest (Etats-Unis et URSS) durant la Guerre Froide, sont également exposés dans la salle principale d’exposition. L’exposition tente de remettre en question nos clichés sur la colonisation et le processus de décolonisation, et lève le voile sur certains aspects cachés de ce dernier. »

Gianikian et Lucchi ont réalisé une des cinq installations artistiques de cette exposition, à travers Imperium.

 

Une interview des deux cinéastes autour de cette installation a été réalisée, comme pour les autres contributeurs à  l’exposition. En anglais/italiens sous titré anglais (13 mn) :

 

Souvenons-nous du chef d’oeuvre Du Pole à l’Equateur (1986), qui reste le film le plus connu et sans doute le plus diffusé à ce jour du duo, mais aussi de quelques autres portant directement sur le colonialisme. La guerre et ce dernier sont souvent associés dans la filmographie. Gianikian prononce dans une interview une formule de Vico qui semble être une part importante de leur oeuvre : « Les guerres reviennent, le colonialisme se poursuit. » Les gueules cassées et les corps affamés sont aussi l’expression du colonialisme qui est une guerre.

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2 réflexions sur “Oh uomo – Angela Ricci Lucchi, Yervant Gianikian (2004)

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