Etnocidio, notas sobre el Mezquital – Paul Leduc (1976)

« On nous a fait disparaître nous les indigènes… on ne tient compte de nous que lors de discours et pour montrer nos marmites au Musée d’Anthropologie. » Paysan Otomi

 

EN ENTIER – Paul Leduc – Etnocidio, notas sobre el Mezquital – VOSTF – 1976 –  Mexique

« Exploité par les « Caciques » qui pratiquent une politique agraire répressive, l’Indien Otomi, de la vallée de Mezquital au Mexique, abandonne sa terre et devient ouvrier, au nom du progrès industriel. Sur un ton militant, Paul leduc nous présente l’abécédaire d’un meurtre culturel, un ethnocide froidement ordonné par les forces dites civilisatrices qui détruit le sens du travail collectif et de l’organisation communautaire. »

FILM ENTRE DANS LE DOMAINE PUBLIC ET VISIBLE EN ENTIER ICI SUR ARCHIVES.ORG, sous titré français (dans la colonne de gauche de la page, choix du format OGG ou MPEG4 et option grand écran)

Ouverture :

Ce documentaire est le deuxième long métrage de Paul Leduc, cinéaste mexicain issu des années 60 et du mouvement universitaire réprimé à Mexico où il réalisa notamment quelques ciné-tracts. Partisan d’un cinéma engagé et formellement non formaté, il est l’un des co-fondateurs du groupe Cine 70. Il produit en 1970 l’excellent documentaire de l’argentin Raymundo Gleyzer Mexico, revolucion congelada (ICI sur le blog) dont l’inoubliable ouverture se situe à Actapan, ville siuée à l’entrée de la vallée de Mezquital. Je renvoie à un petit texte de présentation de sa filmographie ICI sur le site du Festival International du film de la Rochelle qui lui a consacré un hommage en 2013.

La vallée de Mezquital est considérée comme l’un des secteurs les plus pauvres du Mexique, habitée en grande proportions par des communautés indigènes Otomies. Son contexte naturel est  hostile avec un climat semi-aride, soit un aspect auquel renvoie le (rapide) générique du documentaire dont le titre s’inscrit sur une terre asséchée, tandis que le premier plan s’ouvre sur des cactus. S’il est coutume d’être frappé par cette hostilité naturelle, le film expose d’autres hostilités : soit celles d’ordre politiques, sociales et économiques qui vont à l’encontre des populations Otomies.

Roger Bartra, anthropologue, a été sollicité par Leduc pour le scénario du documentaire. Il fut chef de projet à l’Institut de Recherches Sociales de l’UNAM en coordination avec le Patrimoine Indigène de la Vallée de Mezquital. Il est aussi l’auteur d’une thèse à l’université de la Sorbonne (dans la foulée d’un exil du Mexique répressif de la fin des années 60), donnant lieu à la publication en 1974 du livre Structure agraire et classes sociales au Mexique. Il précise le contexte d’alors et la question agraire, dans une interview des années 2000 :

« Nous mettions au centre de notre analyse les phénomènes de déruralisation et de prolétarisation. Mais au-delà de cette fin des paysans, ce qui était pour moi le plus intéressant était d’étudier les bases agraires de l’autoritarisme du régime politique mexicain. Je voulais étudier le caciquisme et tous les phénomènes politiques semblables dont beaucoup n’avaient rien à voir avec le caciquisme rural. L’important était de comprendre ces manières de contrôle populiste aussi bien dans le contexte rural que dans celui de quartiers populaires urbains. J’étais convaincu qu’une telle attitude nous permettrait de mettre à jour les mécanismes à la base de la légitimité du système politique autoritaire; une légitimité nullement démocratique mais très enracinée et fort efficace.(…) [Les polémiques] commencèrent dans les années 70 et durèrent jusque dans les années 80, les deux principaux théoriciens « agrariens » furent Rodolfo Stavenhagen et Arturo Warman, le premier étant par ailleurs assesseur de la Confédération Nationale Paysanne (CNC), le syndicat corporatiste lié au PRI.(…) Il y avait deux sortes d’agrariens, les proches du gouvernement comme Rodolfo Stavenhagen et Arturo Warman, et les maoïstes radicaux, comme Armando Bartra et Rosario Robles qui est ensuite devenu maire de la capitale puis secrétaire du PRD. Il y avait aussi deux tendances chez ceux qui soulignaient cette « fin des paysans » : les communistes dont j’étais, qui pensaient que ce processus était destiné à s’accomplir; mais aussi des technocrates modernisateurs du gouvernement qui, ayant discerné ce processus, souhaitaient en profiter pour lutter contre l’influence de la CNC et les ejidos, les fonds de terres inaliénables constitués durant la réforma agraire. (…) Cette polémique fut très importante tout au long des années 1970. Mon livre (…) connut une très forte diffusion dès sa première édition (1974). « 

Dans une interview consacrée à ses liens au cinéma (accessible ICI), Bartra revient sur la genèse et déroulement du documentaire de Leduc. Ils se côtoient régulièrement à Paris dans les années 70. De par ses connaissances de la Vallée et ses nombreux contacts locaux, le cinéaste l’a donc sollicité pour le script d’Ethnocide : notes sur le Mezquital. D’autres chercheurs ont été associés au film par le biais de Bartra. Produit par l’ONF (Canada), Leduc se refusant à la production mexicaine, l’accord prévoyait un cameraman canadien-français, en l’occurrence ici Georges Dufaux. Suite à un conflit interne lié à des initiatives de tournage entre cameraman et Bartra en l’absence de Leduc, ce dernier s a arrêté le projet deux mois avant la venue du cameraman mexicain Angel Godet. Au final, Bartra et Leduc ne sont pas très bien entendus sur le film, avec une tension quasi permanente; l’anthropologue reproche notamment au film son ton anti-impérialiste, même s’il ne renie pas totalement le documentaire.

A propos de Bartra, il est à préciser qu’il est un peu une « star » intellectuelle au Mexique, tout en étant un opposé de longue date au PRI : soit le rebelle intellectuel préféré des médias, et dans sa qualité d’adversaire au PRI, le parti hégémonique du pays. Il est ainsi consulté régulièrement sur les « actualités » politiques du Mexique. D’obédience clairement social-démocrate, il tient des positions de condamnation vis à vis de mouvements comme l’EZLN (certes à ne pas idéaliser aveuglément) ou, plus récemment, comme celui de l’éducation opposé à la Réforme Priiste et animé notamment par la CNTE (élément radical issu de la SNTE, syndicat traditionnellement acquis au PRI, dont la direction soutient la Réforme, mais dont les bases ont aussi rejoint le mouvement de l’éducation, y compris en en signalant toujours l’appartenance ces dernières semaines à travers multiples banderoles sur les entrées écoles, alors même que la Réforme est votée). Au nom de la démocratie (représentative etc), Bartra tient ainsi des positions ambiguës, parfois pas si éloignées du PRI. Il a même été jusqu’à qualifié de progrès démocratique l’ère des années 2000 (où le PRI perd le pouvoir fédéral pour la 1ère fois de son histoire). Il y voit l’acceptation du « pluralisme démocratique » par le PRI comme une avancée indéniable de la fameuse « transition démocratique » que l’anthropologue défend depuis les années 70, y compris contre les mouvements plus radicaux et révolutionnaires (qu’ils soient au Mexique ou ailleurs en Amérique Latine). Il a aussi condamné les expressions anti-électoralistes des années 2000 (non, il n’y aurait pas de mascarade et établir un mouvement opposé aux processus des élections, c’est condamner le progrès démocratique …). Pour en revenir au mouvement de l’éducation, aux expressions et composantes populaires, Bartra s’est distingué par une condamnation du caractère anti-démocratique du mouvement et par un jugement de mépris vis à vis des enseignants (précaires, faut il le rappeler) qu’il voulait voir cesser la grève. Il a rejoint finalement, à travers son élocution intellectuelle, les commentaires les plus sordides en vogue dans les oppositions au mouvement, partagées parfois dans les classes moyennes et certaines franges dites de « gauche » du pays,  et dont certaines expressions n’hésitaient pas non plus à associer médiocrité enseignante et origines indigènes. Bien qu’officiellement opposé au système PRI, Bartra a non seulement approuvé la Réforme, mais appuyé les logiques méprisantes à l’égard de populations populaires et indigènes du pays. Il aura utilisé pour cela le mot-raccourci magique « populiste » pour catégoriser le mouvement en révolte contre un système Priiste qui finalement aura opté pour la répression en dégageant le mouvement de l’espace public; ainsi à Mexico où la plaza Mayor a été « nettoyée » des occupants, y laissant place lors des fêtes de fin d’année à tout un folklore machiniste empêchant de fait toute nouvelle occupation…  Donc « tout est bien qui finit bien », les maîtres et maîtresses ont dégagé de la rue et arrêté les blocages.

Bon je me suis éloigné du film. Plutôt que d’en paraphraser l’abécédaire, soit la forme choisie ici par Leduc pour témoigner de multiples réalités Otomies en vallée de Mezquital, je souligne juste ici la démarche de Leduc qui ne s’appuie pas sur une voix off en guise d' »explication » de la réalité. la parole est avant tout celle des indigènes Otomis, tandis que la mise en scène insiste ici et là sur le caractère dépossession de soi des communautés. Ainsi ce plan qui revient souvent où les personnes sont figées, debout, au milieu de leurs terres. Le choix est aussi de situer régulièrement ces nombreuses paroles dans ce contexte visuel des terres (et pas chez l’habitant par exemple). Le lieu ainsi est privilégié comme le fond permanent, et c’est celui dont sont dépossédés les indigènes, quitte pour nombreux et nombreuses à migrer dans les bidonvilles de la capitale.

De manière générale, en fait, Leduc pose des thématiques qui se recoupent ici et là et dont il y aurait à faire montage par soi-même. Charge contre une domination des riches contre les pauvres, des colons contre les indigènes, d’un système capitaliste sur un système de « comuneros » (travail communautaire des indigènes où la terre appartient à tous, pas à un propriétaire), d’une culture sur une autre (acculturation), de l’ouvriérisme sur le rural, d’un impérialisme américain sur un Mexique pas si indépendant que cela… le film constitue aussi des continuités avec le passé et insiste sur des superpositions d’un monde littéralement transformé. Les chapitres « Histoire » et « Indigènes » sont unpassage clé où d’une séquence muette retraçant une histoire à partir d’éléments spatiaux et culturels symboliques, on passe à la lecture d’un communiqué indigène mettant des mots sur cette même histoire (succession des dominations politiques, hypocrisie des institutions utilisant l’indigène à des fins démagogiques et le réduisant à un objet de musée, comme écho ici à la position hiératique des indigènes dans leur espace, mis en scène par Leduc). La transition du « H » au « I » se fait par le biais du plan d’enterrement ouvrant le film, sur le cercueil du défunt devant lequel s’attriste les proches. L’idée d’enterrement d’un monde est bel et bien là.

Le chapitre « Démocratie » révèle également une continuité très importante au film de Raymundo Gleyzer; Leduc en ayant été le producteur, cela n’est bien sûr pas un hasard. Pour rappel, Mexico, la revolution congelada s’ouvre sur la campagne électorale présidentielle du candidat PRIiste d’Echevarria dans la ville d’Actopan devant des milliers d’habitants de la Vallée de Mezquital; toute une mascarade politique est alors déroulée, où l’usage de termes de la Révolution est censé inscrire le présent dans la continuité de celle-ci e de ses idéaux « en accomplissement ».

Ouverture de Mexico, la revolucion congelada (sous titres anglais) :

Etnocidio, six ans plus tard, en nouvelle période électorale présidentielle, donne à visualiser plus directement les coulisses de la mascarade politique : la CNC (syndicat paysan PRIiiste) recrute par camions l’auditoire du futur président Lopez Portillo (la bande sonore reprend même la chanson de propagande d’époque), à qui on offre des cadeaux à la fin du meeting. Ces coulisses révèlent également comment un futur président du Mexique dispose d’appuis locaux en Etat d’Hidalgo dans la lise en oeuvre de son élection, ici appuyée sur une mainmise politique locale sur les habitants. Les relais Priistes en terres Mezquital sont les dominants qui enlèvent notamment aux paysans Otomis quelques premiers acquis révolutionnaires (les terres). La terminologie révolutionnaire Priiste en campagne présidentielle (cf le film de Gleyzer) présente là son mécanisme de terrain (Etnocidio). Faut-il rappeler ici la parole d’un bourgeois du chapitre « bourgeoisie » du documentaire faisant l’apologie du caractère « maniable » des Otomis à  partir d’un processus clientéliste…

A propos du caciquisme, ce dernier est une constante de la région mais aussi un des points d’appui principaux du PRI; le gouvernement de l’Etat d’Hidalgo est traditionnellement issu du caciquisme. La mainmise politique qui va de pair avec le pouvoir économique est fortement présente dans le documentaire, et c’est toujours le cas aujourd’hui, y compris dans ses expressions industrielles (le film établit fortement le lien entre les logiques du caciquisme et de l’industrialisation, proche en cela des travaux de Bartra). Je renvoie donc à un article ICI évoquant  une présence emblématique dans la Vallée de Mezquital de nos jours : celle de la cimenterie Slim et son monopole de l’eau (avec la complicité de la CONAGUA, instance fédérale de gestion de l’eau), ses conséquences écologiques, ses annexes en achats de terres (ou plutôt vol, à 10 pesos l’hectare !!), sa dispense d’autorisations fédérales en installations électriques (et privant les villageois de modestes ressources électriques) …

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