Le geste et la parole (André Leroi-Gourhan) – Paul Seban (1970)

« Le premier homme n’existe pas, c’est une abstraction (…). Il est très difficile en paléontologie, et Teilhard de Chardin l’avait déjà fait ressortir, le point d’origine est très difficile à fixer, il est hors de notre accès. « 

 

EN ENTIER – Le geste et la parole (André Leroi-Gourhan) – émission TV « L’aventure humaine » – Paul Seban – 43 mn – 1970 

 » « L’aventure humaine » est une série de cinq émissions qui a pour but de cerner à la fois une grande question – l’homme son passé lointain et son devenir – et une méthode scientifique qui s’attache à rendre rigoureuse une recherche encore balbutiante.Pour André Leroi Gourhan, professeur d’anthropologie préhistorique au Collège de France, rien n’est affirmé qui n’ait été expérimenté minutieusement, que ce soit au sujet de la taille d’un silex, de l’utilisation d’une sagaie ou de la répartition des animaux dans les peintures pariétales. Cette première émission se présente comme un long entretien avec Leroi Gourhan à propos des premiers hommes préhistoriques apparus sur la terre il y a un un million et demi d’années au début de l’ére quaternaire. » (INA)

 

Voilà une très bonne surprise, découverte récemment et de manière tout à fait hasardeuse. Ce premier volet d’une émission télé réalisée en 1970 est très intéressant et n’a pas trop mal vieilli malgré son âge – signe évident de la qualité de l’approche et, bien entendu, de la personne occupant le devant la scène. Ce n’est autre qu’André Leroi-Gourhan, éminent préhistorien et dont le site Hominidés à fait ICI une petite biographie.

L’introduction est excellente. C’est d’une part une entrée en matière toujours aussi pertinente quant à certains de nos spectacles archéologiques contemporains, y compris audiovisuels, et de leurs clichés propagés, non sans perspectives lucratives (au bon souvenir aussi d’un passage de Brigitte Senut, la dame aux fossiles ICI, où justement la scientifique y évoque une certaine vulgarisation et domination des clichés dans notre société dans les rapports à la Préhistoire). D’autre part elle amène une réflexion sur notre approche, notre conception de l’homme préhistorique et c’est ce dont il est largement question dans l’entretien réalisé avec Leroi-Gourhan; telle une mise en abyme de nos possibilités d’approche d’un passé humain et de ses origines qui nous échappent (et nous échapperont toujours en partie).

Les traces qu’ont laissé les hominidés sont ceux par quoi nous pouvons et devons passer pour les approcher et l’industrie lithique occupe là une place de grande importance (mais aussi l’art pariétal par exemple); retrouver le geste passé constituant un objet c’est en partie nouer contact avec ce passé. En ces temps où la génétique est très présente dans les actualités scientifiques – oui, elle est très précieuse -, il n’est pas à oublier quelques fondamentaux. On a beau se rapprocher du biologique, ceci n’est pas tout en soi. Cela me rappelle que le dernier opus de Rob Hope intitulé Symbiose, terre des Néandertaliens et projeté dans de prochains festivals de film d’archéologie, a semble t il une intention de rapprochement du Neandertal à travers l’environnement naturel et l’interaction des préhistoriques avec celui-ci; ailleurs Rob Hope a initié un tel rapprochement comme le laisse penser une intrigante et fortement réussie bande annonce ICI. Pour en revenir à Leroi-Gourhan et la présente réalisation, à travers le geste produisant l’outil, par exemple, on en vient au langage, à la pensée, à la représentation du monde. Les hommes et femmes du passé, d’une certaine manière, nous parlent, nous lèguent des « messages », malgré parfois les centaines de milliers d’années qui nous séparent, soit cet abîme de temps que nous ne pouvons que très difficilement nous représenter. Il n’y a pas d’écriture mais …

Certes des passages de l’émission sont datés, ainsi la terminologie employée par exemple, et un intertitre précisant le progrès des méthodes de datation indique d’ores et déjà le caractère forcément « périssable » d’une partie des données scientifiques présentes dans l’émission. Sur les conceptions de l’articulation station debout et évolution du cerveau, par exemple, ont été relayés sur le blog deux documentaires portant sur deux scientifiques (femmes) qui ont pas mal secoué par leurs hypothèses de recherches et découvertes : Anne Dambricourt (ICI) et Brigitte Senut (LA), cette dernière ayant la particularité de travailler prioritairement sur les fossiles des grands singes. Mais il est également intéressant que dans la présente émission TV on ait un exposé introductif de quelques conceptions bien marquées de Leroi-Gourhan (et de l’époque), et ce à défaut de se plonger dans sa littérature … pour qui par exemple préfère Pantagruel (comprendra qui regardera l’émission).

En tout cas c’est justement là que la qualité de ce volet d’émission (TV !) est manifeste : nous ne sommes pas dans la communication d’une emphase dépendant entièrement de notre soumission à un discours de représentation d’un passé correspondant à un moment X de la mode d’une vulgarisation. Ce volet de l’émission échappe à ce qui condamne à l’anecdotique, voire à l’insignifiant, un ensemble de réalisations audiovisuelles qui lui ont succédé, et lui succèdent encore de nos jours. Il ne s’agit pas d’une reconstitution dotée de grands moyens d’une « réalité » remontant à moins 100 000 ans, au détour d’une vie de caverne, et pourtant le rapport à la Préhistoire y est beaucoup plus profondément amené. Bien entendu Leroi-Gourhan y contribue beaucoup, et le réalisateur a effectué un bon choix de montage introductif à la Préhistoire; finalement c’est des illusions à éviter dont il est en partie question quand on entre dans cette dernière : être conscient du caractère impossible de déchiffrement total des origines de l’Homme et de son évolution à travers ses différents millénaires et manifestations; la part « indicible » demeure. La réalisation a su en tout cas, en toute simplicité, amener la chose réflexive sans y perdre le grand public que nous sommes, et tout en suscitant un vif intérêt, une grande curiosité. Vite, une truelle et un chantier de fouilles !

 

Post Scriptum :

Je n’ai pas vu les trois volets suivant de l’émission qui alternent entretien avec Leroi-Gourhan et son accompagnement sur des sites préhistoriques, tels par exemple Pincevent et… Pech Merle où se déroule depuis 2012 un Festival de Film de Préhistoire (ICI). A propos de Paul Seban, il est à noter qu’en 1993 il faisait part ICI de son dégoût profond pour la télévision et sa médiocrité ambiante, accompagnée alors par le Parti Socialiste au pouvoir :  « En France, je suis exclu des télévisions. Tout ce qui est qualité, recherche, intention réelle d’approfondissement, est marginalisé. C’est devenu banal, quotidien. La situation de la création à la télé est quasiment désespérée, inéluctable. Je ne regrette rien, si ce n’est que les socialistes aient hâté la ruine d’un métier qui avait de belles perspectives. » Au-delà de son inclinaison à « voter pour le Parti Communiste« , il est surtout à relever que la misère culturelle du PS a en effet son pendant en précarité, en ces jours où l’intermittence du spectacle est sur le point de se faire définitivement éclatée (ICI « Nous ne voulons pas être sauvés« ).

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Une réflexion sur “Le geste et la parole (André Leroi-Gourhan) – Paul Seban (1970)

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