Ciné-Club Belgrade – Pavlovic, Rakonjac, Trifkovic (1960-62)

Zivojin Pavlovic, Kokan Rakonjac, Sava Trifkovic – Courts métrages au Ciné-club Belgrade – 1960-62

Dans la foulée des premiers courts métrages professionnels réalisés par Rakonjac et Pavlovic qui ont été relayés ICI sur le blog, voici un exemple de leurs débuts amateurs et celui de Trifkovic, bien que ce dernier n’ait pas continué dans le cinéma (seuls deux courts métrages ont suivi). Ils ont été réalisés dans le cadre du Ciné-club « Belgrade », plus tard renommé Academic Film Center (AFC) et toujours en activité.

Mais avant de relayer plus bas ces petits films muets (ouf, pas besoin de se mettre en quête de sous-titres !), je propose une présentation du Ciné-club Belgrade, un lieu dynamique d’avant garde cinématographique où ont été actifs des cinéastes et critiques contributeurs au Novi Cinema yougoslave des années 60.

CINE-CLUB « BELGRADE »

(présentation appuyée sur des écrits anglophones, dont « Yugoslav ciné-enthusiasm » de Greg DeCuir)

  1. Une culture ciné-club avant la guerre

Après la guerre et la déclaration de la République fédérative populaire de Yougoslavie, la League of Communists of Yugoslavia (parti communiste yougoslave) prit rapidement en main le cinéma et créa dès 1946 le Comité d’Etat du cinéma (State Committee of Cinematography). Des studios de production en découlèrent dans les différents Etats composant la république fédérale, dont le fameux Avala film (Serbie) ou encore Jadran film (Croatie). Dans son livre Liberated Cinema : the Yugoslav experience, Daniel Goulding résume ce contexte cinématographique : « Les films devaient refléter le développement d’un art socialiste distinctif fondé sur les principes du réalisme national (une
variante du réalisme socialiste). » C’est ainsi que les mythes et l’idéologie officielles étaient entretenus par le cinéma, notamment à travers les films de partisans qui composaient une partie importante de la production. Un type de films qui sera mis à mal par des cinéastes de la Vague Noire yougoslave, tel le terrible L’embuscade (1967) de Pavlovic (à découvrir via l’édition DVD de Malavida).

Face au dogmatisme cinématographique devant refléter l’idéologie officielle, plusieurs ciné-clubs donnaient davantage de liberté à l’expression et expérimentation cinématographiques. Or la culture ciné-club, avant son institutionnalisation croissante, était déjà vivace avant la guerre. Le premier ciné-club fut créé à Zagreb en 1928, à travers une section cinéma du Foto Klub Zagreb. En 1931 il représenta même le Royaume de Yougoslavie à la première compétition internationale du film amateur organisée par l’UNICA (Union Internationale du Cinéma), organisation indépendante dont il devint membre dès 1933. Le Klub kinoamatera Zagreb (Ciné-amateur club) est créé en 1935, avec des activités telles que réunions, projections de films amateurs, conférences sur les techniques de production et autres projets éducatifs sur le cinéma. Pendant longtemps ce fut ainsi la seule institution d’enseignement du cinéma en Yougoslavie. A Belgrade fut crée en 1924 le club de cinéphilie « Klub filmofila Beograd » dont les buts étaient de diffuser l’art cinématographique, d’influer sur les goûts du public en écrivant des livres sur le cinéma et de créer des programmes. Il a ouvert la première cinémathèque et réunit jusqu’à 300 membres. Tout en se consacrant exclusivement aux films produits dans le pays, il devint le « Croats and Slovenes Cinephile Club » en 1928, puis le « Jugoslovenski filmski klub » en 1930 pour finalement former en 1932 le « Jugoslovensko filmsko društvo » (Yugoslav Film Society). Ce fut une des premières structures tournées vers un système industriel du cinéma et produisit notamment une fiction intitulée Les aventures du Docteur Gagic d’Aleksandar Eerepov. En général les membres de ces ciné-clubs d’avant guerre étaient des bourgeois, permettant d’assumer les coûts de production par des cotisations ou des dons. La plupart des membres du Ciné-amateur club de Zagreb étaient apolitiques. Mihovil Pansini (un réalisateur expérimental) a relevé que les films produits durant l’avant guerre et ceux du Ciné-club de Zagreb (créé en 1954) dans les années 50 « étaient de « petits hologrammes de réalité » détaillant la manière unique avec laquelle les cinéastes ont parlé d’eux-mêmes plutôt que de la période politique dans laquelle ils vivaient. D’après Turkovic, c’était une nette anticipation de la nouvelle vague d’un cinéma personnel, d’auteur qui a commencé à apparaître dans l’industrie du film yougoslave des années 60 » (Greg DeCuir, « Yugoslav cine-enthusiasm »). Aussi, toute cette culture ciné-club « amateur » a ouvert l’âge professionnel du cinéma yougoslave. Oktavijan Miltic, un des fondateurs du Ciné-amateur club de Zagreb dans les années 30, a réalisé le premier film sonore croate en 1944 (Lisinski).

Lisinski (1944, le premier film sonore croate) :

(réalisé par un cinéaste issu de la culture ciné-club, co-fondateur du premier ciné-club de Zagreb)

      2. Ciné-club après la guerre

Yvo Zgalin – La libération de Zagreb (1945) :

Dès 1946, le parti communiste yougoslave s’est tourné vers l’amateurisme en dispensant une formation technique dans divers domaines afin de rendre accessible les technologies aux citoyens et d’éduquer la population. En découlait notamment la « Belgrade Society of Photo Amateurs », une structure qui comprenait le développement de films amateurs. En 1949 est créée l’organisation la « Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs » qui regroupa peu à peu plusieurs structures dont des ciné clubs. Tout en restant un espace de liberté, le Ciné-amateur club de Zagreb commençait à réaliser des documentaires dont les thèmes étaient proches de l’idéologie officielle, à défaut de s’orienter explicitement sur le réalisme socialiste national. Mais peu de documentation et semble t il aucuns films ne sont restés de cette période d’immédiat après guerre. Le « Photo/Ciné-amateur Belgrade » est fondé en 1950, intégrant la Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs. Pour en être membre il fallait passer des tests qui incluaient la connaissance de la production, la théorie du cinéma ou encore la projection de films. Globalement c’était l’aspect technique qui était privilégié.

   3. Naissance de Ciné-club Belgrade et Ciné-Club Zagreb :

Le « Kino-Klub Begroad » (Ciné-club Belgrade) est créé le 7 mai 1951, en tant que branche du Photo/ciné-amateur Belgrade. Outre la projection de films, il produit un premier court métrage (une fiction) la même année : L’histoire des chaussures de foot, réalisé par Dusko Knezevic. Le premier festival de film du Ciné-club de Belgrade se tient en 1953, où pour la première fois le public peut découvrir ses réalisations. Une dynamique également effective à Zagreb où est créé le « Ciné-club Zagreb », suivi la même année par l’organisation du premier festival du film amateur de Zagreb. En 1953, un certain Dusan Makavejev (futur artisan de la Vague Noire qui connaîtra une carrière internationale) rejoint le Ciné-club Belgrade.

Dusan Makavejev – Antonio’s Broken Mirror, 1957 :

(parmi les premiers films de Makavejev, au Ciné-club Belgrade)

Ce film fut présenté dans une compétition spéciale du Festival de Cannes 1957. Makavejev, Marko Babac et sa compagne ainsi que deux autres membres du Ciné-club eurent une autorisation spéciale pour s’y rendre. Le court métrage y gagna une grande reconnaissance. Mais la petite amie de Babac profita de ce voyage pour ne pas revenir en Yougoslavie, ce qui engendra enquête au sein du ciné-club et même dans la famille de Babac.

En 1953 le Ciné-club Zagreb est rejoint par Mihovil Pansini, dont il deviendra président en 1962. C’est un cinéaste avant-gardiste passé maître dans le cinéma amateur de cette période, tandis qu’il sera aussi un des cofondateurs du Genre Film Festival (GEFF), soit un festival de film expérimental se tenant à Zagreb à partir de 1963 et dont le nom initial faillit être « Antifilm and new tendencies« . Pansini avait également une grande activité théorique et critique du cinéma.

Mihovil Pansini – Brodovi ne pristaju (« Les navires à quai« ), 1955 :

(un de ses premiers films amateurs réalisés au Ciné-club Zagreb)

Au cours des années 50 le ciné-club Belgrade atteint 200 membres.  En 1955 la Yugoslav League Photo/Ciné, structure qui chapeautait toutes les organisations de photographie et cinéma, avait haussé les exigences et mandaté un référent observant les domaines qui devaient être le plus tenus en compte au ciné-club, parmi lesquels la pratique, théorie et culture filmiques ou encore le matériel de projection. Un certain Marko Babac, en tant que membre du ciné club Belgrade,  écrit Handbook for Ciné-amateurs en guise de manuel imprimé pour les cinéastes amateurs. Le Ciné-club Belgrade devenait alors une institution d’enseignement de plus en plus rigoureuse et pour y être admis il fallait respecter des standards. Que ce soit à Belgrade ou Zagreb, les ciné-clubs faisaient émerger une nouvelle génération de cinéastes professionnels qui allaient en partie constituer le Novi Film yougoslave apparaissant dans les années 60. Parfois ces ciné-clubs étaient plus qu’une source contribuant à générer le nouveau cinéma yougoslave, tel le Ciné-club Belgrade qui a donné lieu à de premiers longs métrages d’un même trio de membres (Pavlovic, Rakonjac et Babac) : Gouttes, eaux, guerriers en 1962 et La ville en 1963.

COURTS MÉTRAGES DE PAVLOVIC – RAKONJAC – TRIFKOVIC (1960-62)

Peu à peu le Ciné-Club Belgrade – tout comme le Ciné-club Zagreb – s’est signalé comme un lieu d’alternative à la culture florissante mais de plus en plus institutionnalisée et hiérarchisée des ciné-clubs, rendant compliqué les expérimentations. En voici un exemple à partir des courts métrages réalisées en 1960-62 par Pavlovic, Rakonjac et Trifkovic. Officieusement ces trois films composaient une trilogie, d’où des échos sur le fond et dans les parti pris déclinés. A noter également la participation d’Aleksandar Petkovic (photographie), soit un membre du ciné-club Belgrade qui par la suite est devenu un directeur de photographie important du cinéma yougoslave (dans des films de la Vague noire et des plus commerciaux).

RAKONJAC – Le mur – 1961 – 8 mn :

En 1959, déjà dans le cadre du Ciné-club Belgrade, Kokan Rakonjac avait réalisé un court métrage intitulé Larmes. Il fut interdit car il n’y montrait pas des partisans comme cela devait être, apparaissant de manière sentimentale. Ici, une angoisse existentielle contamine le film.

 

PAVLOVIC – Triptyque de la matière et de la mort – 1960 – 9 mn :

(l’excellent morceau du Velvet Underground qui accompagne ici le film était absent à l’origine)

Le titre vient de la trilogie visée avec les deux autres cinéastes. « Vision onirique d’une femme seule dans la détresse, errance dans un paysage désolé où elle rencontre finalement sa disparition. » (Pravo Ljudski Festival, un cinéma de Sarajevo). Une importance du paysage désolé qu’on retrouve dans son premier film professionnel Eaux vives qui compose une partie du film collectif Gouttes, Eaux, Guerriers.  Ça deviendra une composante importante de ses longs métrages de fiction, tel Le réveil du rat ou encore Quand je serai mort et livide. Une thématique sombre ici, avec la solitude du personnage féminin poignardé et sur le point de mourir. Là encore, un élément qu’on retrouvera plus tard dans les films de Pavlovic où les rapports humains sont souvent très sombres.

TRIFKOVIC – Distant Purple Hands – 1962 – 10 mn

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2 réflexions sur “Ciné-Club Belgrade – Pavlovic, Rakonjac, Trifkovic (1960-62)

  1. Pingback: L’ennemi – Zivojin Pavlovic (1965) | citylightscinema

  2. Pingback: La ville (Grad) – Pavlovic, Rakonjac et Babac (1963) | citylightscinema

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