Ghost world – Terry Tzwigoff (Séquence) // « Fanon racisme et culture » // Solondz – Stoystelling (séquence)

Petite modification de la rubrique « Scènes/séquences » du blog, puisque cette fois-ci j’y joins quelques commentaires…

Ghost world est une excellente réalisation du cinéaste indépendant américain Terry Tzwifoff, qui a par ailleurs réalisé un documentaire autour de Robert Crumb, le dessinateur de BD underground.

Je poste ci-dessous une séquence de Ghost World qui m’apparaît comme l’un des sommets de ce film. Un commentaire très pertinent sur le racisme, qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Todd Solondz, autre cinéaste indépendant américain.

 

Nous retrouvons dans cette séquence Robert Crumb, puisque la peinture du « coon chicken » a été réalisée par Crumb lui-même, l’originale ayant en fait disparu.  La séquence, ici, m’interpelle de par son propos à contre courant : d’une part elle démontre une mémoire tronquée du racisme (évacuation de la mémoire des manifestations du racisme dans l’histoire américaine), d’autre part elle laisse entendre que le racisme n’existerait plus aujourd’hui, aux yeux des jeunes contemporains, et que son évocation, voire sa révélation, suscite le malaise.

L’oeuvre d’art de l’héroïne suscite un choc auprès de la classe d’art, tandis que le film ne manque pas d’humour, par ailleurs,  à propos d’un certain art conceptuel. Le choc est évocateur d’un politiquement correct et d’un racisme plutôt esquivé quand son tableau est brossé. Le fait même que les élèves s’offusquent de cette « oeuvre d’art raciste » laisse entendre que pour eux un tel racisme n’existe plus et ses expressions (sous une forme grossière ici) ont par ailleurs disparu de la mémoire collective.

Le travail d' »archives » inaugurant la séquence renvoie à un effacement des traces, aujourd’hui, d’un certain racisme ayant exercé au coeur même de la société américaine et sans se cacher, au contraire. Le problème posé par la séquence : le racisme a t il disparu ?

Face à cette question ce sont les réactions de la classe (y compris d’une élève noire) qui sont extrêmement intéressantes. L’héroïne est ainsi accusée de réaliser une oeuvre raciste. Or l’oeuvre de l’héroïne est pertinente, justement, en interrogeant la réception et son argumentation est solide. C’est assez drôle, car ça rentre ironiquement dans le moule d’un art conceptuel qui se construit essentiellement par le discours.

Cette mise en abîme du racisme en questionne la permanence de nos jours.  « Coon chicken », l’intitulé du restaurant, est véridique (comme le décline de toute façon la séquence); une terminologie dérangeante car renvoyant à une ségrégation et une perception raciales de la société, qui n’existerait plus de nos jours; une terminologie raciale, au-delà de l’insulte « nègre », qui n’a plus à être utilisée car elle signalerait la pérennisation, de nos jours, d’une politique raciale et l’inégalité des personnes en fonction de races… Le principe ici est de renvoyer à une catégorisation raciale inscrite dans les fonctionnements mêmes de la société (aux racines idéologiques incarnées dans cette résurgence d’une vieille affiche raciste de restaurant).

Ne serait elle pas vraiment disparue ? S’exprimerait-elle autrement, en mode « politiquement correct » ? Comment interpréter le choc suscité auprès des élèves ? Le fait même de fuir la révélation d’un racisme, en cataloguant ce procédé de « raciste », indique finalement qu’il y a malaise à s’exprimer là-dessus et, donc, à se positionner autrement que par la condamnation illico-presto, sans examen. L’attitude collective de la classe est unanime et marque un gros malaise, comme une découverte de l’expression du racisme. Cela signifie t il que le racisme n’existe plus dans la société présente ?

Le parti pris subtil de cette séquence est justement de souligner que l’expression du racisme plus subtil correspond en fait à la forme grossière, en en gardant le fond. Et que comme toute société caractérisée de racisme, son expression est banalisée. Ce qui choque aujourd’hui, ne choquait pas hier (cf la réalité historique et documentée qu’explique l’héroïne). Quelles sont les formes d’expression du racisme dans le présent… et quels rapports de complicité partageons nous consciemment avec elle ? Voilà sans doute la question fondamentale posée par la séquence.

Je renvoie LA à une video formidable, intitulée « Frantz Fanon, racisme et culture« , où c’est tout particulièrement le passage aux alentours de la 16ème minute que je trouve tout à fait en résonance avec la séquence.

 

L’expression culturelle du racisme en contexte colonial y est nettement abordée. Le racisme n’apparaîtrait il comme racisme qu’une fois le regard rétrospectif et distant ? Dans son présent, le racisme ne serait pas un racisme, ou plutôt son expression serait « normale » et admise collectivement (ou presque). Le racisme a son argumentation, sa logique, sa « raison », tel que l’exprime ainsi le début de la video. Dans Ghost world, la classe et sa réaction devant l’oeuvre d’art : consciente d’un racisme passé, et aveugle (complice) devant le racisme du présent ?  La séquence de Ghost world questionne également le rapport à la mémoire. Elle amène bien le travail sur les traces, qui ont été nettoyées des mémoires collectives. Mettre en relief ces traces au regard du présent créé un malaise collectif, voire une polémique, et l’opposition manifeste un déni de racisme dans la société présente, du moins tel qu’il est entendu au regard du passé.  La vidéo « Fanon racisme et culture » s’avère d’une redoutable pertinence à cet égard, puisque portant sur le colonialisme. Y a t il des continuités, dans notre présent ? L’islamophobie de nos jours, par exemple, qui est un racisme, est elle une continuité post coloniale ? L’islamophobie en vogue  (Charlie Beauf et autres médias, discours politiques…) est elle récente et sortie de « nulle part » ? Plus gravement, l’islamophobie ne relève t elle pas d’un continuum historique? J’invite là à lire un article très intéressant publié sur Etat d’Exception.net, au titre très significatif  « La haine islamophobe a un long passé » (cliquer ICI)

Pour conclure avec la séquence de Ghost world, mon impression est que c’est le regard sur le racisme qui change, sans que celui ne change fondamentalement de nature. Le fond, en effet, varie peu. Et c’est celui-ci qui explose à la tête de la classe. Après tout, en guise de parallèle, comment ne pas penser à l’irruption réprimée, au moins à deux reprises en trois ans, de personnes du collectif antinegrophobie lors de la commémoration en grandes pompes de la fin de l’esclavage, du côté de Paris ? Regardons donc l’éjection de personnes portant un t-shirt « collectif anti negrophobie ». N’est-ce pas un acte qui en dit long, à la lumière de la formidable séquence de Ghost World ?

Ce n’est pas le racisme qui pose problème à la société et son fonctionnement, c’est la mise en évidence de celui-ci autrement que sous ses allures de « normalité », plus rassurantes pour la pérennité du racisme acceptable. C’est ici une censure digne d’un Etat contradictoire à ses idéaux affichés, dont les rouages mettent sous silence la révélation des côtés obscurs, quitte à la dégager concrètement de l’espace public (pour ne pas dire élimination).

2011 : (2013, lien ICI sur dailymotion)

 

Welcome to the dollhouse (Bienvenue dans l’âge ingrat) – Todd Solondz (1995)

Malgré des activités estivales rendant mes visionnages de films très difficiles et réduisant beaucoup mes possibilités d’accès à internet, un passage express consacré ici à un film de Solondz. 

Il est un des cinéastes les plus charismatiques (et polémiques) du cinéma indépendant américain contemporain. Il se détache en particulier par un humour noir souvent ravageur et un regard sur la classe moyenne/petite bourgeoisie américaine radicalement critique, en particulier à l’égard des valeurs affichées. Son film Happiness (1998) est sans doute le plus emblématique de sa carrière à ce jour tant il incarne bien le côté provocateur et dérangeant de Solondz sans tomber pour autant dans une moquerie et cruauté gratuites. Mais mon favori reste sans doute à ce jour la première partie composant le film Storystelling (2001), « Fiction » : le racisme y est notamment violement abordé, au-delà d’un « antiracisme » bien pensant et sans remise en cause profonde de la société qui se construit avec le racisme ; un épisode qui représente bien « la patte » Solondz qui peut choquer, et installant le malaise pour le spectateur qui ne peut rester imperturbable dans son fauteuil. Notons que la censure lui a posé des problèmes aux USA, en classant comme « pornographiques » des passages du film. Solondz a choisi d’y mettre un carré rouge pour la diffusion dans son pays, dans les scènes accusées, afin de souligner la censure tout en en permettant l’accès au public de moins de 17 ans accompagné d’un adulte, à défaut de quoi un échec commercial était inévitable. Bien que la bande annonce comportant le carré rouge ait été refusée, « la MPAA l’a désapprouvé car elle suggérait qu’ils étaient des censeurs » (…), les Etats-Unis seront le seul endroit, avec l’Iran et l’Irak, où figurera le carré rouge. »

 

Le ton caractérisant le cinéaste, souvent cynique, n’est pas une marque de mépris voué à un nihilisme improductif, mais plutôt un moyen d’interroger le spectateur en soulignant les faiblesses et la misère intérieure de ses personnages qui révèlent en fin de compte un mal à l’aise profond derrière le soi-disant bonheur de l' »american way of life ». Il égratigne à merveille les façades : la bonne famille, le politiquement correct, la charité… c’est tout un monde de valeurs qui se craquèle.  Le spectateur peut être désarçonné, voire choqué, et le cinéaste offre peu de portes de sortie face à la critique profonde d’une certaine société qu’il met en scène. Pas de tabous dans les films de Solondz, et au contraire une remise en cause radicale de la société américaine intégrée dont les apparences sont souvent mises à mal et s’effondrent à travers un regard impitoyable du cinéaste qui suscite souvent des controverses. 

Bienvenue dans l’âge ingrat  (Welcome to the dollhouse) est son premier long métrage à avoir été remarqué du grand public et de la critique, récompensé du Grand Prix du Jury du festival de Sundance 1996. Chronique d’une adolescente inscrite en lycée, celle-ci vit un véritable enfer à la fois scolaire, familial et amoureux. Une bonne mise en bouche du cinéma de Solondz, marqué d’une certaine cruauté mais aussi d’une interrogation sur le mal être de ses personnages, ici en l’occurrence de l’héroïne du film, superbement interprétée par Heather Matarazzo. On peut éprouver une certaine compassion pour cette dernière tant le cinéaste ne la condamne pas à une pitoyable adolescente en crise sujette à nos ricanement ou pitié méprisante… Le monde qui l’entoure est en effet particulièrement laid, médiocre, cruel et triste, de façon assez ordinaire.

Dawn, adolescente impopulaire et humiliée par ses camarades de lycée et ses profs, a pour seul ami un garçon efféminé tout aussi moqué. Elle se lie avec Brandon bien que celui-ci la menace au départ de la violer, et tombe amoureuse de Steve bien plus âgé qu’elle. Dans le même temps elle est confrontée à une vie familiale pénible où elle est particulièrement irritée par sa petite sœur, bientôt kidnappée par un voisin du quartier avec la complicité involontaire de Dawn…

Le générique de début de film se déroule sur une photo de la famille de Dawn: cliché de la bonne famille américaine moyenne, tout le monde sourit sur la photo, avec musique de piano des plus tranquilles. Bref tout est on ne peut plus « normal » et le visage de Dawn affichant un large sourire heureux mis en valeur par un zoom finit cette entrée en matière qui semble indiquer un bonheur intouchable… La suite va écraser cette image pendant 90 minutes pour s’achever sur un travelling avant rappelant le zoom de début de film, avec une Dawn opposée à cette image de départ, marquée d’un dégoût totalement en contradiction avec le bonheur annoncé au début, en fin de compte illusoire. Une bonne entrée en matière dans la vie adulte qui l’attend, semble nous dire le film.

Bienvenue dans l’âge ingrat est cruel avec Dawn à trois niveaux: familial, sentimental, scolaire. Sa scolarité est marquée de l’humiliation subie par ses « camarades » du fait de son physique ne correspondant pas aux canons de « beauté » et à la mode; désignée comme « gouine » et « saucisse » tout le monde s’y met, jusqu’à son casier tagué de partout des mêmes termes. Son pendant masculin est de même désigné de « pédé » dans une des premières scènes…La cruauté des lycéens à blâmer l’autre à partir du critère physique désigne toute une jeunesse superficielle, intégrant déjà l’apparence normalisée comme intégration à la vie en société. Outre donc cette mise à l’écart, Dawn subit également l’humiliation enseignante à travers une leçon bien sadique vu les circonstances sur ce qu’est le dignité…

Le monde des adultes n’incite pas à remettre en cause le comportement bête et méchant de ses camarades et enfonce un peu plus Dawn dans l’impopularité et l’humiliation. Son calvaire se poursuit dans le foyer familial, où les scènes blessantes se poursuivent; cette fois-ci davantage marquées par des valeurs familiales à adopter telle que l’amour de la petite soeur malgré son côté « peste » très irritant, le sérieux réfléchi du grand frère qui se rapproche de l’université en guise de « réussite » professionnelle à venir, la piété familiale envers les parents qui exigent d’elle, dans une scène particulièrement réussie, la destruction de son seul refuge (sa cabane de club des « gens spéciaux ») à l’occasion de l’anniversaire de mariage. Les scènes cruelles s’enchainent pour Dawn dès lors qu’elle n’accomplit pas les valeurs référentes pour une intégration sans faille à la norme. J’ai particulièrement savouré cette petite scène méchante où privée de dessert elle n’a plus que ses yeux pour savourer le gâteau au chocolat dont se délectent grossièrement chaque membre de la famille autour de la table. Dawn a beau être en phase de « rébellion », ses désirs restent communs à ses semblables…Le plus bel exemple à ce sujet est ce rêve qu’elle fait en se voyant aimée de tous, de la famille à l’école en passant par son coup de foudre irréalisable (Steve)… et tellement rejetée au final !

 

Steve, derrière l’espoir insensé qu’à Dawn d’être sa petite amie, est un élément de plus qui la repousse. Ses efforts de « séduction » suscitent notre sourire car  marqués de la naïveté, de l’ignorance en matière de sexualité (ce qu’elle comprend du « doigté« …), …  Le seul espoir pour elle a été Brandon, mais issu d’un milieu plus précaire, celui-ci se résigne à faire route seul, quittant son père… Elle n’a plus que ses yeux pour le voir partir, comme pour le gâteau au chocolat qui finit dans l’estomac des autres. Ce collégien est fort intéressant : issu d’un milieu social pauvre, il est tout aussi marginalisé que Dawn, mais pas sur le même mode ; nous comprenons vite qu’il n’est pas « destiné »  à accomplir une vie typique de la classe moyenne, ne disposant pas des mêmes atouts – notamment du point de vue de l’ancrage social : voué à une vie familiale déstabilisante (le contre champ de la routine familiale réglementée et tout propre du foyer de Dawn), il est confronté également à la vie adulte avant l’heure ; c’est d’ailleurs lui qui influence quelque peu l’adolescente à abandonner ses habitudes de gamine. Le point commun avec Dawn est le partage d’une certaine solitude vécue dans le monde.

Tout semble échapper à Dawn, et bien que cruel, le film suscite également notre compassion pour cette adolescente vivant un véritable enfer où elle est seule; désir de s’intégrer comme populaire, aimée, sans faire de concessions à la bêtise environnante et aux critères d’adaptation. Un petit air du dessin animé Daria (que j’affectionne beaucoup), bien que Dawn soit bien moins mature et seulement sur le point de quitter son enfance, un peu en avance sur les personnes de son âge. Notons aussi que Dawn ne figure pas une persécutée outre mesure, où le monde devrait la secourir; son apprentissage devra la conduire à faire face seule.

Pour résumer, Welcome to Dollhouse c’est un peu l’enfer adolescent marqué de la solitude et d’attentes sans cesse déçues, et surtout en mal d’adaptation à une société dont les tares sont formidablement mises en avant dans le film: lycée où le culte de l’apparence est sans pitié pour qui ne correspond pas à la norme, valeurs professorales bêtement conformistes et répressives; famille dépourvue de toute humanité profonde tant la pression des valeurs familiales officielles déshumanise; société fondée sur l’hypocrisie comme acte de communication; la scène du discours de remerciement de Dawn est un sommet de cynisme: insultée par toute une salle, ça finit par un « merci à tous » contraint pour notre pauvre Dawn !

Le « rebelle » qui veut faire son Jim Morrison à New-York, Steve, n’échappe pas au tableau et son allure rebelle ne repose là aussi que sur l’apparence: même ce qui se dit échapper à la norme est une forme d’intégration à la norme car reposant sur une manière d’être; Steve est dépeint par Solondz comme quelqu’un en fin de compte ne cherchant que la popularité par le look du rebelle…La révolte se trouve elle aussi normalisée au point de devenir une forme d’adaptation recyclée en produit de popularité!

Bienvenue dans l’âge ingrat est une initiation au passage à l’âge adulte avec tout ce qu’il promet comme enfer, mais cette fois-ci enfoui davantage derrière l’hypocrisie.

Le film se finit sur Dawn triste et résignée à subir, chantant à contre cœur, avec dégoût marqué sur le visage, une comptine des plus stupides…  Un formidable plan final par conséquent, résumant à la fois son présent et un certain devenir collectif adulte.  La galère ne fait donc que commencer, aucun échappatoire à ce que la société lui promet; la réussite nécessite de « jouer le jeu » malgré toute la cruauté et médiocrité sous-jacentes.  Voilà en tout cas ce que semble apprendre Dawn en cette crise d’âge régulièrement réduite à un simple fait adolescent classique par lequel tout le monde passe. On ne peut s’empêcher de penser à travers Dawn que c’est bien plus que ça… Solondz se démarque des films sur le sujet qui ramènent l’adolescence à une simple crise passagère. Quelque chose de plus grave se joue, où les adultes ne sont pas épargnés. 

Une interview de Todd Solondz ici sur clapmag

Ted Bundy – Matthew Bright (2002)

USA – Extraits et EN ENTIER en VO non sous titrée

Nous retrouvons Matthew Bright après avoir évoqué le très bon Freeway (1996). Comme son titre l’indique, le film porte sur le tristement célèbre Ted Bundy (1946 – 1989), pour lequel fut employé pour la première fois le terme « serial killer ». Ted Bundy a en effet assassiné une centaine de personnes, que des femmes, avec violences sexuelles. Bright ici revient sur cet individu, de ses premiers meurtres à sa condamnation à mort et exécution par chaise électrique.

Glaçante et distanciée, voilà comment je résume l’impression que m’a laissé la forme du film. Bright nous révèle un Ted Bundy à la fois psychopathe (aucun ressenti pour autrui) et « normal ». C’est le point le plus inquiétant du film. Les meurtres (certaines scènes dures mais sans effets surajoutés) s’enchaînent avec simplicité des gestes, et indifférence de Bundy, voire moquerie, pour ses victimes. Bundy accomplit ses meurtres comme il s’accomplit dans la société. Car Bundy n’est pas un tueur à l’écart de la société, exprimant une névrose; il est DANS la société. Professionnellement il se fait une place, il suscite du respect tandis que d’un point de vue relationnel il n’a pas de difficulté pour séduire des femmes. Ted Bundy rejoint un aspect important de Freeway: la manipulation d’autrui par le contrôle de la parole (Bundy amène beaucoup de femmes dans son piège ainsi), la bonne apparence et l’intégration dans la bonne société comme alibi et couverture à toute déviance inhumaine.

Le film de Bright peut troubler car la mise en scène ne porte pas de jugement sur Ted Bundy; regard distancié qui se contente de « raconter » des meurtres, les quelques faits marquants de sa vie (notamment les évasions) et sa banale vie de bon citoyen américain intégré à la société. Mais justement cette approche « neutre » sert très bien le film. Ca renforce cette cohabitation du citoyen banal avec le tueur psychopathe. Cette association est la véritable violence du film. D’où l’importance que revêt dans le film celle qui fut un certain temps la compagne régulière de Bundy: lorsqu’elle comprend ce qu’il a fait une fois en prison, elle tombe de très haut ! Elle a côtoyé un être sans connaitre cet aspect et sans en douter.

Cette association est terrifiante car elle rend complice l’intégration dans la société avec la folie meurtrière. Plus que Bundy lui-même, c’est son articulation avec la bonne société qui donne des frissons en fin de compte. On peut être totalement intégré et « réussir » dans la société tout en développant un comportement meurtrier et inhumain. La folie meurtrière n’est pas un obstacle à la réussite du bon citoyen…

La masse se rassure comme elle peut en fin de film, et se contente de la vengeance par la peine de mort prononcée pour Bundy. Bright se sert d’archives pour illustrer quelques passages en justice de Bundy et de ses effets sur la foule. Celle-ci applaudit sa mort et refoule le bon citoyen meurtrier. Il y a comme un acharnement outrancier pour mieux cacher une normalité assassine quotidienne, celle qui ne concerne pas que le tueur braqué par les médias. Il s’agit de se donner bonne conscience, tranchant avec une banalité meurtrière qu’applique le fonctionnement d’une société où l’accomplissement de « réussite » individuelle n’est pas incompatible à l’écrasement de l’autre – c’est même quelque part un leitmotiv structurel. Quitte à digresser largement, il y aurait à voir un des films les plus percutants que je connaisse de Jean-Gabirel Périot, Eut-elle été criminelle, évoqué ici sur le blog :

 

Excellente fin de film très documentaire dans sa façon d’aborder les préparatifs de l’exécution finale (et ça me fait penser aussi à d’autres films sur la peine de mort : La dernière marche de Tim Robbins avec Sean Penn, et surtout Tu ne tueras point du cinéaste polonais Kieslowski). Glaçante mécanique de mise à mort, et bizarrement c’est le crime le plus dur du film tant ici il répond à un acte réfléchi et raisonnable. La société a sa propre mécanique de mise à mort, ses propres logiques, et fait écho à celles de Bundy qui avait son propre fonctionnement logique (le film amène les meurtres comme un mécanisme bien huilé, comme une occupation courante tout à fait banale).

Aux allures au premier abord de film descriptif d’un sérial killer, Ted Bundy va bien plus loin que ça et Bright révèle une fois de plus une mise en scène pertinente. Il n’a pas fait le choix d’un film spectacle commercial exploitant les meurtres pour en faire un film à sensations fortes de type horrifique. Le malsain dans ce film est au service d’une réflexion quant à la société. Pas de violence gratuite, mais un propos qui glace le sang.

Les spectateur qui ont aimé Freeway seront sans doute surpris par ce film plus « froid » mais Bright garde une patte semblable même si beaucoup moins déjantée. Quelques scènes d’ailleurs rappellent Freeway, notamment une séquence où Bundy se prend une petite raclée dans sa voiture par une femme qui parvient à lui échapper… Bright maintient une sérieuse critique d’un patriarcat entretenu dans la société américaine qui le protège, sous couvert de réussite personnelle dans la « bonne » société; le statut social est un privilège de domination d’ordre raciste, social, sexiste… 

Le film en entier ci-dessous (non sous titré) :

Freeway – Matthew Bright (1996)

USA – Extraits (et EN ENTIER VO non sous titrée)

Entre comédie déjantée et film à teneur sociale quelque peu virulente, Freeway est une adaptation moderne du conte du petit chaperon rouge. Vanessa, adolescente de 16 ans, vit à Los Angeles chez sa mère prostituée et toxicomane tandis que son beau-père abuse d’elle  en la tripotant. L’arrestation de sa mère par la police, qui lui tend un piège, incite Vanessa à refuser l’aide d’une assistante sociale qu’elle finit par ligoter, évitant ainsi d’être placée dans une famille d’accueil. Résolue à s’installer chez sa grand-mère, elle fait la rencontre de Bob sur la route, serial killer qui assassine de jeunes prostituées. Bob le psychologue va vite s’avérer être pour Vanessa un dangereux psychopathe. Lui échappant une première fois, les ennuis s’enchainent pour Vanessa sur la route la menant à la caravane de sa grand-mère. 

D’emblée le film nous situe dans un milieu social marginalisé qu’on pourrait qualifier de « sous prolétariat » : chômage et pauvreté, drogue, prostitution, guerre des gangs… Vanessa grandit dans un milieu qui n’est pas épargné par la répression policière (l’arrestation de la mère est particulièrement violente, emballée dans un sac elle n’est pas considérée comme un être humain), par les préjugés racistes bien que noirs et blancs vivent une misère commune et dont la survie économique passe par les aides sociales. Outre le sort réservé à cette classe sociale tenue à l’écart, Vanessa subit l’abus sexuel de son beau-père (il la tripote devant un film porno, réduisant sa belle fille mineure à un objet sexuel à exploiter) et voire même l’abus de pouvoir d’un psy particulièrement louche qui insiste pour savoir en détails sa relation avec le beau-père. Seule l’assistante sociale semble sauver un peu le tableau tant elle nous paraît un peu plus humaine, mais on comprend vite qu’elle est impuissante à agir, car sa bonne volonté se heurte à une population récalcitrante, si l’on en juge l’attitude de Vanessa à son égard. La mort de son petit copain noir Chopper assassiné par balle achève le terrible tableau de ce début de film.

Par la suite le film nous confronte Vanessa, l’ado issu d’un certain sous prolétariat, à Bob le tueur (le grand méchant loup), issu lui d’une classe sociale aisée et psychologue de profession. Dès lors le film est une confrontation de ces deux mondes, et nous donne à voir comment la classe aisée peut à loisir bouffer les exclus du système définitivement réduits à des « déchets » dont on peut se débarrasser en toute impunité, avec une complicité institutionnelle plus qu’évidente (médias, police, justice en particulier). Bob a une apparence de quelqu’un de « bien » au premier abord,  c’est à dire de propre et de sensé, convenablement cultivé et intelligent, bien inséré dans la société. Néanmoins une ballade nocturne entre Vanessa et Bob nous ôte vite cette première impression et l’apparence commence à se fissurer: Bob y fait preuve d’une séduction basée sur un abus de pouvoir intellectuel et psychologique sur une jeune fille mineure, intimidée ici par la fascination qu’exerce sur elle Bob, à la fois verbalement et physiquement. Il va jusqu’à lui proposer d' »ouvrir la porte« , on devine la perversité et la violation qui se cache derrière ces paroles… Cela se confirme dans la voiture, où Bob commence à faire part de sa propre névrose, et de comment il perçoit en réalité Vanessa et sa classe: la « lie de la société » dont il faut se débarrasser pour protéger une certaine élite sociale. Son discours sonne comme le plus extrême des conservatismes !

La prétention de la classe aisée à pouvoir inférioriser et éliminer toute une classe de marginalisés est brillamment mis en évidence à travers le personnage complètement taré de Bob. Vanessa face à cela, malgré son peu d’éducation et de culture officielle, apparaît comme digne et combattive. Bien entendu la police a elle aussi ses préjugés et ne pense à aucun moment que Bob puisse être un dangereux psychopathe du fait de son appartenance sociale et de sa fonction.  Et le film engage même un parallèle très intéressant car c’est un policier noir qui s’acharne sur Vanessa à partir de ses préjugés vis à vis de son origine sociale. Ici, le noir, figue infériorisée par excellence dans l’histoire des USA, jouit d’une assise sociale pour à son tour inférioriser… Il faudra approcher le dénouement du film pour que le flic noir reconnaisse à demi-mots qu’il s’est trompé au sujet de Vanessa et que bien qu’issue d’un milieu sous prolétaire, elle n’est ni raciste, ni prostituée – vulgarité, racisme institutionnel, broyage d’une catégorie de population, fonctionnement élitiste pervers… se situent ailleurs. 

Freeway est en fait un film en partie sur les préjugés sociaux au service d’un certain discours, largement relayé par les médias. Ainsi par exemple le soutien ouvert des journaux TV à Bob qui y passe comme victime suite à son passage à tabac par Vanessa qui a utilisé la légitime défense. Vanessa est en prison durant ces passages TV, et sa compagne de prison, sèchement passée à tabac, apparaît comme une victime du système dont on ne parle pas…et dont on ne parlera jamais. Son sort semble tout tracé. A noter que dans la même prison, la relation de Vanessa avec cette même femme laisse apercevoir une certaine solidarité entre gens issus de ce milieu marginalisé. Leur évasion et la fuite de la police qui jouit de l’appui médiatique et d’un discours sociétal dominant n’est pas sans me faire penser au chef d’oeuvre de Ridley Scott Thelma et Louise – allez je poste pour le coup ce final si emblématique (et j’encourage à s’intéresser aux échos possibles de Freeway à Thelma et Louise) :

Je ne vais pas plus loin afin de ne pas révéler le devenir du « petit chaperon rouge » Vanessa à la fin du film, et je conclue donc en conseillant vivement de voir Freeway. Pour ma part le côté social m’a particulièrement plu. J’ai fait abstraction de tout ce qui relève du comique dans le film, notamment dans les corrections infligées à Bob par Vanessa, et du jeu effectué autour du célèbre conte, ou encore de la qualité de la BO…

Bright, cinéaste américain indépendant que j’apprécie beaucoup, enchaîna avec Ted Bundy, film sur un serial killer célèbre des USA. Une continuité s’établit sur le fond, bien que la mise en scène diffère et qu’il rebute au premier abord si on a vu auparavant Freeway. C’est intéressant car Bright n’en reste pas à une formule facile, dans une perspective de succès commercial. La marque d’un cinéma indépendant américain de qualité…

Ci-dessous Freeway en entier, VO non sous titrée – 102 mn

Cafe flesh – Stephen Sayadian (1982) // Boogie nights – Paul Thomas Anderson (1997)

USA – EXTRAITS

Voilà un film complètement inouï, un véritable OVNI. Signé à la base par le pseudonyme Rinse Dream, je le découvris très tard dans la nuit et je me pris une véritable claque alors. Intrigué par un rapide écho, je ne savais pas sur quelle oeuvre j’allais tomber. L’atmosphère de science-fiction dégagée, le propos noir sur la sexualité et les corps du « futur » après une apocalypse nucléaire, les imageries hallucinantes, la BO qui est dingue tout à fait en phase avec les images… Classé « pornographique » (il me semble), le film n’est pas un porno tel qu’on peut l’entendre aujourd’hui. C’est au contraire, de ce point de vue, comme une mise en abîme du porno, une vision annonçant le devenir du cinéma porno, et la réification notamment des corps, ce cinéma relégué dans le marché vidéo et les « oeuvres » pauvres véhiculées (Café flesh aura ceci dit un grand succès sur le marché de la vidéo !). On peut y voir comme une annonce, avec le recul d’aujourd’hui, de l’industrialisation de cinéma, autrefois clandestin mais plus imaginatif, créateur, avec son lot d’exubérances; les années 80 sont en effet le tournant conduisant à l’explosion de la vidéo et du porno amateur, ainsi qu’aux réseaux de diffusion de plus en plus mercantiles, contribuant à une production de masse.  La sexualité vivante disparaît, elle est devenue fonctionnelle, hiératique, froide. Pour ce qui est de la production visuelle, c’est le règne de la standardisation, de la répétition clinique du désir et du plaisir.  

Nous sommes dans le film avec une démonstration du corps qui n’est plus que mécanique, où le désir et le plaisir sont comme un mythe perdu. L’imaginaire libre semble absent du désir qui est imposé par des saynètes incroyables : le désir et le plaisir sont possédés et monopolisés par le « spectacle » des saynètes, devant des spectateurs morts-vivants. Le public « fantasmant » devant celles-ci en dit en effet beaucoup; c’est comme un voyeurisme impuissant devant un sexe laid, effrayant, froid, dégageant peut être une critique de la misère sexuelle, où la marchandisation a fait ses dégâts. Y a t il peut-être comme une virtualisation extrême du rapport du spectateur-public dans le film/spectateur des films (derrière les écrans de T.V etc) au sexe, désir et plaisir, dépendant du statut réifié de la sexualité, contrôlée de A à Z par le nouveau registre des images standardisé ? J’extrapole peut être, mais ce film m’a donné de telles sensations alors. Peut être devrais-je le revoir une seconde fois, et davantage apprécier aussi un second degré, où l’humour n’est pas absent; je pourrais peut être dépasser la fascination de la première vision éh éh. En voir d’autres aspects aussi. Car il y a des imageries recherchées, dans un décor space. Car le film n’est pas que « porno », c’est aussi un climat futuriste, hors-normes, se prêtant à diverses réceptions et ressentis, à coup sûr ! Véritablement un OVNI. 

Deux suites ont été réalisées à ce premier opus, mais il semblerait qu’elle n’aient plus rien à voir… 

Je vous renvoie aussi à cette chronique du très bon site Devildead, fertile en inspirations de films à tenter de voir, souvent méconnus (conseil de cinéphile). 

Deux extraits disponibles, dont surtout le premier, qui est l’ouverture du film. Superbe moment que cette amorce de la première saynète… de quoi vous intriguer, j’espère. Car encore une fois mes impressions données en introduction de ces extraits ne visent nullement à réduire ce film à ces aspects !

 

En parallèle, pour ce qui relève du cinéma porno des années 70 et 80, je renvoie inévitablement à un film de fiction du cinéma indépendant américain, fort réussi, de Paul Thomas Anderson : Boogie nights (1997). Un film qui peut se voir en partie comme une vision documentaire de ce cinéma, entre plaisir, bas-fonds, kitsch et industrialisation croissante, avant l’arrivée de la vidéo (une industrialisation du plaisir annonçant le tournant des années 80 ?). Car c’est encore le Cinéma avec des tournages « rigoureux » (si je puis dire). Peu à peu les personnages, très attachants  (Mike Wahlberg dans le rôle principal, mais aussi Julianne Moore !), se dégagent subtilement, se complexifient (un côté social d’ailleurs émerge) et le film est un véritable petit bijou. Réflexif, drôle, dramatique et évoquant donc un certain porno, sans tomber dans le potache à tout va, et avec pour ce qui nous intéresse ici le déclin annoncé de ce cinéma… Le film ne juge jamais ce cinéma en fin de compte et laisse au spectateur en faire son impression. Il lui donne juste visage humain et social, sans jamais tomber dans la caricature négative, ni l’apologie et surtout évite donc tout moralisme ! Quant aux années traversées, la BO est bien choisie, aspect non négligeable de la réussite du film. Bref une oeuvre qui garde trace et témoigne donc d’un certain cinéma disparu, et le premier GRAND film de Paul Thomas Anderson, réalisateur américain contemporain que je trouve incontournable (Magnolia, There will be blood etc)…

Extraits :

Trailer (VOSTF) :

 

Ouverture :

 

Scène de la fête dans le « milieu »: 

 

Scène terrible :

Network, main basse sur la T.V – Sidney Lumet (1976) – ( + extrait du Dictateur de Chaplin)

EXTRAITS –

Sidney Lumet, décédé en 2011, réalise à travers ce film une attaque virulente des médias, mais aussi au-delà, d’une société aseptisée, où les pouvoirs et la léthargie générale ont eu raison de soubresauts collectifs. Le citoyen y est particulièrement aveuglé et fondu dans l’anonymat collectif. Le personnage aux allures de contestataire du système, en une période de « crise », dévoile en fin de compte une société du spectacle, biaisée à la base par toute forme de contestation passant par le médium médiatique (la télévision en tête), et au service d’une déshumanisation très bien rendue dans le film.

Trailer :

Howard Beale (Peter Finch), présentateur vedette d’une chaîne de télévision américaine, déclare en direct, qu’il se suicidera la semaine suivante, en raison de son licenciement avec préavis, annoncé dans la journée.
La panique s’empare de la direction, qui n’avait pas prévu une telle réaction et décide de lui laisser une chance de partir dignement le lendemain en revenant sur ses propos. Au lieu de cela, il confirme et signe.
Mais entre temps, il a gagné de précieux points d’audience, les sondages sont au beau fixe pour la chaîne en difficultés financières. Diana Christensen (Faye Dunaway) voit en Howard l’homme qui va la propulser dans la hiérarchie du secteur Informations du network, elle, programmatrice du divertissement. Franck Hackett (Robert Duvall) assoit un peu plus son emprise sur les rouages de la chaîne, grâce aux choix difficiles mais concluants qu’il a pris vis à vis des actionnaires du groupe.
Seul Max Schumacher (William Holden), ami de longue date de Howard, voit la santé morale de celui-ci se dégrader à grande vitesse, persuadé d’être un « prophète ».

Une séquence, la plus forte du film et sans doute la plus connue, est essentielle. Lumet y développe une mise en scène qui dépasse le contenu du message du personnage Howard Beale, au premier abord séduisant par son incantation aux auditeurs à exprimer leur ras le bol. En effet, il est visuellement question ici d’ordres, de réactions d’automates, dans une Amérique filmée en quelques secondes comme un territoire froid, cloisonné, solitaire et précaire. Tout nous renvoie ici à un message tronqué et horrifique par la réaction qu’il engendre et sa forme employée. Non pas que l’urgence d’une révolte collective soit niée, mais plutôt qu’un tel réveil engendré dans la présente séquence est caduc à l’avance, les dés sont pipés. Et la suite démontrera que la télévision gagne intérêt à une telle pratique, tant elle forge sa contribution à la déshumanisation, où la marchandisation et la virtualisation du monde lui vont à merveille (tandis que Beale devient hystérique et mégalomaniaque).

 

Un parallèle est tentant avec le très célèbre film de Chaplin Le dictateur, pour ce qui concerne le discours final. Le message, aux bonnes intentions mais garni de lieux communs, laisse percevoir une expression de visage de Chaplin fort intriguante : le bref silence de sa dernière parole, suivi de la réaction de la foule, anonymisée complètement (ça pourrait être une foule applaudissant un discours d’Hitler…), engendre chez Chaplin un visage surpris et inquiet, comme terrorisé (vers la 3,30 mn de la vidéo ci-dessous)… Au-delà du discours, prononcé par UNE personne, n’y a t-il pas ici une indication du danger du procédé ? On peut penser à un bien fondé du discours, prônant l’égalité, la tolérance etc, soit des valeurs portées par le personnage, auxquelles il croit, mais une interrogation demeure : l’aspect autoritaire révélé ou sous entendu dans la séquence n’indique t-il pas une crainte ? La liberté est-elle réelle ici ? Finalement, l’espoir semble davantage permis par le relais du personnage féminin, plus en phase avec la personne au discours. Les solutions collectives ne peuvent venir d’UNE voix, d’UNE pensée, d’UNE vision des choses, aussi bien fondées soient elles en apparence (universalistes etc). Il est intéressant de pouvoir observer qu’au delà de la présence sonore, dans ce final fort célèbre et marquant, l’expressivité du visage de Chaplin, issu d’un grand cinéma MUET, amène une réflexion inquiétante, malgré une annonce de libération. Un totalitarisme semble pouvoir perdurer, et Network de Lumet démontre celui des médias.

Et je conclus, vis-à-vis de l’ambiguïté de Chaplin de fin de film, sur Citylights (Les lumières de la ville) et son final, pour moi un sommet du cinéma et dont je ne me lasserai jamais : là aussi l’expressivité des visages (l’actrice est formidable, quant au sourire de Chaplin je n’ai pas de mots…) ne concordent pas avec les intertitres et des retrouvailles en principe  « happy end » – même si bien sûr, toute interprétation est possible, suivant le ressenti du spectateur :