American Splendor – Robert Pulcini et Shari Springer Berman (2003)

American splendor, film indépendant, a obtenu le Grand Grix du Jury au festival de Sundance 2003 : ce dernier, créé par Robert Redford, est est un haut lieu du cinéma indépendant américain, qui révèle du bon… et moins bon, surtout depuis que l' »étiquette » fait vendre et qu’un académisme indépendant et politiquement correct a vu le jour, même vaguement « subversif » en apparence.

Le film porte sur la vie de Harvey Pekar, fameux auteur d’une série  BD dont le titre du film reprend l’intitulé. Préposé au classement dans un hôpital toute sa vie, Pekar met en BD la chronique de sa vie, sans romanesque et dérives spectaculaires. Non dessinateur mais scénariste et dialoguiste, il confie la réalisation des dessins à divers artistes de la BD, dont le fameux Robert Crumb (voir absolument l’excellent documentaire de Terry Tzwigoff Crumb, également réalisateur de Ghost world, inspiré des comics de Daniel Clowes !). Figure importante de la culture « underground » américaine, Pekar se raconte (névrosé, dépressif, sans assurance de soi, seul…) et par ce même biais donne un regard sur une certaine Amérique détaché de toute invraisemblance romancée mais au contraire ancré dans un quotidien réel. Pekar est un fervent partisan d’une BD réaliste, à l’encontre des comics de super héros très en vogue à ses débuts par exemple, et la formule « ordinary life is pretty complex stuff » présente sur chacune de la une de ses comics résume bien son leitmotiv. Nous retrouvons dans le film un certain Paul Giamatti, qu’on verra également dans Sideways (évoqué ici sur le blog), là encore excellent dans le rôle de Pekar, rendant à merveille les côtés dépressif et désabusé du personnage.

Le film est directement tiré de la série de comics de Pekar et nous permet d’avoir un aperçu de son art. Tout d’abord sur son contenu:  vie désabusée et ennuyeuse « triste et belle à la fois » qu’il n’a pas envie de quitter, observation de ce qui l’entoure (entre autres la ville de Cleveland, les traits de caractère de ses proches dont son épouse, la routine de son travail, les anonymes côtoyés au quotidien). Le film est un enchainement de faits aussi banals qu intéressants dans le regard détaché qu’y apporte Harvey Pekar. L’Amérique et son lot de rêves superficiels est démasquée pour laisser place à une réalité bien moins enthousiasmante. L’aspect mercantile de la culture est d’ailleurs particulièrement abordé à travers la tentative de récupération qu’a tenté à un moment le business de l’oeuvre de Pekar; ses passages dans le « Dave Letterman show » à la télé sont montrés textuellement où Pekar est rabaissé et moqué, son « personnage » est récupéré pour faire le pendant négatif ridiculisé à une société où la réussite superficielle est prioritaire et perçue comme l’aboutissant du rêve américain. Je ne peux m’empêcher ici d’ailleurs de songer à Ghost world, portrait d’une Amérique également déprimante, où les deux héroïnes, bien qu’apparemment distinctes de leur génération lycéenne, se moquent du « ringard » joué par Steve Buscemi. La découverte du personnage rend finalement compte d’une profondeur remettant en cause la vision de l’Amérique qui « réussit » dont la culture normalisée (mode de vie, produits culturels,…) constitue la véritable médiocrité. Sans compter aussi sur le regard impitoyable sur le racisme encore présent, mais de manière beaucoup plus policée et vicieuse, ancré cependant dans une Histoire et dont l’héritage est encore là, bien que caché sous des airs d’égalité. 

L’autre intérêt du film, outre cet aspect biographique et documentaire sur une époque (les seventies en particulier), c’est la forme filmique employée par les deux cinéastes qui dépasse le simple récit d’une vie et rend fidèlement compte de l’art de Pekar. Il y a comme une mise en abime établissant une correspondance filmique formelle: Pekar lui-même effectue la voix off du narrateur du film, il est filmé en personne à plusieurs reprises en rompant le fil narratif fictionnel, son épouse et d’autres proches sont également filmés, tandis que les cinéastes multiplient des incrustations de BD dans la fiction. Le parallèle vie réelle/BD – Pekar/fiction du film est une belle trouvaille pour illustrer la conception originale que fait Pekar de son art. Dans cette optique, les trouvailles visuelles ne manquent pas et ça fait plaisir de constater que ce film biographique d’un artiste ne se limite pas, à la différence de beaucoup d’autres, à une piètre narration dépourvue de toute esthétique cinématographique en lien avec l’artiste. Parmi ces trouvailles, la fin du film est superbe dans la transition en fondu enchainé Giamatti marchant dans la rue – Pekar lui-même, pour se clore sur le lieu de travail de Pekar à l’occasion du jour de sa retraite; le dernier plan est la une de sa dernière BD intitulée « l’année du film ». Le dédoublement  fréquent fiction/réalité dans le film est on ne peut plus évocateur d’American splendor.

Le film marque bien l’originalité de Pekar en ce qu’il met en évidence que tout art est avant tout une question de regard sur la vie: le détachement de Pekar face à soi est non seulement ce qui le sauve d’une vie totalement ratée mais également une façon de montrer que même avec un contenu banal, tout art est l’expression d’un point de vue sur la réalité. Tout comme Pekar est à l’opposé de toute forme d’art au service du seul divertissement, le film semble raisonner cinématographiquement comme une marginalité vis à vis d’Hollywood (et son entertainment), qui y fait d’ailleurs l’objet de quelques allusions critiques. Bd et cinéma dans American splendor sont associés dans un même élan de souci d’un art en lien avec le réel, sans jeter l’opprobre sur une démarche formelle spécifique et originale.  

Petit supplément – Passage de Harvey Pekar au David Letterman show en 1987, que reprend en partie American splendor dans une séquence :

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Tarnation – Jonathan Caouette (2003)

Dernièrement est sorti Walk away Renée de Jonathan Caouette, que je n’ai pas eu l’occasion de voir. Ce qui constitue peut être un malheureux raté, tant Tarnation (2003) m’avait agréablement surpris.

Film autobiographique du réalisateur, il constitue une espèce de journal filmé, notamment à partir de séquences tournées depuis l’âge de 11 ans. Plusieurs registres d’images composent le film, accompagnées d’enregistrements audio : super 8, VHS et DV, abordant le garçon, puis l’homme, à la fois retour sur le passé et le présent. L’ensemble développe des aspects expérimentaux avec des images retouchées tandis que le montage nous captive à suivre la narration. L’annonce sur répondeur, en début du film, de l’overdose de lithium de Renée, la mère de Jonathan Caouette, correspond au déclencheur d’un retour sur le passé.

Les thématiques du film évoquent notamment l’homosexualité aux USA (l’hostilité homophobe au Texas), les hôpitaux psychiatriques (où séjourne régulièrement Renée), l’abandon, un certain milieu underground… La bande originale du film est superbe et n’a pas une valeur de remplissage, de décoration. Elle relève d’ailleurs en partie d’une tendance rock folk et d’un univers culturel dans lequel a évolué quelques temps Jonathan Caouette, sur lesquels le film fait aussi office de témoignage. Film très sensible également, on peut être pris d’un malaise général, d’une sensation d’horreur, tout en nous touchant par sa beauté, non seulement plastique, mais aussi par le personnage qui en ressort, dont la relation avec sa mère est également très forte; cette dernière m’a fasciné tout le film. Quand on la rencontre pour la première fois, c’est un grand moment. Le cinéaste a dit : « L’idée de Tarnation est d’imiter mon processus de pensée pour que le public puisse aussi avoir l’impression d’être dans un rêve vivant qui peut être effrayant et intense mais aussi magnifique et sensationnel« . Je trouve qu’il résume bien l’effet potentiel de ce film. Vu à une heure tardive de la nuit, il me mit dans un « drôle » d’état. Ça dépasse le simple récit d’une vie, et le film percute sans se faire oublier dans la foulée de la projection : il laisse des traces…

 

Bande annonce :

Deux extraits :

(En VOSTF) :

« Tourner des films est devenu pour moi un moyen de dissociation et de fuite. En prenant une caméra quand j’étais gosse, j’ai trouvé un moyen de survivre à ce que je subissais. La caméra était une arme, un bouclier et une illumination de ce que je ressentais sur mon environnement. »

 

Quatre morceaux de la BO du film :

 

La bande annonce de son dernier film, après quelques années de silence, Walk away Renée (sorti en mai 2012 en France) :

 

Enfin, interview avec le cinéaste ICI sur Film de culte.

May – Lucky McKee – USA (2002)

Avec Angela Bettis, Jeremy Sisto, Anna Faris, James Duval, Nicole Hiltz

Premier long métrage du réalisateur Lucky McKee à sortie cinéma plutôt discrète, May est un film de genre particulier de par son côté chronique sociale qui prend le dessus. Ne pas s’attendre ici à un film d’horreur sanguinolent, mais plutôt à un film touchant de réalisme dramatique à travers notamment une actrice excellente dans le rôle principal. Une certaine société superficielle et ses effets dévastateurs sur l’héroïne est épinglée. Le dénouement final est un peu plus connoté film de genre, sans pour autant donner dans le spectacle sanguinaire excessif et gratuit. May est à rapprocher par certains aspects du célèbre Carrie de De Palma.

May, victime de strabisme, vit son enfance rejetée et moquée des autres, sans amis et n’a pour seule « amie » qu’une poupée offerte par ses parents avec qui elle partage son vécu intérieur. Devenue jeune femme travaillant dans une clinique vétérinaire, elle soigne son apparence et souhaite ainsi sortir de sa solitude. Elle noue une aventure avec Adam qui finit par la repousser du fait de son comportement étrange, puis trouve réconfort auprès de sa collègue de travail qui la trompe finalement avec une autre femme. Ces deux échecs font sombrer May dans la folie qui va chercher à se constituer un ami idéal…

Le premier plan nous montre l’héroïne avec un œil crevé et le film semble être une réponse à cela. May est une solitaire se sentant rejetée des autres. Nous sommes dans une société où l’apparence est primordiale, l’œil malade de l’héroïne suscite la moquerie et l’exclusion de toute compagnie humaine. Encore enfant, les parents font le jeu de cette situation en offrant comme seul remède à May une poupée en guise de compagnie; assez cruelle comme solution à la solitude de la jeune fille car ne remettant nullement en cause la superficialité des autres basée sur l’apparence. Néanmoins le conseil de la mère aura son importance car sonnant comme un avertissement: « ne sort jamais la poupée de la boîte ». La poupée matérialise l’intériorité de May: enfermée dans son coffret vitré, le verre se fissure peu à peu à mesure que May extériorise son être intérieur, puis une fois la poupée dévastée, à l’image d’une intériorité blessée par ses deux échecs amoureux, nous assistons à l’explosion de May. Le film est le récit d’une personne brisée au contact des autres, une fois sortie de sa solitude. Déjà victime du culte de l’apparence jusqu’à ce que son œil malade soit corrigé, May subit une nouvelle brisure à travers l’attitude des autres vis à vis d’elle, en nette rupture avec ce qu’elle peut ressentir. Protégée dans sa solitude, l’exposition de May aux autres va lui s’avérer fatale psychologiquement. Le film laisse penser que la jeune femme est obsédée par le regard des autres et espère y trouver un réconfort humain. Thématique du regard importante, ainsi par exemple l’attrait de May pour les aveugles. Les plans avec reflets de miroir de son visage sont par ailleurs nombreux, et la séquence finale est assez parlante sur la vision que May finira par avoir d’elle-même au contact intime avec les autres: un nouveau plan de son reflet dans un miroir nous montre un visage particulièrement enlaidi, indiquant la manière dont May finit par se juger (le plan n’est pas un regard objectif). Elle a besoin du regard des autres mais celui-ci s’est avéré cruel à son égard pour finalement lui infliger une auto mutilation finale: l’œil crevé. La solitude vécue par May a rendu opaques les autres à sa personnalité originale, non construite  dans un moule social normalisé. Double cruauté d’une société superficielle: culte de l’apparence qui l’a amené à être exclue des autres et punition de sa différenciation comportementale conséquente de cette exclusion. Le film est un drame social, et tous les effets propres au genre sont utilisés pour servir le dramatique. Le plan final aura le mérite d’apporter un apaisement à May, mais c’est le seul qui sorte du réalisme du film…

May est un film brillant, avec une actrice qui joue à merveille l’héroïne principale pour laquelle on peut éprouver à la fois de la sympathie et du rejet…Le spectateur est confronté à un personnage tantôt attirant, tantôt inquiétant. Le regard du spectateur est soumis à interrogation: compassion ou pas ?

May donne l’impression que l’héroïne vit dans une société où les différences doivent être cachées au profit du superficiel, faute de quoi on chute fatalement ou dans la solitude, ou dans la folie, ou les deux à la fois. Société basée sur le superficiel, nulle possibilité de vivre pleinement avec les autres. Le choix de son nouvel « ami » pour May est à la fois violent et pathétique.

A souligner que la BO est très réussie, ce qui ajoute un plus à la qualité du film…

Boys don’t cry – Kimberly Peirce – USA (1999)

 

Avec Hilary Swank, Chloë Sevigny, Peter Sarsgaard, Brendan Sexton, Alicia Goranson

Film indépendant américain de la réalisatrice Kimberly Peirce, Boys don’t cry, inspiré d’une histoire vraie, donne une vision pessimiste des es moyennes au sein d’une Amérique profonde (mais aussi peut être au-delà?), sans manifester un regard méprisant pour autant. Le film est une réflexion quant à la pression sociale exercée sur ce qui constituerait l’identité sexuelle.

Teena est une jeune femme se faisant passer pour un garçon au nom de Brandon. Décidant de tourner le dos à un passé récent, elle fait la connaissance d’une bande d’amis et noue une relation amoureuse avec Lana. Brandon-Teena sème progressivement le trouble dans la bande par sa manière d’être différente de la norme et l’histoire vire au cauchemar lorsque les amis de Lana découvrent que Brandon est en réalité une femme.

Réduire le film à une relation homosexuelle serait passer à côté d’une problématique essentielle, dépassant le simple cas d’une marginalité: qu’est ce qu’une identité sexuelle, semble mettre en question Kimberly Peirce ?

Boys don’t cry démarre rapidement sur une séquence de « séduction » entre Teena-Brandon et une fille dans un bar, lieu de drague par excellence où chaque sexe est dans son « rôle », femme-objet réduite à être draguée par un homme bien viril, convoitée en permanence (aspect qui revient à plusieurs reprises dans le film, plus ou moins violemment). D’emblée on peut comprendre que Teena n’est pas attirée par une autre fille mais plutôt qu’elle éprouve satisfaction à se faire passer pour un garçon qui plaît. Elle utilise pour cela différents codes sociaux en vigueur à travers son apparence et son comportement, ce qui la rend « beau » pour certaines filles. Première séquence clé où Peirce indique que beauté et sexualité sont socialement déterminées et où Teena dénote une sensibilité ne la collant pas exactement à son rôle « masculin ». D’ores et déjà le film sème aussi le trouble sur ce qui établit le rapport entre genres…

Les personnages principaux, évoluant dans la e moyenne américaine, sont ancrés dans un monde social où chacun joue son rôle. La masculinité est ainsi développée sous le mode viril (muscles, etc) et insensible (ou presque). Les hommes dans le film veulent constamment prouver leur identité sexuelle masculine; c’est ainsi que John et Tom frôlent l’hystérie à certains moments, fondée sur une anxiété concernant l’identité sexuelle. Il y a comme un besoin pathologique de montrer qu’ils sont des hommes, et ce à travers par exemple la drague ou des actes particulièrement virils. L’attitude « protectrice » de John à l’égard de Lana est par ailleurs assez parlante, tant cette soi disante protection s’assimile davantage à un moyen de garder sa propriété qu’à une réelle intention bienfaitrice. Attitude que Lana ne remet pas en cause jusqu’à ce que « Brandon » la séduise, sans doute parce qu’elle y trouve un confort dont la remise en cause serait une atteinte à une certaine forme d’équilibre socialement reconnu et entériné, à la norme. Quant à la féminité, Peirce semble indiquer que la sensibilité est une qualité plus spécifiquement féminine, l’homme risquant d’y perdre sa virilité. C’est ainsi que l’on peut saisir la marginalité de « Brandon » de par sa sensibilité qui ne colle pas tout à fait à « l’homme » qu’elle essaie pourtant d’imiter, comme si sa qualité de femme ne pouvait faire l’impasse là-dessus. D’ailleurs le film pourrait presque laisser penser qu’un réel rapport affectif (c’est à dire à 2 sens) pour une femme, dans un tel déterminisme social des genres, n’est possible qu’avec une autre femme.

Boys don’t cry ne réduit pas l’identité sexuelle à une question anatomique mais la relie aux codes sociaux: la femme sensible, efféminée (les look et comportement pas très virils de « Brandon » lui vaut des mots tels que « pédé », « tapette ») et  l’homme bien viril. Ces codes sociaux aliènent les personnages qui ont la pression de se forger une identité sexuelle fidèle à ces derniers, sans quoi ils se retrouvent totalement paumés. Et c’est là que le lien fort unissant Brandon-Teena et Lana est fort intéressant, bien plus qu’une banale histoire amoureuse lesbienne à laquelle on ne peut réduire leur relation. Toutes deux échappent en effet aux codes sociaux dans lesquels on les enferme. Lana trouve en « Brandon » un compagnon cassant la routine socialement déterminée régulant les rapports homme-femme et se trouve plus libre car agissant selon ses désirs et non selon une vision figée de ce qui fait un homme et une femme; tout comme Teena n’est pas coincée exactement dans son rôle avec Lana qui peu à peu fait également figure de protectrice à son égard, sans notion de propriété. Il est significatif d’ailleurs que Lana veut ignorer (ou refoulement?) l’anatomie sexuelle de « Brandon » (des plans suggestifs laissent à penser que Lana peut savoir…), jusqu’à l’appeler par Teena à la fin du film, tant elle se sent émancipée dans la relation.

La séquence de sortie de prison est très belle: la sortie de « Brandon » et Lana (sur « boys don’t cry » de Cure) sonne comme une ballade de liberté, une fuite vers un ailleurs les émancipant de la prison sociale. Ici le film, sous le prisme de l’identité sexuelle émancipée de ses codes sociaux, peut être pris comme une ode à la libération des chaînes sociales enfermant les individus dans des schémas établis leur empêchant de se construire selon leurs envies réelles. D’où également la vision pessimiste car Boys don’t cry insinue que la e moyenne américaine est vouée à la norme sociale, soit par peur de s’en émanciper, soit par masochisme. Il ne semble y avoir aucun espoir. Les personnages du film incarnant une certaine e moyenne américaine ne sont pas particulièrement heureux et plutôt marqués du sceau de l’anxiété à paraître conformes tel que l’exige les critères sociaux; aucune marginalité propre à ces personnages, ils sont emblématiques d’une certaine Amérique majoritaire. Il y a comme une souffrance (à l’image de la mère alcoolique casanière de Lana) sans qu’il y ait pauvreté matérielle ou pécuniaire. La tristesse de ce petit monde est d’ordre psychologique, prisonnier d’un système social exigeant une normalité aliénante en guise d’équilibre et de repères. Peur de mettre en péril cet équilibre ou victimisation en guise de renoncement à exister en se confrontant à soi-même, aucune voie de sortie à l’horizon, aucune révolte chez les personnages.  « Brandon-Teena » et Lana sont une exception qui finira par se buter à la normalité de leurs amis et de la manière la plus violente qui soit. Leur amour aura échappé aux paramètres considérés comme socialement normaux. Le morceau du karaoké de début de film interprété par Lana et ses deux copines clos également le film, une fois que tout est revenu à la normal, que le trouble semé par Teena a été éradiqué et refoulé: il est question de fuite et de quelque chose de fugitif relevant du rêve éphémère… »Another town, another hotel room, Another dream that ended way too soon, Left me lonely way before the dawn, Searching for the strength to carry on« …

Extrait de la scène du karaoké :

Fiona – Amos Kollek – USA (1998)

Avec Anna Thomson, Félicia Maguire, Alyssa Mulhern

J’évoquais le cinéma indépendant américain récemment, et bien voici avec Kollek un de mes cinéastes favoris de cette production qui occasionne des films en marge de la norme hollywoodienne, tant dans l’esthétique que dans le propos. Amos Kollek est un réalisateur indépendant né en Israël, auteur de quelques romans également. Il a été révélé auprès du grand public lors de la sortie de son formidable Sue perdue dans Manhattan, qui marquera le début de sa collaboration avec l’actrice Anna Thomson. Je n’ai pas eu l’opportunité de me voir ses réalisations précédant ce premier succès public parmi lesquelles un Whore 2 consacré au portrait de prostituées de New-York.

Fiona est le 2ème acte d’une trilogie, composée également de Sue et Bridget, se déroulant à New-York, trilogie marquée par la présence d’Anna Thomson jouant l’héroïne de chacun de ces films.

Fiona est incontestablement le plus dur de la trilogie, dégageant une réalité brute de la misère sociale et humaine dans un New-York filmé caméra à l’épaule et avec très peu de moyens. Structuré en mini « chapitres » peignant un tableau réaliste d’une vie marquée de la dureté d’un quotidien glauque, le film porte sur une femme abandonnée à son sort dans une violence sociale qui crève l’écran, sans effets stylistiques et apitoyant. Fiona, abandonnée à l’âge de 6 mois par sa mère prostituée, grandit dans une famille d’adoption dont le beau père abuse d’elle sexuellement dès ses 9 ans. Plus tard Fiona devient elle aussi prostituée et est confrontée en permanence à des personnages, surtout féminins, tout aussi paumés et seuls. Seule, Fiona aimerait retrouver sa mère. Manquant d’écoute et de chaleur humaine, les hommes lui inspirent de la méfiance, comme beaucoup de ses compagnes de misère féminines chez qui elle trouve un semblant de tendresse, aussi précaire soit elle. Le film alterne souvent le quotidien de la mère avec celui de sa fille, et le constat est le même pour les 2: drogue comme échappatoire à la dure réalité, clients violents dont la misère sexuelle fait peur à voir, impossibilité de se sortir de l’impasse sociale et le sexe est le dernier recours pour survivre, relations éphémères imposées par la dureté du milieu, difficulté de l’indépendance féminine et le salut semble nécessiter de se mettre en couple avec un homme au prix de sa liberté (voir l’évolution de Patti, l’amie de Fiona qui finit par se marier; le film indépendant Claire Dolan de Lodge Kerrigan, portrait d’une prostituée, est beaucoup plus incisif sur le sujet). A noter que la sexualité est particulièrement moche et malsaine dans Fiona et partage des points communs avec le très glauque Import/Export d’ Ulrich Seidl, dont un aspect porte sur la misère sociale et sexuelle, sans taper dans le voyeurisme et la facilité documentaire malgré des (mauvaises) critiques que je ne rejoins du tout (extrait du film ci-dessous, et accessible en entier sur YT). Le destin funèbre de Fiona et sa mère est clos par le dernier chapitre du film: « la mort ».

Fiona a suscité éloges, mais aussi critiques véhémentes contre l’aspect brut du film, allant pour certains jusqu’à cataloguer Fiona de film voyeuriste à violence gratuite. Je ne suis pas du tout d’accord. La forme brute employée par Kollek ne rend que plus fortement la misère sociale du milieu dans lequel se déroule le film. La forme filmique employée n’est qu’une juste traduction d’une réalité violente.

Kollek, surtout apparemment dans ses premiers films, affectionne beaucoup un balançant entre fiction et documentaire. Ce qui est le cas dans Fiona : les plans filmés dans la rue ou dans les appartements s’apparentent à une présence documentaire de la caméra. Les personnages ne semblent pas « jouer », la mise en scène semble être absente, à tel point que la fiction disparaît à la faveur d’un rendu sans concession romanesque d’un microcosme humain anéanti auquel nous assistons impuissamment. La fatalité de la mort (overdose, suicide) impliquée par la déchéance humaine est brillamment mise en scène lorsque Fiona enfile les chaussures libres de sa mère qui a sauté du toit. La fille suit la même voie, subit la même vie. Il n’y rien à sauver…ou presque.

La violence crue du film est modérée par la fragilité et la sensibilité qui se ressentent chez quelques personnages, en particulier chez Fiona. Bien qu’évoluant dans un véritable enfer, blessés par la vie, les personnages arrivent encore à partager un besoin de chaleur humaine. Anna Thomson est touchante de naturel, sa recherche de solidarité et affection humaines crève l’écran tout aussi bien que son désarroi. Même au fond du gouffre social, sans espoir de sortie (ou presque) – ce qui conduit d’ailleurs Fiona à tenter de se suicider par pendaison – la sensibilité n’est pas atteinte. C’est ce qui permet au film de nous toucher, car ce ne sont pas des êtres humains devenus insensibles que nous voyons à l’écran. Ce sont des personnes fragilisées, extrêmement seules, vouées à leur terrible sort, inéluctablement, et l’ humanité de Fiona qui résiste cependant au plus profond d’elle-même ne rend que plus touchant en fin de compte la tragédie sociale dépeinte à l’écran. Fiona n’est pas qu’un regard froidement lucide sur une réalité par le biais d’un « documentaire » brut, mais aussi un regard tendre, nettement appuyé par la prestation très touchante d’Anna Thomson.

Fast food nation – Richard Linklater (2006)

EN ENTIER – Fast food nation – Richard Linklater – 2006 – 110 mn – USA

Avec Avril Lavigne, Paul Dano, Kris Kristofferson, Patricia Arquette, Ethan Hawke, Bruce Willis

Bande-annonce :

 

Film entier en VO sous titrée espagnol :

 

Il y a des films comme cela qui sous une facture plutôt sobre marquent et secouent les consciences, accrochent dès la première vision, regards sans concession et ouvertement contestataires tout en étant réflexifs. Fast food nation est un bon exemple de ce que peut décliner comme films à « contre-courant » le cinéma indépendant américain (mais sans pour autant être aussi « franc-tireur » que ce Fast food nation). Richard Linklater est un cinéaste discret mais dont la carrière est quasi irréprochable. Ce film est un véritable brûlot face à la nation américaine: la malbouffe et le milieu de la restauration rapide en terme d’exploitation des salariés, le terrible sort des immigrés mexicains, le cynisme des industriels, le massacre écologique au service de l’hamburger, la léthargie en terme de révolte sociale et le laisser faire général contribuant à la soumission collective. Film noir et très dur dont la séquence finale est une conclusion des plus terribles, insupportable non seulement par les images quasi documentaires de la boucherie de la grande restauration mais aussi tragique dans la métaphore utilisée pour y associer le massacre humain. Bouleversant et on ressort de ce film très remontés. Il y a eu Morgan Spurlock et son Supersize me pour s’attaquer à la malbouffe, mais ici Fast food nation va beaucoup plus loin car s’attaquant à tout un système d’exploitation sociale, et où l’exploitation de l’immigration mexicaine est particulièrement évoquée dans toute son horreur. Ce film à ce sujet fait écho à l’excellent Los Bastardos de Escalante bien qu’encore plus virulent dans le tableau car indiquant une violence sociale sans point de retour possible, chaos social total soulignant le gouffre dans lequel tombe une certaine Amérique.

Un responsable marketing de la société « fast food Mickey’s » découvre que la viande de l’hamburger star de l’entreprise contient de la merde (sic!) et mène ainsi une enquête sur la production sur le terrain. Cela nous amène à entrer dans le monde de la restauration rapide: ses salariés, ses abattoirs, ses dirigeants, ses consommateurs, ses jeunes contestataires…

Plutôt que de m’attarder sur le côté malbouffe (oui c’est de la merde, et Linklater n’innove pas là-dessus), je suis surtout apostrophé sur l’exploitation sociale montrée dans le film. Tout d’abord les salariés précaires, notamment les jeunes qui y effectuent leur premier petit boulot en guise d’entrée en matière dans le monde du travail: mal payés, lobotomisés par l’image de la société à faire avaler aux clients, fliqués sur leur rendement,…Il y a un dégoût de ces jeunes, j’ai notamment en image le jeune qui crache dans l’hamburger servi au directeur de marketing (assez drôle!). Ils sont lucides de leur situation précaire et du malsain de leur maison « Mickey’s », mais néanmoins résignés à la faire vivre car pas le choix pour gagner de l’argent. Véritable prostitution de sa conscience pour survivre. La jeune fille américaine rejoint cependant un petit groupe contestataire à tendance bobo/fleur bleue et finit par proposer un peu plus de radicalisme en terme d’action contestataire. Linklater point du doigt ici la nécessité d’une révolte plus axée sur le terrain, dépassant les petites opérations médiatiques sans conséquences directes sur le monde industriel de la malbouffe qui continue de massacrer l’animal, de polluer et d’exploiter l’être humain. Intéressant la séquence de tentative de libération des vaches: clôture coupée, mais l’héroïne s’étonne que celles-ci ne prennent pas leur liberté. Parallèle peut être ici avec le « troupeau » citoyen ? A force de vivre dans l’acceptation et avec les chaînes sociales, la liberté n’est plus envisageable et devient une notion perdant de son sens? L’oncle de la jeune fille (formidable acteur Ethan Hawke !!) est un partisan de la contestation et l’inspire dans ses élans activistes, remettant en cause la normalité et le renoncement à combattre.

Les autres exploités, ce sont les immigrés clandestins mexicains. Ce sont véritablement les victimes les plus ignoblement exploitées par la société de restauration. Le rêve américain et sa réussite sociale ne sont que des leurres pour ces êtres humains réduits à des corps objets que la société exploite jusqu’à les écraser et leur faire perdre toute dignité humaine. Ce sont eux qu’on sacrifie pour la « merde » et le travail de massacre dans les abattoirs, véritables travailleurs à la marge et inégaux des bas fonds nauséeux et glauques, coulisses du rêve américain, fosse cachée de la réalité sociale d’une nation aux valeurs destructrices dans les faits, construite sur l’asservissement, bien loin de l’image officielle. Le film s’attaque aussi au harcèlement sexuel mis à profit par les petits chefs jouissant de leurs petits pouvoirs au sein de la hiérarchie entre salariés; là encore une certaine catégorie de population est réduite à un objet, corps exploité au maximum. La séquence finale, sous une musique contribuant à la teneur tragique du passage, est un résumé très brut du film; une mexicaine parvient à se faire engagée et découvre les coulisses, les abattoirs: tragédie et violence du massacre animal mais aussi du massacre humain. Elle pleure sur son sort, inéluctable, comme fatalement son lot pour survivre. On passe dans la foulée à l’arrivée de nouveaux mexicains en terre USA, toujours avec la même musique qui fait le lien et établit définitivement le parallèle; nouvelle arrivée d’exploités qu’on va sucer jusqu’à la moelle et qui pour certains signifie la mort (énorme « litote » imagée du cinéaste: la chaussure retrouvée dans le désert…pour signifier le sort mortifère d’un des nombreux immigrés anonymes), physique mais aussi éthique; population qui pour survivre doit accepter l’inacceptable et entretient sa propre exploitation au service de l’affreux hamburger. Le « bienvenu en Amérique » dit avec 2 sachets d’hamburger de Mickey’s aux petits mexicains nouvellement arrivés est d’une ironie très violente, qui en dit beaucoup.  Et toujours, à travers le générique de fin, cette machine industrielle qui déroule ses dernières trouvailles dans ses bureaux, son nouvel hamburger offert à grandes envolées publicitaires à venir aux consommateurs. L’exploitation, le massacre humain et écologique continuent, la machine industrielle n’est pas prête de s’arrêter. Le générique ne peut dès lors que se conclure sur cette image de steaks produits à la chaîne en guise de conclusion très amère…

Quant à l’immigration mexicaine dite clandestine et le clivage entre populations, un terrible film a été réalisé à ce propos par le cinéaste mexicain Amat Escalant,  Los bastardos :