Tracing movements : documentaires (2011)

1) Présentation de Tracing movements

Récemment, à l’occasion de la lecture d’un article autour des migrants à Calais et intitulé Calais, les vivants et les mursICI sur le site Lille 43 000 -, je découvrais l’existence de « Tracing movements », soit un collectif réalisant des documentaires à propos de la forteresse UE au niveau de ses frontières extérieures et des luttes menées ici et là. Le collectif participe à quelques projections de films réalisés en 2011 – par exemple à Paris en décembre 2014 – et une présentation en est faite en anglais ICI sur le site de Tracing movements. La traduction est proposée ci-dessous (reprise d’Indymedia Paris). Ce collectif est en fait composé de trois personnes : Laura Maragoudaki (réalisatrice de Newcastle), Sylvie Plannel (chercheur et écrivain de Paris) et Matthieu Quillet (Documentariste de Valence). Ce dernier a notamment réalisé le documentaire Ce sont des hommes (2010), tourné à Calais en 2009 lors de la mise en place d’un camp No Border (présentation et liens de visionnage ICI) ou encore Corvéables (exploitation des sans papiers maliens autour de Montreuil et rôle de Bouygues et grandes entreprises).

« TRACING MOVEMENTS est un projet collaboratif de recherche audio-visuelle, de documentation des luttes politiques contre une Europe qui tente inlassablement d’entraver, filtrer, sélectionner et contrôles les mouvements de personnes à travers et à l’intérieure de ses frontières.

Dans le contexte d’une crise capitaliste, d’une montée de l’extrême-droite, d’un discours politique anti-migratoire et d’une sécurisation violente des territoires européens, de nombreuses luttes de migrants auto-organisées et mouvements de solidarité ont émergé et se sont développés

En tant qu’activistes et preneurs d’image, nous ressentons la nécessité de faire des connections entre les différentes luttes existantes, de documenter comment opèrent les systèmes de contrôle et domination qui nous divisent, et comment ils sont vécus et combattus.

La façon dont nous nous organisons contre les frontières, la forme que prennent nos luttes, les objectifs qu’elles se donnent et les connections qu’elles créent, sont des questions essentielles pour tous ceux qui sont impliqués dans des organisations politiques autonomes.

TRACING MOVEMENTS est une volonté de créer une plate-forme visuelle qui contribue aux discussions à venir et aux échanges entre les groupes qui sont activement engagés contre les politiques, discours et valeurs que produit ce système de frontières et de contrôle migratoire en Europe.

Durant l’été 2011, nous avons voyagé à travers la Grèce, la Bulgarie, l’Italie avec un cinéma ambulant et des documentations concernant de nombreuses luttes et le contexte de leur émergence. Cette façon de se rencontrer et échanger des expériences à travers des films et débats a constitué la base du matériel audio-visuel que nous avons collecté.

– nous ne sommes pas des journalistes intéressé à brosser une histoire basée sur une démarche d’investigation, nous collectons simplement des histoires de luttes en même temps que nous partageons nos expériences militantes propres. Dans chaque lieu que nous visitons, nous demandons aux personnes de contribuer à leurs témoignages, d’organiser les projections d’autres films de lutte et d’échanger des ressources écrites et visuelles avec des groupes locaux.

– nous documentons des histoires de résistance contre les politiques d’immigration et le système de contrôles frontaliers européen, non pas pour mettre en scène des portraits héroïques de personnes ou de groupe, mais pour créer une ressource audio-visuelle qui peut être utilisée collectivement pour illustrer les façons de résister ou les difficultés rencontrées en le faisant

– beaucoup de documentaires sur le sujet des migrations utilisent les témoignages des sans-papiers pour véhiculer l’image d’un migrant victime d’une réalité immuable. Le sujet de nos films est la résistance collective, et non pas de donner la parole à des personnes dont les discours et réflexions sont entendues ou connues. Dans le respect de cette démarche, nous avons choisi d’inclure seulement des histoires personnelles si la personne interviewée ressent qu’il est pertinent de transmettre et d’entendre son témoignage dans un contexte d’une lutte particulière.

– nombre d’individus interviewés ont souhaité rester anonymes. C’est souvent par peur de menaces d’arrestation et d’expulsion pour ceux qui sont sans statut légal, mais également les répercussions de groupes néo-fascistes qui ciblent des individus qui luttent contre le racisme, le nationalisme ou qui appartiennent à des groupes anarchistes ou d’extrême-gauche. »

2) Documentaires (EN ENTIER)

« Série de portraits documentant les luttes contre les manifestations du régime des frontières européen« 

Comme précisé plus haut dans la présentation du collectif vidéaste, cette série documentaire est le fruit d’un voyage de l’été 2011 à travers Italie, Grèce et Bulgarie sur la base de rencontres-échanges avec des migrants et divers militants impliquées dans les luttes sur le terrain, pour la libre circulation des migrants et l’abolition des frontières.

Sécuriser les frontières de l’Europe : mythes et réalités (Le long du fleuve Evros) – VO sous titrée anglais – 20 mn – Grèce/Bulgarie – 2011

« Sur les frontières extérieures de l’UE, la région frontalière entre la Grèce, Turquie et Bulgarie est de plus en plus militarisée, avec la construction de centres de détention, l’érection d’un mur et la présence des forces européennes de Frontex. »

Le tournage s’est effectué dans la région d’Evros, frontière gréco-turque. La frontière est quasi permanente, même quand les migrants sont de l’autre côté. Elle se manifeste ainsi par des barbelés récurrents (à la frontière, dans un centre de rétention, une zone militarisée), la contrainte géographique à traverser (le fleuve Evros), l’exposition de la militarisation Frontex à travers une carte ou encore par le projet d’un mur.

En fait les migrants sont confrontés à une porte fermée en permanence, y compris une fois entrés en territoire UE. Ce contexte est on ne peut plus clair par l’établissement de centres de rétention qui sont présentés comme des prisons, aux conditions inhumaines (entassements, police agressive, sanitaires déplorables …). L’enfermement se généralise en parallèle au développement de la militarisation et renforcements policiers.  Le passage en compagnie d’un militant grec présentant en voiture le projet de mur résume bien cette fermeture de l’espace (et des droits) aux migrants. Des airs de forteresse dont la logique est de multiplier les processus de « sécurisation » plutôt que de céder à la libre circulation. Ce choix appelle donc à renforcer le caractère militaire et policier des Etats européens, à l’image de Frontex. Comme un écho aux guerres menées ailleurs, en guise d’ « accueil » des réfugiés.

Nous ne sommes là qu’à une des portes de l’UE forteresse. Le dernier plan qui succède à une rencontre avec des migrants relâchés du centre-prison de Fylakio indique que le difficile parcours se poursuit. La « porte » d’ici n’était qu’une étape, et le fondu au noir laisse imaginer combien l’enfermement va encore peser dans la suite du périple, même quand une frontière d’Etat est franchie …

Post Scriptum : la victoire historique du parti grec Syriza aux législatives 2015 est censée permettre la mise en place d’un programme particulièrement prometteur sur l’immigration. Il prévoit  – initialement – la fermeture des centres de rétention ainsi que d’autres mesures tels que le droit d’asile effectif ou encore une baisse de la présence policière sur les frontières (et donc la répression qui va de pair) … L’avenir nous dira si ce ne fut qu’une promesse électorale.

 

Patra l’impasse – VO sous titrée anglais – 33 mn – Grèce – 2011

« Depuis la destruction des camps de migrants dans la ville portuaire de Patra, beaucoup de migrants sont encore coincés à Patra, sans droit réel a l’asile en Grèce et empêchés de continuer leur route vers l’Ouest. »

D’entrée le film justifie son titre : l’impasse. Patra est une ville portuaire au sud de la Grèce et est considérée comme une porte d’accès sur l’Italie via la voie maritime. Il n’est pas fortuit de penser à Calais qui est souvent perçu par les migrants – dans l’idéal – comme un passage vers l’Angleterre et non une fin en soi. Dans les deux cas aucun papier d’asile et droits annexes accordés pour des personnes dont est ainsi retirée la qualité d’humain. L’obtention de l’asile est quasi nulle à Patra, ayant pour conséquence l’impossibilité légale de poursuivre ailleurs en Europe. Comme l’écrasante majorité des queues devant les administrations de Patra est concernée par le refus, nombreux sont donc pris au piège. Par ailleurs la contextualisation est de mise car comme pour le précédent documentaire il est question d’une hausse de migrants en lien avec la guerre en Afghanistan (nombreux réfugiés voulant l’asile mais refoulés à Patra). La plupart des afghans perçoit Patra que comme un transit, au courant du refus quasi généralisé de l’asile et de l’impasse. Il faut tenter sa chance ailleurs, plus loin. Tel en Italie.

Tourné en 2010, comme pour La main d’oeuvre invisible le film a le grand mérite d’inscrire également les migrants dans une histoire récente, notamment marquée de luttes. Il est ainsi question d’un passé proche caractérisé par l’expulsion du centre de la ville d’un précédent camp lors des Jeux Olympiques en faveur d’un camp à la marge et très précaire (sans sanitaires etc). Mais peu à peu s’y est développé une vie auto-organisée. C’est ainsi qu’en plus d’un témoignage consistant d’un militant grec, de précieuses archives sont insérées à partir d’extraits du documentaire grec Khaima réalisé par Athanasios Karanikolas (2010) : vie du camp, sa destruction en 2007 et les manifestations de migrants dans les rues de Patra … Il est intéressant d’entendre la critique formulée par le militant grec a l’égard d’un certain paternalisme occidental et une image faussée du migrant – mais manipulant notre perception et notre comportement – que reflète notamment le traitement médiatique. Les migrants ne sont pas vraiment perçus comme des acteurs. Tracing movement s’inscrit en porte à faux par rapport à ça et nous retrouvons là un des éléments dont le collectif se revendique dans son travail audiovisuel : ne pas traiter du migrant sous l’angle d’un être passif, exposé à la seule bienveillance de l’occidental. Une distinction est établie entre solidarité et rapport de supériorité établi par les occidentaux qui excluent la dignité de la personne migrante en lui ôtant la dimension politique et sociale. Comme si seul « l’humanitaire » pouvait – dans le meilleur des cas – régenter la présence des migrants. Ces derniers n’auraient pas le droit de cité, et d’ailleurs ils n’ont pas de droits tout court. L’ironie veut que ce même « humanitaire » soit utilisé à toutes les sauces des politiques y compris dans les mesures d’expulsion et autres démolitions de camps de migrants. Or, à Patra, une politisation des migrants et des solidarités concrètes sont déclenchées face à l’annonce de la démolition du camp en 2007, celui-là même qui au départ était voulu comme un lieu à la marge, invisibilisant ces hommes et femmes en écho à leur « statut » ici en Europe : des sous êtres. Une invisibilité qu’on retrouve dans La main d’oeuvre invisible et qui là aussi est entretenue; autant dans la manière d’habiter (à la marge, hors des villages) que dans l’écrasement des luttes des migrants saisonniers. L’organisation des migrants – ainsi que l’expression concrète des solidarités –  introduit des filiations, une historisation, un ancrage des individus en faveur de droits les libérant de leur exploitation, soit pour s’émanciper d’une forme d’esclavage moderne. La démolition du camp de Patra en 2007 détruit cette dimension alors en cours. Une récurrence des répressions à l’égard des migrants en Europe est cette volonté de briser tout élan organisé des migrants, dont la teneur politique est perçue comme une menace. Les migrants doivent rester des victimes, quitte à les expulser pour leur bien.

La suite du documentaire inscrit donc les tentatives de mobilité des migrants (s’accrochant aux camions etc) dans la continuité logique de tout ce qui précède. Voilà comment il ne fait pas paraître les migrants comme de drôles d’ « animaux » aux curieux déplacements, quittes à y perdre la vie. Des réalités politiques y président.  L’impasse n’en prend que plus de sens, au gré de nombreux témoignages des premiers concernés. Notamment quand ils viennent d’un pays que les occidentaux viennent de bombarder. Là-bas ou ici, la politique de destruction persiste. C’est ainsi que par le biais de paroles de migrants, le documentaire termine par l’évocation de ces guerres menées par les pays occidentaux et de l’impérialisme toujours à l’ordre du jour.

 

La main d’oeuvre invisible – VO sous titrée anglais – 16 mn – Italie – 2011

« Établis dans les champs de l’Italie du sud, les travailleurs migrants saisonniers vivent ségrégués par la société italienne. Des efforts pour être organisés sont contrecarrés par de nombreux obstacles »

Ce petit film s’inscrit bien dans la continuité des deux précédents. Après la militarisation de l’UE et l’impasse à Patra (obtention d’asile impossible), place aux migrants exploités au sein de l’UE (ici en Italie). Le film insiste visuellement sur la vie à l’écart, le côté invisible des lieux où les migrants vivent. C’est le principe de la réalité invisible en quelque sorte, du caractère ségrégué de leur vie quotidienne, de leur « statut ». Ils vivent dans des  no man’s land, ou alors dans un ancien camp de travailleurs devenu un centre de rétention, une prison quoi. Le caractère esclavagiste de cette réalité est abordé.

Comme les précédents films, les migrants ne sont pas réduits à des êtres passifs suscitant la seule compassion. L’auto-organisation et la lutte (voire les solidarités militantes) contre un état de fait y sont ainsi présentés, ici en référence à une grève passée des migrants saisonniers sans papiers. Et on y saisit combien il est question de briser cette politisation des migrants, en exigence de droits et d’égalités pour sortir de l’esclavage dans lequel l’Etat et les propriétaires agricoles les maintiennent. Dans ce contexte la filiation, la mémoire des luttes se révèle importante. Mais ô combien obstruée et quasi impossible.

On pourrait imaginer une suite à ce troisième opus lorsqu’un militant italien parle de la politisation à venir des descendants des migrants. Plus ancrés dans le territoire (par la langue et autres repères), ils revendiqueraient plus fortement des droits. Pour l’heure, le combat à mener face à un esclavage qui demeure fait office de premier pas. De celui-là dépend sans doute la suite.

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Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 (1981)

EN ENTIER – Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 – 1981 – 52 mn

« L’expérience de participation des habitants à la rénovation de leur quartier, l’Alma-Gare à Roubaix.
Dans les coures de l’Alma-Gare, les habitants luttent depuis plus de 15 ans pour prendre une part directe au projet de rénovation de leur quartier. Une nouvelle architecture est née. Sur place est créé un Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) en 1974. En 1976, aidés par des techniciens, les habitants proposent un schéma d’urbanisme qui sera présenté à la mairie. Ce schéma s’entends au social et à l’économique. L’Alma-Gare se présente ainsi comme un laboratoire original d’expérimentation sociale. »

 

A PROPOS DU CONTEXTE DE RÉALISATION/PRODUCTION

Nous retrouvons ici le quartier de l’Alma-Gare à Roubaix et les résistances et initiatives impulsées par l’APU (Atelier Populaire d’Urbanisme), créé en 1974. Le présent documentaire fait suite à un précédent Quand les habitants ont des idées tout peut changer (relayé ICI sur le blog) qui fut réalisé en 1979 par Hubert Knapp, avec le concours de la Société Coopérative Ouvrière de Production (SCOP) ACET. C’était alors dans le cadre d’une émission en trois volets intitulée  « Mon quartier c’est ma vie » et diffusée sur TF1.

Cette fois-ci le documentaire est produit uniquement par la Scop ACET (Agence pour la Communication et l’Enseignement des Techniques), créée en 1976 et alors liée au groupe de vidéastes militants « Video 00 » dont elle découle. Video 00 fut formé en 1971 sur les bases d’un autofinancement, d’indépendance et déterminant lui-même ses champs d’investigation. En fait ce groupe s’inscrit pleinement dans l’émergence de la video militante et en constitue même un des tous premiers collectifs.  Le premier collectif de vidéastes militants fut en effet créé à cette époque, en l’occurrence par Carole et Paul Roussopoulos et prenant le nom de « Video out » (1970).

« La vidéo portable permettait de donner la parole aux gens directement concernés, qui n’étaient donc pas obligés de passer à la moulinette des journalistes et des médias, et qui pouvaient faire leur propre information. »

Carole Roussopoulos, vidéaste

Video 00 est d’abord issu de la rencontre de personnes travaillant en coopération en Algérie dans un ciné club militant durant les années 60 (1965-67): Monique Martineau et Guy Hennebelle (tous deux fondateurs en 1978 de la revue CinémAction !), Yvonne Mignot-Lefevbre et Michel Lefebvre, ainsi qu’Anne Couteau. Après un premier film (en 16 mm celui-ci) tourné en Inde en 1970 et obtention d’un prix, le couple Mignot-Lefebvre achète le matériel nécessaire pour se mettre à la pratique video. Le nom du groupe provient de la bande dessinée L’an 01 de Gébé (1970) – par ailleurs objet d’un film de Jacques Doillon en 1973 (visible ICI) – où il est question de tout arrêter et de réfléchir. Le collectif Video 00 se veut ainsi comme un travail préparatoire à l’an 01 « par sa démarche d’enquêtes réflexives » (Yvonne Mignot-Lefebvre), effectuant des suivis video de terrain et se voulant à la fois lanceur d’alertes et à la recherche de nouvelles solutions sociales et politiques. Leurs films traitent notamment des travailleurs immigrés (le couple Mignot-Lefebvre habitait à Ménilmontant à proximité d’une église où des travailleurs tunisiens furent en grève de la faim pour obtenir les mêmes droits que les travailleurs français), des énergies alternatives ou du refus du nucléaire (Flamanville-Erdeven, chroniques de la lutte antinucléaire, co-réalisé avec le groupe « Les cent Fleurs » en 1971). Des projets plus ambitieux et plus longs, comportant plusieurs volets, voient progressivement le jour tandis que l’autogestion y occupe un angle favorisé, en témoigne ainsi la série video Communes : le temps de l’autogestion (sur le partage du pouvoir entre élus et population) réalisée pendant les élections municipales de 1977, ou encore la série Alma-Gare déclinée sur trois volets voire composée d’un quatrième volet si on inclut Quand les habitants prennent l’initiative bien que le générique ici n’accrédite que l’ACET.

Les écrits d’Yvonne Mignot-Lefebvre et Michel Levebvre reviennent régulièrement sur l’autonomie, y compris en traitant de l’usage du matériel video et ce notamment dans le contexte d’une période plus récente où le développement d’internet multiplie les possibilités (de diffusion entre autres). Yvonne est par ailleurs sociologue et à cet égard il est à noter que Quand les habitants prennent l’initiative mentionne régulièrement la présence de sociologues s’associant à l’APU. Le suivi ne se limitait pas à la video, et on peut imaginer d’autres types d’approches en plus d’un engagement personnel.

Avec trois autres groupes video des années 70 (Cent Fleurs, Video Out et Videa), Video 00 contribue à la création de la structure de diffusion « Mon oeil », dont la vocation est de se spécialiser dans la diffusion de la video militante. Video 00 s’éteint en 1982. Une émission radio diffusée sur France Culture en 2006, intitulée « Naissance et illustration des premiers groupes de Video d’intervention » et écoutable ICI, revient sur cette période de foisonnement de collectifs militants de vidéastes. Nous y retrouvons non seulement Carole Roussopoulos (décédée depuis….) mais aussi Yvonne Mignot-Lefebvre, également auteure du documentaire Vivre à Ménilmontant (coproduit par Video 00 et ACET). Yvonne Mignot- Lefebvre a également consacré une thèse portant sur la « Place de la communication dans les enjeux de l’autonomie » où une partie est par exemple consacrée à une « vidéographie des mouvements et des initiatives populaires en France, avec la convergence d’une technique nouvelle, la vidéo et de phénomènes d’innovation sociale forts (1971-81) » – présentation de la thèse ICI.

A partir de 1977 le groupe Video 00 a donc réalisé la série Alma-Futur dont des images ont été reprises dans le présent documentaire (et la réalisation de Knapp en 1979). En voici le synopsis glané sur internet (à défaut d’avoir pu trouver et visionner cette série dont le regroupement  dure 90 mn) : « A Roubaix, ville textile, d’anciens quartiers de courées refusent de mourir. Leurs habitants veulent rester sur place, jouir d’un habitat décent tout en maintenant la vie sociale intense qui fait la richesse de ces quartiers ouvriers construits il y a un siècle. A l’Alma-Gare, l’un de ces quartiers, la population lutte depuis 15 ans. De juin à novembre 1977, le groupe Vidéo 00 a filmé régulièrement la vie de l’atelier populaire d’urbanisme. Ce film montre comment les habitants s’organisent et les moyens qu’ils mettent en oeuvre pour concevoir et imposer, face aux élus et aux différents partenaires sociaux, le plan de restructuration de leur quartier. Les habitants doivent, pour réaliser leur projet, disposer de moyens: des techniciens (architectes, sociologues) sont venus mettre leurs compétences au service de la population. « Pour la première fois – comme l’indique l’APU – des travailleurs ont osé collectivement être créateurs dans leur cadre de vie. C’est la population qui décidera du quartier où elle vivra demain.» » Dans le livre collectif La chance des quartiers Yvonne Mignot Lefebvre donne des précisions quant aux modalités entre suivi video et APU : « Dès mon premier séjour à Roubaix, en 1977, un contrat clair avait été passé avec les membres de l’APU sur les conditions d’observation participante avec la video. Chaque bande tournée pouvait être visionnée par les membres et il n’y avait pas de restriction au filmage, même en cas de désaccord ou de conflit entre les différents acteurs. Les membres de l’APU ont imposé la présence de l’équipe video lors des réunions de concertation à la mairie. Seul le voyeurisme lié à la misère était exclu, mais des courées encore habitées ont pu être filmées sans difficulté« . Plus loin elle précise également le contenu des volets consacrés à Alma-gare constituant la série Alma-futur : « premier film : Les étapes de la production du quartier par les habitants; deuxième film : Au jour le jour…, l’APU; troisième film : Des habitants urbanistes : la population et ses techniciens » Elle ajoute également Quand les habitants prennent l’initiative, considéré comme un quatrième film de la série, mais à distinguer de l’homogénéité de traitement des trois précédents (voir plus bas).

Le travail video autour de l’Alma-Gare stoppa au début des années 80 dès lors que le noyau moteur de l’APU s’estompa. Un autre support audio, et c’est une bonne nouvelle (!), permet d’entendre des témoignages autour de Video 00 et, pour ce qui nous concerne plus précisément ici, du film Alma-Futur. Cela a été enregistré lors d’un séminaire tenu en décembre 2012 et consacré à la « Video des premiers temps », là aussi avec la présence de Yvonne Mignot-Lefebvre ainsi que celle de Michel Lefebvre. Le lien audio pour écouter le séminaire est ICI (avec menu détaillé pour accéder directement aux différentes parties). Une partie de la présente note est ainsi tirée de leurs témoignages … Le séminaire dans son ensemble vaut aussi le gros détour quant à cette période, où est exposé par exemple le principe du film collectif n’impliquant pas du tout la même chose que celui d’auteur; on y retrouve aussi, comme ailleurs maintenant, des précautions ou des nuances dans l’association des termes « cinéma militant » …

La création de l’ACET fut l’initiative de Video 00 en 1976 et cela afin de disposer d’une coopérative de production et de distribution. Video 00 et l’ACET restaient indépendants l’un de l’autre tout en ayant bien sûr des liens. L’ACET réalisait aussi des films, ainsi pour des SCOP (dont la dynamique de développement est évoquée à la fin du présent documentaire), ou encore des films institutionnels. Les revenus apportés par ces réalisations permettaient un soutien financier à Video 00, tel en achat de matériel de montage. Par exemple Vivre à Ménilmontant, réalisé en 1982, mentionne ACET dans la coproduction. Lorsque Video 00 cessa d’exister, ACET poursuivit et la SCOP est toujours en activité de nos jours. En 2012, voilà comment Jean Pierre Corsia, également ancien membre du Groupe Video 00 (?), en résume la fondation : « ACET a été créé il y a 35 ans par des cadres supérieurs qui voulaient travailler autrement et s’épanouir dans leur activité. Ils se sont lancés dans la production audiovisuelle sous forme de Sarl (chaque fondateur a pris une part, pas forcément égale). Une partie de l’équipe voulait faire de la communication sociale. Minoritaire, elle a cherché un statut où l’égalité des voix ne repose pas sur le capital. La coopérative a été la solution. La Scop a accompagné le développement d’un quartier à Roubaix, si bien que la coopérative s’est spécialisée sur des sujets concernant l’habitat. Elle est devenue éditrice de supports multimédia pour les salariés du terrain (comme les bailleurs sociaux ou les gardiens), avant de s’orienter directement vers la formation sur le terrain. »

 

LE FILM

Le long préambule ci-dessus permet donc mieux de situer le contexte de la réalisation de ce nouvel opus consacré au quartier Alma-Gare et de comprendre pourquoi Quand les habitants prennent l’initiative témoigne plus directement des luttes des habitants du quartier que ne le faisait la réalisation de 1979, sans remettre en cause ici la valeur de témoignage et la trace laissée par ce document télévisé. Et cela se ressent à travers un traitement plus interne, moins extérieur que ne le fut la réalisation de Knapp malgré son credo de proximité et la place importante accordée à la parole. Le film prend par moments un ton un peu plus corrosif (sans être non plus franchement militant), tandis que cette fois-ci il y a un complément d’une voix off qui effectue occasionnellement la narration du fil historique, posant les jalons depuis les années 50. Il y a aussi une légère mise en scène autour d’un nouvel habitant faisant part de ses impressions auprès d’une ancienne, mais en fin de compte cet aspect n’apparaît qu’en début de film.

Globalement, le film serait tout de même moins ancré depuis le point de vue des habitants auto-organisés, se voulant plus analytique, moins subjectif. C’est pourquoi – bien que je le trouve plus « corrosif » sur certains points – il n’est pas non plus trop éloigné du film de 1979 diffusé à la TV. Un traitement ici qui serait bien différent des trois volets d’Alma-Futur tournés auparavant (mais dont des extraits sont tout de même repris) :

« [Le film, moins intimiste que les précédents, présente les points de vue des principaux acteurs, et tente une démarche globale d’évaluation de l’expérience nécessitant une approche plus distanciée, plus objectivante. Mais il a le défaut – comme toutes les synthèses – de montrer plus les résultats que la genèse. L’étude des processus démocratiques à l’oeuvre pour réaliser cette exceptionnelle maîtrise d’oeuvre collective à l’échelle d’un quartier est plus présente dans les trois premiers films »

Yvonne Mignot Lefebvre, La chance des quartiers 

Le film démarre sur les bases de la fin de Quand les habitants ont des idées, tout peut changer.  Après un extrait tiré d’Alma-Futur (l’annonce soudaine de la démolition du quartier en 1977),  nous retrouvons en effet les époux Leman de l’APU. Nous avons un discours inaugural d’une rénovation de quartier en cours, rappelant la nécessité de ne pas subir et au contraire d’agir par la réflexion collective et par les propositions et initiatives qui en découlent. Ainsi d’un quartier promis aux bulldozers, on passe à un quartier rénové et sauvé à la fois, dans le sens qu’ont voulu les habitants qui se sont concertés et ont proposé un plan de rénovation alternatif.

Comme pour Quand les habitants ont des idées tout peut changer, il y a des passages d’une terrible actualité dans ce documentaire. Ainsi par exemple la « gentrification » exposée en début de film à propos du changement à Roubaix, après une exposition aussi courte qu’intéressante quant à ce qui fait la particularité de la ville : usines et quartiers ouvriers la composent, jusqu’à son « centre ville ». Or parallèlement à la fermeture des usines (les filatures surtout), la municipalité rase des quartiers ouvriers depuis les années 60; la ville est souhaitée différente avec des quartiers pour employés. Nous sommes alors dans un contexte de grands aménagements à Roubaix, et le témoin de début de film de cette évolution mentionne un quartier emblématique, là où se construit alors le bloc Anseele (implantation de tours) sur les décombres d’une partie de l’ancien quartier de courées et d’usines appelé autrefois le quartier des Longues Haies (j’encourage à visiter la page ICI consacrée au quartier, sur l’excellent site internet Atelier mémoire de Roubaix). Les estaminets tels « au nom de Karl Marx et aux drapeaux rouges » ont disparu pour laisser place au centre commercial « Roubaix 2000 » dans le cadre d’un nouveau centre ville. Roubaix a beau toujours avoir été socialiste, « ça reste une ville comme les autres malgré ça« . Et alors on nous met en garde : face à cette vague de démolition des quartiers ouvriers et d’expulsion de ses populations, les habitants de l’Alma-Gare s’organisent. Rénovation oui, mais pas à n’importe quel prix. Voilà, le ton est donné…

 Habitante : « Vous n’allez pas démolir nos petites maisons quand même ?      

 – Élu : Je ne pense pas, je pense qu’ici on risque de faire un musée, garder quelques maisons quand même        

 – Un musée ?! Mais c’est pas ça qu’on veut nous » 

Extrait de Alma-futur, repris dans Quand les habitants prennent l’initiative

C’est l’actualité des problématiques qui m’a ainsi de nouveau marqué, tel ce dialogue ci-dessus qui s’avère être d’une terrible pertinence quand on songe à bien des développements mémoriels de nos jours. Le cinéaste belge Paul Meyer aussi mentionnait le musée dans son scénario de La mémoire aux alouettes … (voir ICI la note du blog consacrée à un entretien filmé avec Paul Meyer). Mais les habitantes, dans cette séquence du film, ont la ferme intention de ne pas subir, et leurs rires moqueurs guettant l’arrivée des élus lors d’une réunion est un grand moment qui en dit long sur la prise de conscience et la volonté de ne pas rester passifs face aux « spécialistes » qui imposent. D’ailleurs la place des personnes âgées est évoquée à un moment, là encore il me semble dans un rush issu de Alma-futur (lors d’une réunion habitants/élus) : on cherche à les parquer dans des bâtiments collectifs tels que des foyers, pour les dégager de leur logement, libérer quelque chose. De nos jours, dans les conventions des plans ANRU, et là je pense par exemple à ceux qui sont développées dans le bassin minier, on pousse souvent les personnes âgées vers d’autres structures collectives qui y prennent la forme de béguinage… Souvenons-nous de la vieille dame témoignant au début de Quand les habitants ont des idées tout peut changer à propos de sa volonté de rester dans le quartier, dans un tissu social qu’elle aime côtoyer.

« Le principal de l’Alma-Gare c’est que tout le monde demande pour avoir un relogement, du plus haut jusqu’au plus bas, du noir jusqu’au blanc »

Une habitante, extrait d’Alma Futur

Au niveau du fil historique ce film de 1981 est également plus volontaire et donc précis, nous sommes mieux situés, sans doute parce qu’on en est alors à une sorte de bilan de longues années de luttes, d’auto-organisation et de réflexion ayant mené à une victoire : les années 50 (1956) et la décision du conseil municipal de raser le quartier mais sans avoir  les moyens suffisants, la création de l’APU en 1974, les débuts d’une organisation collective dans le quartier (genèse de l’APU) en 1964,  accomplir les objectifs sur une échelle de 15 ans (1964 – 1980) à savoir éviter la rénovation par les bulldozers et maintenir la population dans le quartier, les alternatives proposées et le projet dégagé par les habitants … et toujours cette défiance de ne pas finir dans les « cages à lapin » des constructions en vogue et aux loyers plus chers.

La fin du film expose aussi le contexte des ateliers et des Scop qui se multiplient, telle celle de Réhabilitation et d’entretien d’immeubles (mais aussi d’imprimerie, de menuiserie etc). C’est donc l’une d’elles, l’ACET, qui réalise le présent film (le générique de fin mentionne en plus Plan construction et OPHLM de Roubaix pour la production).

Au niveau de l’APU, des militants forment progressivement des SCOP, parallèlement à d’autres qui entrent au CA du centre social sur proposition de la Ville, tandis que le noyau s’essouffle. En fait une page se tourne peu à peu, et comme le dit Michel Lefebvre lors du séminaire de 2012 : « ce quartier maintenant, c’est effroyable« . Tout comme un peu plus loin la zone de l’Union est devenue effroyable, bien qu’il y ait de la résistance du côté de Chez Salah ouvert même pendant les travaux (documentaire de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, 2011).

Pour un retour écrit sur l’expérience APU au quartier Alma-Gare et sa fin, je renvoie à un article concis très intéressant, formidablement intitulé « Alma-Gare : actualité brûlante d’une lutte passée » qui a été publié ICI sur le site internet du journal lillois la Brique dans un numéro consacré à l’urbanisme en métropole lilloise « Logement, fabriquer l’embourgeoisement »

Souvenir de Grasse – Jean Jacques Beryl (1973)

Jean Jacques Béryl – Souvenir de Grasse – 1973 – France – 25 mn – EN ENTIER

« Les Arabes se comportent dans la vieille ville comme en terrain conquis […], ces gens-là sont différents de nous, ils vivent la nuit […], c’est très pénible d’être envahi par eux » Hervé de Montmichel, maire de Grasse (1973)

Documentaire tourné à Grasse en 1973 suite à une manifestation de sans papiers réclamant « Liberté, Egalité, Papiers » qui provoque une chasse à l’homme raciste dans les rues de Grasse. Deux grands contributeurs du cinéma militant accompagnent Béryl sur ce film. Yann Le Masson (opérateur) qui a notamment réalisé J’ai huit ans (ICI sur le blog) sur la Guerre d’Algérie vue et dessinée par des enfants et qui fut censuré plus de 10 ans en France. Et Antoine Bonfanti (son) qui est un incontournable du cinéma militant et du cinéma direct, ayant par ailleurs énormément apporté dans des réalisations à l’étranger et ayant aussi, par exemple, formé des ingénieurs du son à Cuba ou encore en Angola pendant des périodes de secousse révolutionnaire.

1973. A Grasse, des travailleurs majoritairement tunisiens avaient déserté champs et chantiers pour réclamer des augmentations, la carte de travail, des logements décents, des visites médicales. Le 11 juin, alors qu’ils manifestent pour le troisième jour d’affilée, le maire les fait disperser par les pompiers municipaux, aidés de quelques commerçants. Puis, quelques heures plus tard, les gendarmes mobiles arrivent et la ratonnade dure plusieurs heures. Il y a des blessés, une cinquantaine de Tunisiens sont arrêtés. Le lendemain, des commerçants et des anciens combattants d’Afrique du Nord ainsi que des rapatriés se mobilisent contre ces manifestations«scandaleuses». Des dizaines d’ouvriers sont virés de leurs chantiers. Jean-Jacques Béryl, jeune réalisateur, découvre cette histoire dans le numéro 31 de Libération.C’est un lecteur niçois qui a écrit le témoignage, publié en une. Béryl descend à Grasse avec une caméra pour interroger cette histoire en cinéma direct. Il filme une réunion de travailleurs immigrés. Questionne des commerçants laissant filtrer un racisme ordinaire. Interroge des ouvriers dans leurs baraquements de la Bocca, quartier concentrant les immigrés entre Grasse et Cannes. (Libération)

 

C’est tout récemment (juin 2014) que Jean Jacques Beryl a mis en ligne sur YT le documentaire, sans doute à la faveur d’un intérêt relancé pour ce film ces derniers temps. En effet, pour la première fois depuis sa réalisation, le documentaire a été diffusé dans la ville de Grasse. Ce fut alors le Comité Akim Ajimi qui organisa la projection-débat pour la 5ème commémoration de la mort d’Abdel Hakim Ajimi, soit le samedi 11 mai 2013, en présence du réalisateur et de Mogniss H. Abdallah de l’agence IM’média. Hakim Ajimi fait partie des nombreuses victimes de la Police sans que cette dernière ne soit inquiétée de ses actes meurtriers. Un retour sur différentes videos, documentaires témoignant de ces crimes et injustices persistants et mobilisations en découlant a été fait ICI sur le blog, et qu’il faudrait d’ailleurs actualisé  …

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Pour un retour sur le film et son contexte de réalisation, je renvoie également au texte de Mogniss H. Abdallah (ICI), écrit dans la perspective de la journée du 11 mai 2013 déroulée à Grasse.

Suite à une citation de Bertolt Brecht, le documentaire évoque d’abord le registre carte postale de la France du sud, tel le charme d’une petite ville des Alpes Maritimes, en glissant ironiquement le refrain de la chanson de Charles Trenet « Douce France« . Le contenu qui suit fait voler en éclats ce  gai pittoresque. Très vite en effet le contraste vient non seulement par les affiches de type « halte à l’immigration » et les propos racistes d’habitants enregistrés vraisemblablement sur le marché, mais aussi et surtout par les témoignages des travailleurs maghrébins. La caméra démontre dans les premières minutes son intention de découvrir les conditions de vie des maghrébins de la ville, « embauchés » sur différents chantiers et logeant à la marge dans des conditions de bidonville. Beryl apparaît d’ailleurs à l’écran durant la quête d’informations quant à l’événement déroulé dans la ville il y a peu et rappelé aussi par quelques archives audiovisuelles de la manifestation des sans papiers locaux. C’est finalement le contenu d’une réunion de travailleurs maghrébins qui occupe la place centrale du documentaire en apportant les témoignages les plus clairs sur les conditions de vie, de travail et les droits égaux exigés. Au niveau du logement il y a aussi un français (cégétiste ?) qui fait remarquer combien le logement des immigrés en baraquements a été et est plus ignoble que le logement des militaires de la seconde guerre mondiale (entendons là les prisonniers de guerre). Ce qui n’est pas sans rappeler une des constantes du logement de la « reconstruction » d’après guerre mais que la mémoire officielle décrit le plus souvent comme découlant d’une simple crise de logement. Le système plus globalement discriminatoire qu’impliquait ces logements y est effet retiré, à la faveur de vagues conditions difficiles résultant d’un simple manque matériel d’après guerre. Ou comment « logement d’urgence » remplace la réalité d’un parcage de « bétail » pour reprendre la terminologie du même français prenant la parole dans le film.

Si la réunion des travailleurs relaie ainsi leurs conditions de vie et leurs revendications, le film contrebalance leurs propos avec ceux des bons citoyens de la ville. Beryl suscite également des propos de ces derniers sur la manifestation des arabes et répression qui a suivi, mais on sent bien là le malaise et l’hypocrisie latente. C’est une illustration en quelque sorte du racisme prégnant dans la ville mais pas directement assumé comme tel, emmitouflé parfois de raisons « nobles », tel l’intérêt commercial.

Le film évoque le racisme individuel mais le témoignage des immigrés traduit aussi un racisme d’Etat qu’implique leurs conditions de vie : droits du travail, accès aux soins etc. C’est un Etat de non droit et qui se poursuit de nos jours, favorisant toujours l’exploitation d’individus sans droits et soumis à la menace permanente de leur situation de sans papiers. Plus largement, outre l’économique, les propos traduisent aussi l’existence d’un clivage plus profond, et le « sudisme à la française » évoqué dans le texte référencé plus haut de Mogniss H. Abdallah n’est pas erroné. Il n’y a pas qu’un aveuglément sur l’inégalité, mais aussi une collaboration consciente à sa permanence.

Les dernières minutes du documentaire sombrent dans l’horreur en revenant sur la ratonnade qui avait sévit à Grasse par le biais de coupures de journaux qui évoquent les morts ailleurs, notamment à Marseille. Nous sommes en 1973 et c’est une vague de crimes racistes qui s’abat en France, visant particulièrement les Algériens. Parmi les mots de la presse soulignés à la fin de Souvenir de Grasse, il y en a un qui me frappe particulièrement : « noyé« . Douze ans après le massacre d’Etat des algériens du 17 octobre 1961 (documentaire de Panigel ICI sur le blog) et notamment noyés dans la Seine, il y a de la résonance et la France persiste. Le silence du crime couvre toujours, sauf quand les premiers concernés prennent la parole et/ou s’organisent. Il n’y a d’ailleurs pas de hasard à ce que comme précisé plus haut le présent film ait été associé à la 5ème commémoration de la mort de Hakim Ajimi et du combat mené toujours en cours. 1973 c’est aussi les crimes policiers… Les crimes racistes perdurent, tout comme la non reconnaissance et ce que tout cela révèle. Souvenir de Grasse est également à ce titre un important film témoin d’une époque qui n’est pas si lointaine et reste d’actualité pour le présent, y compris en ces temps de récente commémoration des 30 ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme (ICI sur le blog par exemple).

 

Enfin, pour conclure, il est à souligner que Jean Jacques Beryl a réalisé en 2013 le documentaire  L’Ordre Français : 17 octobre 1961 (présentation ICI). Et c’est à ce titre qu’il a été invité en octobre 2014 à une conférence-formation politique du Parti des Indigènes de la République intitulée « 17 octobre 1961, un crime d’Etat » :

Miners campaign tapes – Réalisation collective

EN ENTIER – Miners campaign tapes – Réalisation collective – VO – 1984 – Royaume Uni 

« En 1984 un groupe de cinéastes indépendants et de vidéastes a décidé de manifester leur soutien à la grève des mineurs, en utilisant les moyens dont ils disposaient : leurs caméras. Sur les piquets de grève, aux manifestations et dans les soupes populaires, ils ont enregistré les témoignages des mineurs en lutte, de leurs femmes et partisans, dans un combat contre la propagande d’anti-grève mise à l’oeuvre dans les médias dominants. Témoignage de la solidarité et de la lutte, les bandes abordent des questions qui continuent à nous occuper aujourd’hui : le droit de contestation, les tactiques policières, le double langage politique, le rôle des médias. Elles constituent un document crucial d’un moment cataclysme de l’histoire britannique. » (traduction en français du synopsis).

                   Which side are you on de Ken Loach (évoqué ICI sur le blog – le lien du film a disparu de la toile mais j’en guette le retour…!) constitue un document et une oeuvre incontournables de la grève des mineurs anglais de 1984, notamment parce que le film constitue alors non seulement un point de vue engagé et prenant ouvertement position en faveur des grévistes, mais aussi par la démarche de relayer avant tout l’expression de la lutte par les premiers et premières concernés (poèmes, chansons etc). Dérogeant au climat médiatique qui suivait alors la politique Thatcher – argumenté (comme de nos jours) par les vocables « objectivité », « neutre » ou « sans parti pris » dans un souci de « juste faire de l’information » -, le film de Ken Loach était un fameux coup de poing balayant sur son passage l’hypocrisie des partisans de l’ordre d’en haut et des riches, et au contraire s’assumant totalement comme un film partisan, reconnaissant par là, aussi, la lutte des classes dans lequel il s’inscrit… et prend position.

Si le film de Loach continue de représenter une oeuvre incontournable, à la fois pour son contenu et sa démarche, nous avons l’occasion ici, à travers Miners campaign, de mesurer une fois de plus, certes autrement, la portée réelle de la solidarité avec les mineurs en lutte et de saisir, là encore, des expressions et des vues propres au mouvement de contestation. Bien que la police Thatcher et ses « chiens de garde » veillaient à étouffer toute visibilité de la solidarité, à dominer tout l’espace par sa propagande, ainsi qu’à taire l’expression populaire de la lutte, Miners campaign, dans son existence même nous aide à comprendre les actes de résistance collective (et leurs motivations) qui ont existé contre et malgré l’étau qui se mettait en place au quotidien. Une grande valeur de témoignage est véhiculée par ces bandes, classées en six parties et répondant chacune à une thématique précise. A ne pas perdre de vue en ces temps présents où les médias, du haut de leur « professionnalisme », nous assènent toujours autant d' »objectivité » assassine face aux résistances, aussi dérisoires et impuissantes puissent elles être. Plus que de témoigner, c’est aussi l’acte de prendre en main son expression de la lutte, dans ses potentiels de diversité, dans ses langages propres, qui est important avec Miners campainers. La proximité des vidéastes-cinéastes avec les hommes et femmes est palpable, et leurs paroles, qui tiennent une large place dans les bandes, ne répondent pas à un rythme et procédé journalistiques oppressants. Peut être que pouvons nous y voir aussi des jalons importants dans l’acte même de témoigner d’une lutte à travers le prisme audiovisuel, dont la forme même échapperait également, au moins en partie, aux modalités de traitement médiatique associées au pouvoir ?Là dessus il faudrait être mesuré. Certes l’acte de donner la parole a une grande valeur dans sa circulation collective au sein même des bandes, en compagnie d’hommes et femmes qui s’expriment dans leur langage, sans le seul usage du discours des orateurs publics :  les diverses parties tournées par différents vidéastes ont été mises en dialogue, quelque part, et permettent ainsi une parole collective d’émerger dans les bandes par la simple démarche d’aller sur LES terrains et de se rapprocher des différentes personnes, qu’elles soient mineurs ou non, hommes ou femmes etc Par ailleurs le traitement formel mis en place par les vidéos n’est pas foncièrement différent, en soi, des procédés courants à l’oeuvre dans le système médiatique, en particulier à la télévision. Plus que par une « révolution formelle », la série se distingue par la « contre-information » qu’elle constitue, en lien avec son contexte de réalisation. Des vidéastes et cinéastes ont ainsi pris leurs responsabilités pour combattre la propagande Thatcher, et de permettre au mieux la diffusion de la lutte et ses motifs tout en informant sur l’appareil d’Etat répressif et ses appuis médiatiques. Les bandes, en s’achevant régulièrement par des slogans (tel que « Fight. Organize« ), sont un instrument de la lutte. Elles relèvent, aujourd’hui, de la mémoire des vaincus.

Aussi, un large et très intéressant dossier est consacré ICI aux videos, rédigé en anglais et que je reprend là en partie. Nous y apprenons donc, entre autres, la genèse de Miners campaign : une réunion entre membres de l’ACTT (grossomodo syndicat des techniciens de la télévision et du cinéma), convoquée à l’origine par deux personnes de la société Platform Films,  se tint par rapport au mouvement des mineurs et il fut question de comment se positionner (c’est à dire concrètement), en tant que travailleurs du cinéma et de la video. Il en découla un double projet : d’une part la réalisation de 5 à 6 bandes relativement courtes portant sur le licenciement économique, les fermetures de fosse, la solidarité avec d’autres syndicats, la police, les apports des femmes (de mineurs et autres) et la couverture médiatique de la grève. D’autre part la réalisation d’un film plus long, provisoirement intitulé « Mineurs de 84 – Ensemble nous pouvons gagner », où serait développé un contexte plus général de la lutte des mineurs. Depuis des ateliers régionaux travaillant sur les événements de leurs zones respectives, des bandes étaient censées être envoyées à Platform Films et Trade, chargées de l’édition et de la diffusion. Les videos étaient aussi accessibles dans des locaux syndicaux du NUM, gratuites pour les mineurs et leur famille. La forme d’organisation du projet dans son ensemble n’était pas sans rappeler Dziga Vertov et le Kinopravda, qui consistait également à l’envoi de bandes filmées depuis les provinces à un centre principal (« experimental film station ») chargé de l’édition dans une sorte de résumé des événements. Néanmoins seules les six bandes courtes ont finalement été réalisées (soit la première partie du projet) et réunies par paires. Malgré un caractère parfois expéditif des bandes, en phase avec le premier volet du projet, la diversité des paroles lui confère une valeur documentaire également très importante (extraits de discours syndicalistes et réunions publiques, paroles d’ouvriers de la base en face caméra, etc).

Au niveau diffusion, après accord du syndicat minier (le National Union of Mineworkers), entre 4 et 5000 copies ont été distribuées en Grande Bretagne, et certaines envoyées à des groupes sympathisants de la cause (en Europe, USA, Japon et Australie). Comme pour Which side are you on de Ken Loach, le film, ou plutôt les bandes, sont censées accompagner la lutte, et sont donc partie prenantes du moment de la lutte. Le support audiovisuel, ici, est un acteur de la lutte, en nette opposition au pouvoir qui dispose de ses propres outils de communication. Avec le recul d’aujourd’hui, il constitue également une mémoire de la lutte, et un autre son de cloche, toujours, face aux « pouvoirs qui nous voudraient sans mémoire » (Chris Marker). Les récents hommages funèbres à Thatcher, qui a donné le plaisir de quitter ce monde (du moins à certains : voir ICI), ont constitué de la part des classes politiques et autres une démonstration supplémentaire qu’il y a des barrières qui demeurent entre « nous et eux ». Le récent décès de Pierre Mauroy -qui a donné son nom au mouroir du football qu’est le « grand stade » de Lille-, a valu tout autant d’éloges funèbres, en omettant par exemple son carnage dans le valenciennois et son enterrement d’une certaine sidérurgie, dans la foulée de promesses socialistes électoralistes.

Je renvoie une fois de plus, pour une présentation  approfondie, au dossier très conséquent rédigé en anglais par David E. James, et intitulé For A Working-Class Television: The Miners’ Campaign Tape Project (cliquer ICI). Il en ressort également une très intéressante contextualisation dans l’histoire du cinéma et de l’audiovisuel anglais, notamment dans les manières de se créer et de se développer au contact des réalités sociales et des mouvements sociaux.

Enfin, dernière comparaison avec l’incontournable Wich side are you on de Loach, il est question là aussi de références à une histoire ouvrière : à savoir ici de la grande grève générale de 1926 dont des archives recoupent régulièrement les bandes, comme une « répétition de l’histoire » ou du moins comme une filiation des luttes. Loach, pour son film et son titre emblématique, renvoyait à la lutte des mineurs aux USA et à la célèbre chanson/poème qui en est découlée, dans une dimension du coup renvoyant à l’acte de résister par delà les frontières et les corporatismes face à l’ordre des dominants. Nous pourrions bien sûr penser ici à un autre très grand documentaire, soit Harlan county (1976) de Barabara Kopple (voir ICI sur le blog) où cette fois-ci c’est un chant comme No Nos moveran qui donne une grande importance à la filiation, et pas des moindres quand on songe aux possibles origines du chant, soit le gospel et la condition noire, et ses reprises/mutations dans d’autres contextes.

 

TAPE 1 – Not just tea and sandwiches – 11 mn

Comme son titre l’indique, cette partie évoque, surtout à travers leurs paroles, les contributions des femmes au mouvement par leurs initiatives et une très forte conscience de classe, nettement affirmée ici, dans un contexte de misère qu’elles explicitent également. Pas juste de l’aide alimentaire (« thé et sandwiches« ) mais aussi des manières de voir les choses et des engagements/initiatives qui en découlent. L’opposition face à l’étau médiatique revient régulièrement dans la série, et l’image des femmes véhiculée par les médias dominants fait partie du processus de démantèlement de la lutte, ainsi en témoignent avec grande force, ici, les intervenantes. Un caractère collectif de la lutte en ressort, mais aussi de la condition ouvrière qu’on ne peut réduire aux seuls hommes qui bossent à la mine. Une affirmation et de sa condition, et de sa place dans la lutte, en quelque sorte, contre l’enfermement dans la passivité et une certaine vision conservatrice entretenues par la sphère du pouvoir et ses opérateurs médiatiques. « Nous sommes la classe ouvrière« , semble dire en réunion publique une des intervenantes (si ma relative compréhension de l’anglais ne me trompe pas…). Cette partie prenante des femmes à la lutte ne constitue pas un cas isolé dans l’histoire des luttes de mineurs : Harlan County USA en témoigne également, par exemple.

 

TAPE 2 – The Coal Board’s Butchery – 14 mn

Retour ici sur les fermetures de puits et leur accélération, entamées depuis quelques décennies, et qui ne sont pas sans rappeler un phénomène similaire en France. Des citations notoires de représentants politiques ponctuent cette bande, montrant clairement les intentions néolibérales à l’oeuvre dans la société anglaise.

 

TAPE 3 – Solidarity – 13 mn

Il est question ici de la solidarité d’autres syndicats et secteurs de la population avec les mineurs. Le témoignage véhicule quelques archives (telle les liens avec les dockers). Malgré la répression et la propagande, des entraides et soutiens sont établis entre différents secteurs de la société, au-delà des corporatismes; sans doute une certaine conscience de classe partagée, nécessitant solidarités et ripostes collectives, au-delà des seuls discours, face aux offensives libérales destructrices des vies ouvrières … Le reproche qu’on pourrait formuler ici, avec notre confortable recul, est l’enchaînement de propos (syndicalistes, ouvriers etc) à propos de solidarités de classe mais manquant je trouve d’images-témoignages de leur caractère effectif en 1984. Cela s’explique sans doute, en lien avec le rôle de contre-information des videos, par la volonté de convaincre et d’argumenter auprès du spectateur les motivations ouvrières, sans se contenter de l’événementiel comme pour éviter de simplement solliciter un mimétisme de solidarité telle une « mode ».  C’est de la profondeur des motivations à se solidariser dont il est question ici. La fin de la bande et ses images de solidarité, sur fond de discours syndical, en gagnent de force, encore aujourd’hui.

 

TAPE 4 – Straight speaking – 10 mn

La bande revient, à travers l’industriel Ian MacGregor et des extraits de ses interviews avec la presse, à le genèse ayant conduit à la grève. Soit un contrepoint historique et largement chiffré par Dennis Skinner (ancien leader local du NUM et membre du parti travailliste). Des images qui se superposent aux propos de MacGregor leur articule la portée violente des intentions et décisions prises. Encore une fois, des images d’archives ponctuent l’ensemble.

 

TAPE 5  – The lie machine – 16 mn

Voici une video essentielle de la série qui traite ici de la couverture médiatique de la grève. En plus de l’analyse donnée, par le biais notamment d’un journaliste d’extrême gauche, la bande permet surtout de mesurer l’écart entre le vécu des grévistes et le traitement médiatique. C’est un véritable démontage de la vision médiatique qui est exprimé par des mineurs grévistes et leur point de vue là dessus est sans aucun doute un sommet Miners campaign. Est-ce que ça a changé aujourd’hui ? Hum…

 

TAPE 6 – Only doing their job ? – 25 mn

Il est intéressant de mesurer combien cette video se déroule sur temps plus long que les autres, en première position devant… le traitement médiatique de la grève. Au final, médias et police rivalisent à « juste [bien] faire leur travail« . Les témoignages des grévistes occupent ici une grande part de cette partie et donnent pleinement à la présence policière sa fonction d’écrasement du mouvement. L’entame sonore est par ailleurs très importante puisqu’il s’agit d’une version dub du morceau « Fite dem back » de l’excellentissime Linton Kwesi Johnson (dont il est question ICI sur le blog et où je renvoie illico presto au formidable extrait de Britain’s black legacy, documentaire réalisé et distribué par Im’media). De quoi rappeler ici qu’au delà de la victoire de Thatcher sur les mineurs anglais, d’autres secteurs de la société anglaise ont été broyés par sa politique, et notamment l’immigration ou encore les noirs ghétoisés. Soit un aspect peu repris, vraisemblablement, parmi l’extrême gauche qui s’est réjouie de sa disparition. Toujours est-il qu’ici l’emploi de « Fite dem back », dont les paroles renvoient à l’origine à un fascisme qui gangrène la société anglaise et à la résistance, voire « l’émeute » (en langage mass-media) à lui opposer, constitue un pendant significatif aux images de répression se déroulant à l’ouverture de la video.

« Fite dem back » de Linton Kwesi Johnson (version live, avec intro de LKJ), de l’album Forces of victory (très bonne chronique de l’album, ICI sur l’imparable Guts of darkness) :

« fashist an di attack
noh baddah worry ’bout dat
fashist an di attack
wi wi’ fite dem back
fashist an di attack
den wi countah-attack
fashist an di attack
den wi drive dem back »

 

 

 

 

Mouton 2.0. La puce à l’oreille – Antoine Costa, Florian Pourchi

EN ENTIER – Mouton 2.0 – La puce à l’oreille – Antoine Costa, Florian Pourchi – 2012 – 77mn 

« La modernisation de l’agriculture d’après guerre portée au nom de la science et du progrès ne s’est pas imposée sans résistances. L’élevage ovin, jusque là épargné commence à ressentir les premiers soubresauts d’une volonté d’industrialisation. Depuis peu une nouvelle obligation oblige les éleveurs ovins à puçer électroniquement leurs bêtes. Ils doivent désormais mettre une puce RFID, véritable petit mouchard électronique, pour identifier leurs animaux à la place de l’habituel boucle d’oreille ou du tatouage. Derrière la puce RFID, ses ordinateurs et ses machines il y a tout un monde qui se meurt, celui de la paysannerie. Dans le monde machine, l’animal n’est plus qu’une usine à viande et l’éleveur un simple exécutant au service de l’industrie. Pourtant certains d’entre eux s’opposent à tout cela … »

 

Qui n’a pas été séduit, au détour d’une randonnée traversant un alpage, sous la vigilance de patous alertes, par la présence d’un troupeau de vaches ou de moutons ? Voici un documentaire qui amène un regard dépassant notre simple plaisir de randonneur de passage pour aborder le monde de l’élevage depuis les obligations de puçage des troupeaux.  Auto-produit et diffusé sous licence libre, à vocation  de circulation indépendamment des circuits de diffusion classiques du cinéma, un tel documentaire appelle donc sans doute à la prise en main de l’objet pour gagner l’espace public sans contraintes d’auteur et au service d’échanges collectifs. Comme l’indique son titre emblématique, il porte surtout sur le fichage des moutons, amené conjointement par l’industrialisation, la technologie déshumanisante, le business et une société de contrôle et surveillance appelée à s’élargir bien au-delà du secteur agricole.

Le film démarre sur le plaisir de l’élevage, depuis le terrain, et les avantages qu’il procure de manière contrastée, par exemple, à la vie urbaine. C’est ainsi qu’un des principaux intervenants du documentaire explique comment il a quitté Marseille pour cette nouvelle vie. Ça n’est pas pour autant une idéalisation du métier, qui comporte des aspects difficiles en soi, mais voilà un juste prologue qui fait le point sur un certain élevage… euh avant sa disparition imminente ! Et on ne peut aussi qu’apprécier les nombreux plans tournés dans la nature en compagnie des bêtes et des hommes et femmes y travaillant : on y envierait presque leur place !

C’est à coups d’archives audiovisuelles hallucinantes (mais vraiment hallucinantes !) que le film avance par étapes. C’est une progression dans un certain enfer annoncé. Le combat des éleveurs et éleveuses opposés au puçage des moutons, et effectivement en résistance par le refus d’obéir, s’avère ainsi bien plus qu’une petite lutte de « paysans arriérés » et attirant la seule sympathie de bobos écolos. Chaque archive fait état d’une « avancée » technologique en lien avec l’élevage, où le contrôle de la reproduction (en lien avec le contrôle génétique) n’est pas la moindre. Nous mesurons les motivations de ces « avancées » dans un présent où des éleveurs et éleveuses expriment leur opposition à un certaine industrialisation ravageuse, face à un nouveau « progrès » annoncé : le puçage.

Les arguments du bien fondé du puçage sont tout d’abord énumérés dans un pôle de traçabilité (pôle en liquidation judiciaire, nous apprend le générique de fin) : raisons sanitaires, facilitation du métier etc. Nous apprécierons au passage les autres fichages en cours, via du matos très diversifié (et ingénieux, nous précise son publicitaire); ça concerne les transports en commun, les fréquentations de service (de stations de ski par exemple), les marchandises … Et la liberté, dans tout ça ? Ces mêmes arguments sont démontés par les personnes engagées contre le fichage, tout en rappelant les intentions mercantiles et de contrôle en amont. Surtout ça répond à de pseudos risques qui découleraient du travail de l’éleveur : les graves crises sanitaires ne viendraient -elles pas, justement, de cette même industrialisation qu’on impose partout dans le secteur agricole et notamment par le puçage ? Un certain cercle vicieux est de mise. D’autant plus que cette soi-disant « facilitation » du métier est imposée… dans l’intérêt des personnes, bien sûr. Un éleveur résume bien la situation :  « C’est une volonté de contrôle total (…) Mentalement, c’est contrôler tout« .

Le documentaire n’est pas qu’un exposé du rejet légitime du puçage suscité chez des éleveurs et éleveuses qui refusent de plier, c’est aussi quelques aspects « pédagogiques » : ainsi le rapport à l’animal (non dénué d’affection) et le milieu naturel dans lequel évolue le métier. Ainsi par exemple un superbe retour quant aux pâturages : soit un équilibre entre sauvage et main de l’homme, qui a gagné la bio diversité. Cet aspect – important – permet aussi de mieux mesurer le désastreux rapport au milieu et à l’animal qu’entraîne la technologie et tout ce qui sous-tend la volonté de « progrès ». Ce qui est appris autrement par la technologie, désapprend toute une tradition et une manière de faire ne découlant pas de la science et ses avatars technologiques. C’est d’une véritable mutation qu’il s’agit, et bientôt il n’y aura plus possibilité de composer autrement que par le prisme industriel qui avale toute une dimension héritée de pratiques traditionnelles, non chiffrables et théoriques. Le rapport de l’homme à la nature prend un tournant terrible, et c’est un ensemble de possibles rapports intimes à la nature, divers et empiriques, qui est aussi menacé de disparaître dans les plus brefs délais.

La résistance a sa part dans le film, et nous prenons un malin plaisir à écouter la discussion téléphonique avec un « responsable » lors d’une action collective d’occupation. C’est toute une séquence autour de la « démocratie » et la riposte citoyenne et collective, dite « illégale » et « non représentative », qui est en jeu. Comment ne pas penser à d’autres secteurs de la société, où on nous renvoie toujours à des leaders, partis, syndicats censés nous représenter, alors même, qu’ils co-gèrent les décisions qu’on nous impose, que nous subissons et que nous voulons combattre. Et la résistance nous concerne toutes et tous, voilà ce à quoi nous amène progressivement le film. A la fois pour le monde qu’on nous prépare, mais aussi pour l’urgence de créer des liens entre différents secteurs de la société.

En conclusion, le documentaire, sans s’inscrire dans une démarche des plus originales (si ce n’est celle, importante, de donner la parole aux éleveurs et éleveuses rebelles !), a le mérite d’interpeller sur ce qu’induit le puçage en terme de surveillance et contrôle de nos sociétés, tout en accélérant le processus de destruction de la nature via industrialisation et changement de nature dans notre rapport à l’environnement. De puçage, nous passons à fichage généralisé et aux nanotechnologies. Je ne peux néanmoins finir cette note sans penser à un très grand film des années 70, édité en DVD que depuis quelques années, et qui va bien plus loin que le présent, en guise de véritable boulet de canon face à une société-porcherie : Cochon qui s’en dédit (1979), de Jean Le Tacon. Je renvoie à la chronique du film ICI sur Kinok, et à l’édition DVD Montparnasse ICI (avec rapide bande annonce). Ce documentaire, un temps censuré donc, dégage déjà tout le processus industriel déshumanisant, la logique de contrôle d’un système capitaliste ravageur, la place de l’individu qui s’y trouve dévoré et assommé par un système économique qu’on lui impose et qu’il applique lui même, le corps-porc qu’on nous promet… A propos de ce film, réalisé quelques années après l’impitoyable Salo de Pasolini dont Porcherie n’était finalement pas le plus terrible, le cinéphile belge Patrick Leboutte écrit : « Quarante minutes au sein d’un élevage industriel de porcs. Il y a Maxime, emmuré seul avec mille bêtes assourdissantes. Il y a des tombereaux de merde, il y a ses rêves inavouables. Il n’y a rien d’autre à voir, il y a seulement à éprouver. (…). On ignorait alors à quel point il préfigurait les temps que nous vivons, telle une métaphore implacable. Semblable réquisitoire, en effet, appelle l’émeute. » Quasi 25 ans plus tard, c’est un documentaire comme Puce 2.0 qui voit le jour, où il est question de changement fondamental dans le rapport au vivant, et d’une société déshumanisante et de contrôle imposé à toutes et tous.

Site internet du film ICI : où sont notamment relayées de nombreuses actualités en lien avec les thématiques du documentaire. 

Exemple d’initiative :

pucage et transhumance

 

Pour se faire une idée de ce qu’implique plus largement le puçage des moutons, voici un spot publicitaire diffusé aux USA depuis 2012. Si la propagande y est effrayante, la France n’échappe pas au conditionnement; ainsi par exemple dans le cas du suivi biométrique des identités, les relais médiatiques appuient sur les mesures de sécurité que ça comporterait pour l’individu (fraude d’identité), ou les moyens d’identification en cas d’accident… Toute une propagande se généralise quant aux pseudos-avantages des différents fichages en cours, qui se mettent en place ici et là dans différents aspects de nos vies, et c’est tout un argumentaire de bien fondé du fichage qui est à démolir. C’est un peu  ce qu’entreprennent fort lucidement les éleveurs refusant le puçage des moutons, et les solidarités/accompagnements/réseaux de résistance qui s’expriment (collectifs etc), y compris dans la sphère publique via projections-débats de films comme Moutons 2.0.

 

Enfin, ci-dessous RFID la police totale, avec un petit retour sur les nanotechnologies (au marché mondial très fructueux dans les années à venir) et aux processus donc de surveillance et contrôle généralisés.

Videos/films et rénovations urbaines plus ou moins récentes

FILMS ENTIERS OU EXTRAITS

Il y a quelques mois je relayais ICI sur le blog deux films réalisés par des collectifs de vidéastes et des habitants de comités de quartiers, portant principalement sur les rénovations urbaines (et autres jargons de « nettoyage urbain ») et la dépossession des habitants de leurs lieux de vie. A cela s’ajoutent des caractères répressifs et d’expulsions (plus ou moins directes) des habitants, qu’ils et elles soient locataires, propriétaires ou squatteur-ses. Des quartiers entiers sont ainsi remodelés, au gré des politiques d’urbanisme, des intérêts privés et des choix des élus. Dans le même temps, des quartiers sont toujours abandonnés à des conditions de vie précaires (insalubrité etc), dont la « solution », quand elle est effectivement employée par les décideurs, semble passer par une certaine gentrification et démolition.

En ces temps d’ « ANRU » (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine), il est donc question de faire le point sur quelques opérations urbaines de ces derniers mois/années, articulées parfois à des projets « culturels » et touristiques, à travers quelques films et vidéos réalisés par des collectifs vidéastes et autres cinéastes documentaires, et/ou par des habitants. Il s’agit de réalisations diffusées en articulation avec les luttes et/ou les lieux concernés, où la place des habitants tient une place importante. La diffusion parallèle sur internet nous permet ici d’établir un petit horizon de réalisations ayant trait à tout cela, classées ci-dessous par villes-régions : au-delà de la rénovation urbaine mise en avant, il est aussi question de mémoire, de l’appropriation du quartier par ses habitants, de racisme, de guerre aux pauvres, de culture populaire … Les réalisations choisies ici concernent principalement des quartiers populaires et ouvriers. Quelques films nettement plus anciens seront parfois évoqués. Je glisse également quelques renvois en liens bibliographiques de la toile (mots surlignés en orange) pour approfondir en lectures si besoin.

 

1) MARSEILLE

Deux vidéos ont été réalisées récemment à Marseille, à caractère militant, dans un contexte où la « capitale de la culture 2013 » et Euromed procèdent à un rafistolage urbain. Alors que tout un battage médiatique et officiel étouffe les voix dissonantes, ces vidéos donnent d’autres vues…

– Cecakebon et Primitivi Marseille Provence 2013 : capitale européenne de la « gentrifiture » – 2013 – 19 mn

Le collectif Primitivi s’était déjà signalé par On se laisse pas faire ! (février 2012), réalisé avec Regarde à vue et le collectif d’habitants éponyme du film, relayé donc il y a quelques mois sur le blog.

Ici il est question de deux quartiers de Marseille : les Savines et les Créneaux. Après une ouverture mettant en évidence l’opacité des projets et le caractère purement informatif des « concertations » une fois qu’ils sont entérinés, la video matérialise visuellement les conséquences des projets et relaie des paroles d’habitants. Les Savines est concerné par un projet ANRU, amorcé il y a quelques années, et entérinant une gentrification évidente. Une opération de rénovation causant des démolitions et des départs de personnes dans d’autres lieux, non relogées sur place. La mobilisation est finement abordée par une stratégie de division mise en place par les structures du « renouveau » : diviser par le clientélisme. Soit un aspect récurrent des « dynamismes urbains » où la résistance collective est heurtée à des propositions de relogement négociées individuellement, au compte goutte. L’opacité de l’ANRU est là aussi clairement évoqué. Des propos rappellent un attachement sentimental au lieu, où la vie de quartier avait une place importante (tel le football de rue, par exemple). En ce qui concerne les Créneaux, il s’agit là d’une démolition totale de quartier, et non une reconstruction partielle en faveur d’une partie des gens du quartier. Quelques plans suggèrent l’abandon et le départ des habitants dans la foulée du projet. Anciennement « cité provisoire », là encore le projet décline une opacité qui suscite une prise de parole humoristique de la part d’un jeune du quartier : une fois ils veulent faire un cimetière, une autre fois un parc, et maintenant un nouvel habitat. En attendant, au gré des annonces, les habitants ont reçu au compte goutte des propositions de relogement, entérinant le caractère certain du projet : la démolition. C’est toute une vie de quartier qui disparaît ici, tel ce jeune qui affirme « [qu’] ils ont détruit une grande famille (…) ils ont détruit le quartier au sens propre du terme et ils nous ont détruit« . Enfin, il y a aussi cet habitant qui témoigne du terme « ghetto » appliqué au quartier depuis l’extérieur, et moins partagé depuis l’intérieur d’après lui. Il associe davantage le quartier (ce qu’il fut) à un quartier vivant et solidaire et contrastant avec l’habitat moderne, où non seulement les gens sont dispersés depuis leur quartier original, mais donnant lieu en plus à des relations de voisinage beaucoup plus froides et déshumanisées, hormis les conventions de politesse. Sans oublier cependant, ici, l’aspect mise à l’écart du quartier (contribuant en ce sens à l’aspect « ghetto »), que rappellent des jeunes quant aux infrastructures réduites, à l’image d’un terrain de foot précaire, sans filets de but. Dans les deux quartiers, ces points communs de difficulté de la mobilisation (en partie permise par les stratégies de division), d’opacité des projets, d’expulsion de tous ou partie des habitants, de la disparition d’une certaine vie de quartier populaire au profit d’un  habitat moderne cassant ce dernier aspect positif, au-delà des contraintes matérielles subies dans les anciens quartiers (insalubrité,…).

– La rabia del pueblo – Marseille capitale de la rupture – 2013 – 20 mn

« Marseille capitale de la culture 2013 ?
Exemple flagrant de l’instrumentalisation de la culture à des fins politiques, sociales et économiques ; ou comment la culture dominante est utilisée pour redessiner une ville à l’image des promoteurs et au mépris de ses habitants qui se voient expulsés peu à peu… Ce mini-docu a voulu donner la parole aux acteurs concrets de la ville, ceux que l’on entend que trop rarement… »

Voilà un film qui a le mérite certain de démontrer comment l’usage de la culture et autres projets touristiques, derrière sa façade, a ses pendants nauséabonds. De quoi faire écho, par exemple, au projet Louvre Lens, ou encore à ceux de la Métropole lilloise, orchestrant une culture officielle, une mise sous tutelle des voix culturelles, et des opérations urbaines détruisant ou modifiant des quartiers populaires, chassant des habitants. Car ici le documentaire démonte habilement les rouages culturels et ses racines justifiant les projets. Les acteurs locaux, dans les quartiers par exemple, sont appelés ou à se soumettre et articuler les activités avec le colosse uniformisé partant du haut, ou à mourir en même temps que les quartiers qu’on « rénove ». Il n’est pas nouveau non plus, à Marseille, de voir une tentative de gentrification de quartier populaire et surtout d’expulsion des personnes immigrées ou issues de l’immigration qui y sont présentes;  ainsi dans le centre de Marseille, tel l’aborde l’excellent documentaire La raison du plus fort de Patric Jean.

Extrait La raison du plus fort – Patric Jean – 2003 :

Si le caractère « ghetto » est parfois rafistolé au profit d’opérations urbaines (à coups d’arguments « culturels », touristiques, de « valorisation » et de « changement d’image » du lieu), le principe d’exclusion et, finalement, d’enfermement se perdure. Sous d’autres formes parfois. L’habillage technocrate des rénovations urbaines poursuit une mainmise sur certaines catégories de populations, qui sont dépossédés de leur habitat, tout en maintenant un régime d’exclusion et de marginalisation qui ne met pas fin aux îlots insalubres et isolés, par exemple. Les mêmes personnes sont visées, à travers différentes pratiques institutionnelles.

En complément de ces deux réalisations, il y a de nombreux articles/videos sur le site internet Med’in Marseille abordant les (non) rénovations urbaines : par exemple LA. Un petit film « réalisé à la demande des habitants, de l’association Alliance Savinoise et du Centre Social »  revient notamment sur le quartier de la Savine, ça se passe alors en 2012, tout en effectuant des retours sur les engagements ANRU de 2009. J’encourage vivement à le découvrir ICI sur le site Med in Marseille, en parallèle à Marseille Provence 2013, posté plus haut. La prise de parole d’une habitante sur la fin de la video est saisissant, notamment quand elle affirme que « la réhabilitation on ne la vit pas, on la subit« . Un juste rappel aussi des « réhabilitations en trompe l’oeil » qui entretiennent les quartiers populaires dans la précarité, jusqu’à ce qu’on démolisse tout et que les habitants soient expulsés pour aller loger ailleurs et dans des logements plus chers. Un autre reportage de Med In Marseille ICI qui revient sur une création artistique en réaction horrifiée d’une rénovation de quartier, non dénuée d’humour. En revenant sur la vie de quartier mise à néant par la transformation urbaine, l’artiste Brahim Maaskri développe un credo de résistance culturel,  semble-t-il très partagé du côté des habitants.

 

2) Région Parisienne

–  Gennevilliers, mémoire du bidonville – Emission TV Cinq colonnes à la une – 1960 – 5 mn

Tout d’abord ce vieux reportage en plein bidonville. De quoi penser aux actuels bidonvilles Roms d’une part, et d’autre part c’est à articuler avec un documentaire de la trempe d’ Octobre à Paris de Panijel qui revient sur le massacre des algériens du 17 octobre 1961 et où les conditions de vie des habitants des bidonvilles sont par exemple abordées par les premiers concernés (contrôles et violences policiers, précarité, racisme ordinaire…).

Ce reportage n’est pas non plus sans s’articuler aux sorts des personnes issues de l’immigration qui, malgré des droits égaux officiellement obtenus, continuent de mourir sous les coups policiers (qualifiés médiatiquement par l’euphémisme « bavure »), dans l’impunité généralisée (voir ICI sur le blog). C’est ainsi que le rappelle par exemple le père d’Abdelhakim Ajimi dans l’émission radio « actualités des luttes » du 6 mai dernier de la radio FPP, consacrée à la commémoration de la mort de Abdelhakim Ajimi. Le père de la victime y dit en effet, lors de la conversation téléphonique en direct, que maintenant, si les jeunes (issus des immigrations) savent qu’ils ont des droits, les mettre en avant sans sourciller c’est s’exposer au crime policier. Un propos très emblématique d’un contexte qui n’a que peu changé en la matière. On pourrait dire qu’il en va de même pour les quartiers populaires : officiellement on « rénove », toujours dans l’intérêt des habitants, et on met un terme aux « taudis » mais dans les faits c’est d’un véritable nettoyage urbain qu’il s’agit, caractérisé notamment d’une certaine gentrification et imposant les vues d’en haut aux modes d’habiter d’en bas. Un urbanisme qui reflète un pouvoir et en exprime la mainmise sur nos vies, quelque part, derrière tous les vocables de façade, proches de la novlangue (comme le démontre, avec un humour acide, Frank Lepage, ainsi dans cette courte video).

Par rapport au quartier du Luth à Gennivilliers, il y a par exemple dans la video ci-dessous, réalisée par le Comité Vérité et Justice pour Jamal, des articulations nécessaires avec la vie de quartier en parallèles aux exigences de justice vis à vis des crimes policiers  – aspect qui est fortement développé dans le film Cité Gutenberg, alors cité de transit en voie de démolition et dont les habitants luttent aussi pour un relogement digne. C’est alors que se développe un double mouvement  : à la fois en résistance par rapport aux crimes policiers et sécuritaires, et par rapport à des cités de transit de la région parisienne :

 

– Plus récemment, en région parisienne, deux videos abordent clairement la gentrification.

Dégage on aménage – 7 mn – 2012

Une video-tract très bien faite, aussi courte que limpide, ouvrant sur une expulsion d’habitants à Bagnolet. Voilà le « Grand Paris » qui s’exprime dans les anciennes « banlieues rouges ». Les procédés sont clairement évoqués ici, avec des plans significatifs tournés sur le terrain, enrichis de photos, et commentés en voix off. Ils se situent dans les motivations des expulsions qui occupent le début et la fin de la video. Elles ont leurs justifications préfectorale, des promoteurs et des élus …

 

La ville en mouvement, dégage on aménage – 8 mn – 2012

Une « restructuration urbaine », cette fois-ci à Ivry sur seine, où a émergé un collectif appelé Ivry sans toi(t) qui dispose d’un blog internet. Cette fois-ci la voix off laisse place à la parole d’un habitant du quartier (et succinctement d’une habitante qui démonte bien le mécanisme de pseudo « concertation »). La gentrification s’y exprime clairement, avec l’expulsion progressive (ou l’incitation à partir par divers procédés vicieux) des gens précaires et/ou issus de l’immigration. Toute une culture disparaît avec la « restructuration » du quartier.

 

3) Belgique

Patric Jean – Les enfants du Borinage – 1999 – 54 mn

J’évoquais plus haut Patric Jean. Il a réalisé un documentaire assez connu, sous la forme d’une « lettre à Henri Storck », le co-réalisateur de Misère au Borinage (1933).

La pérennisation de la misère sociale y est traitée avec beaucoup de force, tout en abordant le mépris des institutions et élus à l’égard des pauvres. Le logement y est développé en partie, et c’est surtout tout un discours (et ses déclinaisons pratiques) qui est ici très habilement traité. Un film incontournable.

Quand il s’agit de « rénover » un quartier, en Belgique, il s’agit de voir par exemple ce qui se passe du côté de Charleroi. Un double projet privé-public d’aménagement du quartier de la gare – ou Rive gauche –  (comme à Marseille, un quartier populaire s’est développé dans le « centre ville ») suscite de nombreux obstacles d’habitants et de commerçants, par des recours juridiques. Le projet public n’hésite même pas, dans sa promotion (et pour lequel des fonds européens ont été obtenus), à mettre en avant un jeu de monopoly comme icône de « rénovation » ! Les expropriations se multiplient, et déjà on peut y sentir une gentrification annoncée. Ce quartier ouvrier, dans un contexte de chômage qui explose, a vu progressivement ses rues se déserter. Mais le contexte économique n’explique pas tout. Les décideurs ont décidé de mettre en place de gros projets attirant du tourisme, avec notamment des commerces plus huppés, des hôtels … Tout autour, dans des quartiers de Charleroi, ouvriers aussi, les maisons sont insalubres et les usines/manufactures en net abandon. Ce dernier point a même occasionné une forme touristique par l’organisation de « safaris urbains », obtenant un large succès auprès de visiteurs de la ville, souvent très garnis en appareils photos. On pourrait presque songer à la mise en spectacle des « enfants du borinage » et leurs lieux évoqués plus haut par Patric Jean. Le « renouveau » de Charleroi tant annoncé est, comme souvent ailleurs, suscité par une nécessité d’une « autre image », plus « valorisante ». C’est ainsi qu’on n’hésite même pas, par exemple, à faire sauter des architectures à fort intérêt patrimonial et historique (voir par exemple le site internet Sauvons les colonnades) , ou à démolir l’ancien cabaret vert où fut passé le poète Rimbaud. Au niveau de Charleroi et son image « négative » (et ses clichés fortement relayés par une certaine sphère médiatique), il y a le chanteur Mochelan qui revient sur son histoire, dans le clip Notre ville :

 

Par ailleurs, il y a une video de début 2013 avec quelques vues sur le quartier Rive Gauche (« en transformation »), et sur la grande zone industrielle de Charleroi-Marchiennes, avec un léger retour sur l’histoire ouvrière de la ville.

 

4) Nord-Pas-de-Calais

– Hubert Knapp – Quand les habitants ont des idées tout peut changer – 1979 – 52 mn

Relayé sur le blog il y a quelques temps, ce film n’a pas mal vieilli du tout. Non seulement il développe la place des habitants et l’organisation de ceux-ci en APU (Atelier Populaire d’Urbanisme), mais il est aussi très actuel par les problèmes posés (rénovation, dégradation de quartier, éviction des habitants etc).

– Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan – Chez Salah, ouvert même pendant les travaux – 2012

« Construite en pleine révolution industrielle, la zone de l’Union était un des centres de l’industrie textile majeurs de la métropole lilloise, habité par les ouvriers qui y travaillaient. Avec la fermeture du Peignage de la Tossée,
la dernière activité industrielle y cesse en 2004. Aujourd’hui, loin de son passé riche, vidé se ses habitants, le site fait l’objet d’un des plus ambitieux projet de renouvellement urbain et de développement durable de France. Demain y cohabiteront logements, équipements et activités économiques… Indifférent au ballet des bulldozers, le dernier bistrot du quartier « CHEZ SALAH » reste ouvert tous les jours.« 

Un documentaire qui se déroule toujours à Roubaix, plus de 30 ans après Alma-gare. Il est là aussi question, entre autres de gentrification. Le documentaire revient également sur le passé du lieu : les immigrations, la guerre d’Algérie, activité industrielle du secteur … Tourné sur plusieurs mois, nous assistons à une avancée progressive des travaux, dont un fameux plan nous donnerait presque la sensation de voir le bulldozer nous rouler dessus, emportant avec lui le café Chez Salah. Il n’en est rien, puisqu’aux dernières nouvelles Salah est toujours là, seul au milieu de cette « rénovation urbaine. » Le documentaire a connu quelques projections dans la ville de Roubaix et alentours, en proximité étroite, donc, parmi d’autres, avec les habitants du secteur. Le film a connu également une diffusion en Algérie. Un (trop) court reportage revient sur une diffusion du film à Roubaix :

Tu l’ouvres Lens – Regarde à vue et La Brique – 2011 – 11 mn

VISIBLE ICI

Dans cette région, un récent reportage a été réalisé par Regarde à vue et le journal lillois La Brique. Un autre exemple de complémentarité projet « culturel » et conséquences urbaines, notamment pour les habitats des plus modestes et une certaine gentrification en cours. La fin de la vidéo énumère des procédés évoqués plus profondément dans quelques videos ci-dessus.

 

Bassin Miné : chantier interdit au public – 28 mn

« L’UNESCO, la rénovation urbaine (ANRU) ou encore l’implantation de projets comme le Louvre Lens font officiellement unanimité dans le bassin minier Nord-Pas-de-Calais. Or les projets ont ceci de commun que les habitants et habitantes ne tiennent aucune place dans leur mise en place.Parallèlement des cités et corons se font démolir en partie ou en totalité, tandis que les difficulté pour se loger sont croissantes. Une certaine gentrification se met en place au cœur des corons. Nous avons rencontré des lieux et ses habitants qui font contrepoint aux discours officiels et médiatiques. »

J’arrête ici la petite revue. Nul doute que de nombreuses videos circulent sur internet, à l’égard des « rénovations urbaines » récentes, et qui m’ont échappé, parallèlement à des documentaires (qui m’ont échappé aussi). Sans doute que la fiction a également donné lieu à des réalisations.

Pour conclure ce post, voici une photo toute récente de Salah (suivi dans Chez Salah) qui est parue dans un journal gratuit de la métropole lilloise. Un sourire qui en dit beaucoup, devant son café siégeant seul dans la Zone :

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