A bientôt j’espère – Chris Marker, Mario Marret (1967-68)// Classe de lutte – Groupe Medvedkine de Besançon (1969)

EN ENTIER – Deux incontournables du cinéma « militant » en France et je revoie également à Week end à Sochaux du Groupe Medvedkine de Sochaux, évoqué sur le blog, où un historique plus conséquent est présenté.

A bientôt j’espère – 43 mn

En mars 1967 à Besançon, une grève éclate aux établissements Rhodiaceta qui font partie d’une chaîne d’usines de textiles dépendant du trust Rhône-Poulenc. Cette grève a pris un aspect inhabituel par son refus de dissocier le plan culturel du plan social. Les revendications mises en avant ne concernaient plus seulement les salaires ou la sécurité de l’emploi, mais le mode de vie que la société imposait, et impose toujours à la classe ouvrière. 

 

A noter entre les deux films, La Charnière « film sans images »,  discussion enregistrée  qui a suivi la projection de À bientôt j’espère, début 1968. Qu’en pensent les ouvriers présents ? Le débat est franc et houleux … Cela débouchera sur la naissance du premier groupe Medvedkine (Besançon), à travers Classe de lutte. Le festival audiovisuel régional de Lille L’Acharnière tient son nom en référence à cette histoire.

 

Classe de lutte – 40 mn

Le premier film réalisé par les ouvriers du Groupe Medvedkine. Il suit la création d’une section syndicale CGT dans une usine d’horlogerie par une ouvrière dont c’est le premier travail militant en 1968. Comment Suzanne réussit à mobiliser les autres femmes de l’entreprise, malgré la méfiance des dirigeants syndicaux et les intimidations du patronat.

Publicités

Avec le sang des autres – Groupe Medvedkine de Sochaux, Bruno Muel (1974)

EN ENTIER  – 50 mn

A VOIR EGALEMENT ICI SUR LE BLOG : Week end à Sochaux du Groupe Medvedkine

« Fin du parcours des groupes Medvedkine à Sochaux. Film sur l’oppression, la violence imposée et subie, le travail à la chaîne et l’usure rapide qu’il produit dans les corps et les cerveaux. L’échappée culturelle des jeunes ouvriers de Week-end à Sochaux a été rattrapée et avalée par l’ordre des choses. » Bruno Muel

« Une descente aux enfers. La chaîne chez Peugeot. Son direct et image simple, assourdissante image. C’est là l’essentiel de l’empire Peugeot : l’exploitation à outrance du travail humain ; et dehors, cela continue. Ville, magasins, supermarché, bus, distractions, vacances, logement, la ville elle-même : horizon-Peugeot. On parcourt le circuit, tout est ramené à la famille Peugeot. » Marie-Claude Treilhou

« C’est pas simple de décrire une chaîne… Ce qui est dur en fin de compte, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi, je vois, je suis ajusteur, j’ai fait trois ans d’ajustage, pendant trois ans j’ai été premier à l’école… Et puis, qu’est-ce que j’en ai fait ? Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger, j’ai du mal à toucher Dominique le soir. Ca me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. Tu sais, t’as envie de pleurer dans ces coups-là. Ils ont bouffé tes mains. J’ai envie de faire un tas de choses et puis, je me vois maintenant avec un marteau, je sais à peine m’en servir. C’est tout ça, tu comprends. T’as du mal à écrire, j’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne…» Christian Corouge dans Avec le sang des autres.


En complément :

Bruno Muel lors du séminaire CINÉASTES PAR EUX-MÊMES (Nicole Brenez, Philippe Dubois) 16 février 2011 par Florence Basilio, Viviane Chaudon, Johanna Mayer-Lhomme 

 

Week end à Sochaux – Groupe Medvedkine (1971)

Le cinéma militant, à la « mission de contre information, d’intervention et de mobilisation » (Guy Hennebelle), prend véritablement essor en France en 1968, où il se veut arme politique et de contribution à la transformation sociale. Il y a eu des antécédents en France : la période du Front Populaire (La vie est à nous étant le film le plus emblématique, officiellement de Jean Renoir mais en fait fruit d’une réalisation collective), La grande lutte des mineurs de 1948 (officiellement de Louis Daquin mais là aussi réalisation collective – film en entier ci-dessous), Rendez vous des quais de Carpita (1952), fiction ancrée dans une forte réalité sociale et faisant la part belle à la grève des dockers marseillais contre la guerre d’Indochine. Ce dernier film, interdit suite à sa 2ème projection, a débouché sur une confrontation avec la police (narrée par Carpita lors de sa venue dans les années 90 au cinéma Le Méliès de Villeneuve d’Ascq) et est censuré jusque 1990. Petite présentation ICI de la saisie des bobines et de la censure d’Etat…

1968 marque l’émergence d’un cinéma militant, et qui jusqu’à la fin des années 70 portera majoritairement sur les luttes sociales dans le monde du travail mais d’autres thématiques sont abordées tels que les immigrés. Cinéma souvent réalisé en collectif (mais sans oublier les « auteurs » qui s’en dégagent), il est revendicateur, suscitant la réflexion sur les luttes en cours ou ouvertement didactique. Diffusé dans des circuits alternatifs au cinéma commercial, il est en lien acec collectifs, syndicats, partis, associations, ciné-clubs…en guise d’accompagnement des luttes.Il se perdure jusqu’au début des années 80, où il décline : la centaine de collectifs laisse place à une quinzaine. Un dynamisme reprend dans les années 90 et surtout dans la foulée du mouvement social de 1995, avec trois tendances principales : la défense du service public et des acquis sociaux, les luttes des « sans » (sans-papiers, sans logement, sans travail), l’altermondialisation. Ce renouveau développe un fonctionnement davantage horizontal, sous forme de réseaux, que ne l’était celui de la décennie 68-fin des années 71, période à forte prégnance marxo-léniniste.

Un incontournable bibliographique sur le cinéma militant en France : revue Cinémaction, numéro 110 « Le cinéma militant reprend le travail », 2004. Retour sur la période 68-81; sur l’historique de quelques structures ciné-militantes (dont un excellent article du regretté Guy Gauthier à propos de SLON, ISKRA de Chris Marker; ou encore une synthèse de Louisette Faréniaux sur la production associative « d’in ch’nord »); sur l’après 81, sur le cinéma militant comme patrimoine à sauvegarder, avec une filmographie très complète en fin de volume, constituée par Sébastien Layerle.

Le film qui nous intéresse ici est une réalisation collective du groupe Medvedkine de Sochaux. Nous voilà ici dans une des grandes épopées du cinéma militant. Je renvoie ICI au texte de Nicole Brenez, très bon historique du groupe.

Balançant entre mise en scène jouissive de critique sociale et d’incrustations de paroles d’ouvriers (en plus d’images d’archives et documentaires), voilà un film collectif emblématique d’un cinéma au service d’une réalité ouvrière et de son combat pour l’émancipation sociale dépassant les seules revendications matérielles. Pas de grands discours dogmatiques ici, plutôt une conscience ouvrière ouvertement en lutte face à l’aliénation et foncièrement ancrée dans la lutte des es où il n’y a pas de frontières entre français et immigrés, hommes et femmes,…

Week end à Sochaux aborde successivement le recrutement de la main d’oeuvre avec l’installation Peugeot (formidable parodie du capitaliste faisant l’apologie de cette installation, rimant avec « le plus beau travail pour la plus grande gloire de la famille et de la partie »), l’arrivée de travailleurs logeant au gré de peugeot dans les foyers de jeunes travailleurs, la procédure d’embauche (tests de l’aptitude à la capacité de réalisation de gestes mécaniques), les conditions de travail (séquence fictionnelle abordant la soumission étudiée au rendement maximal et mise en scène d’un montage à la chaine d’une automobile), la vie hors travail où la culture prend une place déterminante, pas dans un sens consumériste, en tant que nécessité amenant l’ouvrier hors de l’aliénation salariée.

A travers ce film on sent que les ouvriers se font plaisir, se détachant d’un cinéma professionnel et commercial pour le loisir éloigné de réalités sociales. Plaisir de jouer les mécanismes aliénants et les chiens de garde du capitalisme Peugeot, de parodier les travers subis au quotidien. Liberté cinématographique où un groupe d’ouvriers se réapproprie le cinéma à des fins de transformation sociale et ouvertement revendicateur d’une culture émancipatrice, de conditions de travail humaines, d’égalité français-étrangers, dans une optique de regroupement solidaire sans distinction de nationalité, avec échanges culturels etc.

L’urgence raisonne également, où le tableau de la mainmise patronale sur la vie des ouvriers est oppressant. Séquences saisissantes de prises de vues en travelling du « château » Peugeot avec ses fumées, ses clôtures (incarnant un enfermement réel d’une population dans l’enfer industriel capitaliste), sa quantité de produits étalés sur le parking de l’usine… La bande sonore répétant « peugeot, peugeot » à la chaine rajoute à l’écrasement Peugeot de toute une vie déterminée socialement par son emprise, pénétrant le privé et l’être tout entier, au-delà des seules oppressions sur le lieu de travail. Images terribles aussi de la répression d’une grève de 68 à Sochaux où la révolte fait échos aux propos du film. Week end à Sochaux c’est l’humour caractérisant un conscience de e résistante et non domptée, le réel d’une aliénation et l’urgence émancipatrice à travers la lutte, la solidarité de e et la culture vivante. Utopie d’une gamine qui clôt le film : appel à une autre société avec suppression des frontières, de l’argent, du chômage…40 ans plus tard on a du mal à y croire…Les mécontentements de nos jours sont bien éloignés de la dimension émancipatrice de cette e ouvrière attaquant le bien fondé d’une société basée sur la négation de la liberté.

Cinéma de liberté dans sa forme et ses propos, qui incite à dépasser nos misères ne se cantonnant pas à du matériel et où la place de la culture y détient une force mobilisatrice établissant des passerelles entre les opprimés, dégageant une aspiration à vivre libres : l’existence, au sens plein du terme, des « minorités » – les immigrés ont dans ce film une place essentielle (et dont on peut aujourd’hui mesurer gravement l’urgence quand on voit les politiques d’immigration qui les empêche de vivre), ou encore les femmes (bien que cet aspect est beaucoup plus imposant dans Classe de lutte où justement la culture est synonyme d’émancipation pour le personnage féminin suivi dans le film Extrait ci-dessous).

Film qui fait taire les clivages corporatistes issus d’une société qui cloisonne l’individu dans des schémas marqués du sceau de l’emprisonnement social. On est en 1971, et la résistance perdure. Il est question ici d’une remise en cause d’une société, d’un monde à transformer, bien plus que de brouhaha dogmatique issu d’incantations marxo-léninistes.

Pour conclure, une citation de Bruno Muel, à propos de La Charnière, film sans images, restituant le dialogue entre les ouvriers et les cinéastes après le film consacré à la grève de Besançon, A bientôt j’espère : « Une bande-son sans images, qui en principe fait le lien entre deux films qu’on ne verra pas ce soir, À bientôt j’espère et e de lutte. Après la projection très discutée de À bientôt j’espère, où les réalisateurs Chris Marker et Mario Marret jettent les bases d’un cinéma différent, celui des groupes Medvedkine, cette bande-son se termine par cette phrase de Mario Marret : « On n’a pas besoin de sortir de l’IDHEC ou de Vaugirard pour faire de l’audiovisuel ». C’est de ce dialogue que tire son nom le festival audiovisuel régional de Lille L’Acharnière, site internet ICI, pour lequel Jacques Loiseleux se déplaca en personne lors de l’édition 2011, qui rendit hommage à Antoine Bonfanti. Coffret DVD du groupe Medvedkine ICI