Architectura – Amos Gitaï (1977)

EN ENTIER – VO non sous titrée

Un DVD réunissant courts et moyens métrages du cinéaste israélien Amos Gitaï, soit ses premières réalisations documentaires, a été édité il y a quelques années. Ces films ont été restaurés, à partir des négatifs, certains ayant perdu tout de même des images trop abîmées, tel Wadi salib riots (1979).

Le présent film est fort intéressant, à la fois pour son propos critique de l’architecture moderne et le fonctionnement sociétal qui l’engendre, ainsi que pour la mise en avant d’une des caractéristiques du travail de ce cinéaste : le travail sur le territoire, ici forgé par sa formation en architecture. Tout au long de ses documentaires suivants et plus importants, certains censurés par la télévision israélienne, cette approche du territoire sera approfondie et permanente : la trilogie Wadi, House et Une maison à Jérusalem, Journal de campagne

Une très bonne introduction donc ici à Amos Gitaï documentariste (que je préfère à ses réalisations de fiction). Le film donne une grande importance au commentaire off, mais les images restent significatives d’une certaine architecture moderne. Un travail visuel qui prend de l’importance dans ses oeuvres à venir, sans un soutien excessif de la voix off. Amos Gitai néanmoins scrute déjà ici un territoire.

Comme nous n’avons pas de sous titres, je résume : le film démarre sur une expulsion d’habitants à reloger dans des HLM modernes. Il est soutenu par ses voisins, aspect de solidarité et d’un tissu social en perdition dans les nouvelles constructions. La voix off s’associe alors à des images de mannequins très pertinentes en guise d’illustration de la standardisation architecturale qui touche jusqu’à l’homme : « Les plans sont prévus pour l’individu moyen. L’architecte dessine pour l’individu moyen. Les entrepreneurs construisent pour l’individu moyen. L’homme de la vie réelle (…) doit s’adapter à ce qui a été prévu pour l’homme moyen. Quand on bâtit un pays entier pour un homme moyen, on laisse de côté les différences de paysages et de climats, et les besoins variés de populations variées« . Cette introduction percutante avertit que ce qui se passe ici dans un quartier à Tel Aviv est valable pour Israël dans son ensemble. Voilà encore une fois une des constantes du travail de Gitai : le travail sur un lieu renvoie à une échelle plus grande. C’est ce que l’on retrouvera dans son incroyable House (1982), situation locale renvoyant à la dépossession de palestiniens dans l’ensemble du pays (nous comprendrons alors pourquoi ce film sur UNE maison sera censuré par le propos plus que critique, à partir d’un travail concret sur le lieu, quasi archéologique).

Le film poursuit alors en filmant quelques habitants en prise avec leur nouveau cadre de vie contraignant, tandis que des architectes ont aussi la parole. La voix off se charge de critiquer l’architecture moderne, en faisant le lien avec un fonctionnement social ignoble, qui s’asseoit aussi sur une désintégration populaire tandis que les quartiers résidentiels s’édifient massivement en lieu et place des vieux quartiers plus proches des réalités des gens et de leurs cultures : « L’homme moyen remplace les générations précédentes qui se sont davantage soucier du collectif que du particulier. Les coopératives ouvrières et syndicats se désintègrent en même temps que les quartiers autonomes (…). Les habitants sont victimes du paternalisme urbanistique, de l’expansion de la culture occidentale même s’ils sont d’origine orientale.(…) Créer des communautés calmes et chaleureuses d’individus moyens« . Le film s’attaque alors au fonctionnement technocratique ainsi qu’aux relais sociaux, y compris les travailleurs sociaux en charge d’allocations sociales etc. Les « commissions de peuplement » révèlent une aide bien sournoise qui met en danger le tissu social des habitants.

Le film donne ici et là la parole aux habitants qui témoignent de leurs conditions de vie qui ont changé, inadaptées à leurs besoins et leurs pratiques de vie (un habitant dit : « Ici c’est de la merde, de la merde et de la merde« ). Leurs liens de solidarité, d’échanges, entre autres, sont mis à mal et la socialisation n’est plus la même dans les HLM. D’ailleurs le film insiste sur l’aspect totalitaire de ces constructions qui s’imposent aux habitants : « Arrêtons nous et interrogeons les gens qu’on a envie d’aider » propose la conclusion tandis qu’un panoramique circulaire accéléré en contre plongée insinue un enfer  de ces quartiers qui, comme le précise la voix off à un moment, « se ressemblent partout en Israël« .

Je me suis contenté ici de retranscrire quelques propos sonores du film, à nous maintenant de saisir aussi le travail visuel qui va de pair. Le film reste encore assez didactique et proche d’un journalisme par sa construction, mais dégage néanmoins des premières ébauches de l’approche visuelle de Gitaï d’un territoire donné, qui renvoie à une échelle plus large. Tout part d’une observation concrète, d’UN lieu. Sa formation d’architecte n’est pas étrangère à cette approche physique du lieu, et avec le temps Gitaï arrive à faire des liens magnifiques entre les traces physiques d’un lieu (avec toute sa déclinaison archéologique sur un temps donné) et les portraits de personnes en lien avec ce dernier. La parole et le lieu s’interpénètrent magistralement. Un moyen métrage donc percutant, à connaître pour quiconque s’intéresse à la filmographie de ce cinéaste. Je précise qu’il aura par la suite un apport capital dans sa démarche amorcée ici, qui permettra d’évacuer aussi la voix off : les contributions d’une immense chef opératrice, israélienne aussi, Nurith Aviv. Non seulement elle donne une dimension sensible à l’approche d’un lieu, mais elle y saisit aussi les personnages avec une incomparable maîtrise, suivant toujours sans violence leurs mouvances. Je ne suis pas prêt d’oublier par exemple ses mouvements de caméra dans un site archéologique de Jérusalem pour la suite de House : elle filme à la fois le lieu et un personnage, sans jamais violenter le passage de l’un à l’autre. A noter que Nurith Aviv est également réalisatrice et qu’elle occasionne, là encore, de formidables plans séquence. Par exemple cet extrait D’une langue à l’autre, que j’eus l’occasion de découvrir, en présence  de la cinéaste (mémorable !), lors d’une édition du Festival audiovisuel régional de Lille L’acharnière [petit clin d’oeil : l’édition 2013 démarre ce 9 mai avec un hommage en rétrospective sélective à Chris Marker ] :

Pour en revenir à Architectura, un aspect fort percutant de ce film est aussi une certaine « occidentalisation » mise à l’oeuvre. Je renvoie là, en guise de parallèle, à un formidable retour de Mona Chollet quant à l’excellent documentaire Le blues de l’Orient, dont voici un (long) extrait :

 » Cet attachement à la cuisine orientale est loin de faire des parents d’Ella Shohat des exceptions : « Israël est un pays levantin ! s’écriait Esther Benbassa au cours de l’entretien réalisé pour ce site en 2002. Un pays qui a bien sûr beaucoup de caractéristiques européennes, mais un pays levantin, où l’on mange le hoummous et tous ces plats qui font partie de la tradition locale, où l’on écoute de la musique en hébreu avec des airs méditerranéens et surtout orientaux… » Si on a tendance à l’oublier, c’est parce que l’establishment israélien fait tout pour refouler cette réalité : « L’Etat d’Israël, écrivait Sophie Bessis dans L’occident et les autres, n’a cessé de se vouloir occidental, s’attachant avec constance à conjurer tout risque d’orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d’autres dominations. » Or ce caractère européen, qui suscite chez bien des Occidentaux une identification rassurante à Israël et un soutien à sa politique (soutien justifié par l’argument autrement plus présentable selon lequel il s’agit de la « seule démocratie du Proche-Orient »), est un faux nez. Comme le montre Ella Shohat, les calculs sont vite faits : avec 50% de misrahim et 20% d’Arabes israéliens, Israël compte 70% d’habitants appartenant au tiers-monde ; et ce chiffre monte à 90% si on y inclut les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie… « L’hégémonie européenne en Israël, conclut Ella Shohat, n’est que le fait d’une minorité numérique particulière, minorité qui a tout intérêt à minimiser l’ »orientalité » et la « tiers-mondialité » de l’Etat hébreu. »

Si l’élite ashkénaze qui portait le projet sioniste a organisé l’immigration des juifs orientaux, pour les besoins du peuplement et parce qu’il lui fallait une main d’œuvre bon marché (« des juifs pour servir d’Arabes »), elle n’en est pas moins hantée par une peur phobique à l’idée de les voir prendre une importance numérique qui la submergerait – comme elle est hantée par la menace d’une hégémonie démographique palestinienne qui, pense-t-elle, la noierait dans un océan de barbarie. Ce parallélisme donne à penser qu’il ne s’agit pas seulement de préserver le caractère juif du pays – au mépris des conséquences inhumaines que cela entraîne pour les Palestiniens -, mais aussi (surtout ?) son caractère européen, non-arabe et non-africain, en favorisant par exemple l’immigration de juifs russes au détriment des juifs éthiopiens. « La grande crainte qui nous étreint, déclarait dans les années 1970 le ministre travailliste Abba Ebban, est le danger de voir les immigrés d’origine orientale, si d’aventure ils en venaient à être majoritaires, contraindre Israël à régler son niveau culturel sur celui de la région. » Ella Shohat analyse : « Le régime israélien actuel a hérité de l’Europe une forte aversion pour le respect du droit à l’autodétermination des peuples non européens ; d’où son discours décalé et dépassé [en 1986 du moins…], d’où aussi ses références ataviques aux « nations civilisées » et au « monde civilisé ». »  » Précisons aussi, à propos des juifs éthiopiens, la contraception forcée des juives éthiopiennes : ICI un article sur Slate. Comment ne pas penser, par ailleurs, aux stérilisations forcées des populations indiennes en Bolivie, ainsi que les évoquent l’incontournable Le sang du Condor de Jorge Sanjines (ICI sur le blog) ?

Enfin, ci-dessous, une interview en anglais d’Amos Gitaï et ses liens avec sa formation d’architecte :