J’ai huit ans – Yann Le Masson et Olga Poliakoff (1961)

Yann Le Masson et Olga Poliakoff – J’ai huit ans – 1961 – 9 mn –  EN ENTIER 

J’ai huit ans a été réalisé à partir de dessins et de récits d’enfants réfugiés algériens, ceux de l’école Salammbô dont s’occupait le Dr Frantz Fanon dans la banlieue de Tunis. Saisi à de très nombreuses reprises (17), le film attendra 1974 avant de se voir accorder un visa d’exploitation en France. La revue Partisans éditée par Maspero sera en outre saisie pour avoir publié le texte du commentaire. 

 

Manifeste des deux réalisateurs, dans la foulée du film :

Ce film est le premier d’une série que se propose de produire et de réaliser un groupe de jeunes techniciens de cinéma qui ont décidé d’aborder de front quelques sujets tabous, en France du moins, depuis bien longtemps.

L’Algérie ou l’avortement, l’armée ou les communistes, les ouvriers ou le clergé, la sexualité ou les vieillards, autant de sujets qui heurtaient un conformisme béat et contre lesquels veille la Censure, la censure du pouvoir comme la censure de l’argent. Notre cinéma en est devenu le plus bête, le plus innofensif et le plus craintif du monde.

Les Resnais, les Marker, les Autant-Lara et autres cinéastes courageux doivent, pour voir leurs films distribués, choisir l’ambiguïté. Leurs secrètes intentions n’ont, c’est le moins que l’on puisse dire, aucune chance d’être comprises par le public. Et puis, y aura-t-il même quelque chose à comprendre ?

Veulent-ils, ces cinéastes, se jeter à l’eau et réaliser Les statuent meurent aussi, Cuba si, Morambongou Tu ne tueras point ? La répression, l’interdiction, s’abat. La victime est le seul juge légitime : le public.

C’est à ce public de nous aider. Il doit protester, réclamer un spectacle qui ne désire pas seulement le distraire mais aussi lui dire la vérité.

La production cinématographique est, en France, puissamment structurée. Depuis le Centre National de la Cinématographie jusqu’aux manitous de la distribution en passant par la Banque Nationale et les maisons de production, notre « moyen d’expression » passe par une série de laminoirs au bout desquels il se retrouve tel que l’a décidé le Prince.

Nous ne voulons pas être laminés. Est-ce une prétention vaine ? Oui, si nous agissons seuls. Avec le public, non. Un cinéma parallèle, qui répondrait à ces exigences, qu’il soutiendrait, quitte le domaine du rêve pour le domaine de la réalité des possibilités concrètes.

La France de 1962 fourmille de petits organismes culturels : ciné-clubs, sections de comités d’entreprises, amicales, sections de syndicats, comités de défense, groupes, groupuscules et chapelles. Ces organismes sont privés. Ils sont libres, chez eux, de dire et voir ce que bon leur semble. Ils sont placés en dehors du circuit de l’argent, de l’étau du profit et échapent ainsi, ne serait-ce que partiellement, à ces contraintes qui étranglent la liberté d’expression.

Nous faisons le pari :
Nous n’avons ni argent, ni autorisation mais nous voulons faire un cinéma de vérité.
Nous avons les compétences nécessaires.
Le public nous donnera les idées et les moyens.
Les spectateurs choisiront eux-même les sujets. Ils nous écriront. Ils discuteront avec nous.
S’’il le peuvent, ils nous apporteront une aide financière.
Que dix mille spectateurs nous envoient chacun dix nouveaux francs, voilà pour nous la possibilité concrète de produire six films de court-métrage. Plus encore. Que cent organismes privés nous achètent chacun une copie de nos films et voilà ces films rendus PUBLICS, malgré tous les chiens de garde.
Puisse ce premier film être la promesse de beaucoup d’autres. Ils seront ceux que vous voudrez que nous fassions.

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